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	<title><![CDATA[Signet Loupe: Articles de blog de Idées]]></title>
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	<description><![CDATA[]]></description>
	
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	<pubDate>Sat, 04 Dec 2021 12:15:42 +0000</pubDate>
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	<title><![CDATA[«Le wokisme est-il un produit du marxisme?»]]></title>
	<description><![CDATA[<p>FIGAROVOX/TRIBUNE - Il existe des différences idéologiques profondes entre le marxisme et le wokisme, estime le philosophe Denis Collin. Selon lui, le wokisme est davantage le produit d'un libéralisme-libertaire.</p><p>Denis Collin est philosophe, auteur de Introduction à la pensée de Marx (Seuill, de Après la gauche (Perspectives libres).</p><p>L'idéologie « woke » et les différents mouvements qui s'en inspirent prennent une place croissante dans l'espace universitaire et médiatique, multipliant interdits et censures, hier contre la représentation d'une pièce d'Eschyle, le lendemain contre la statue de Colbert, réclamant la démission de professeurs « mal pensants ». Les porte-parole de ce mouvement ont table ouverte sur les radios du service dit, par habitude, public. Comme les vieux réflexes ne se perdent pas, pour dénoncer le « wokisme », il est parfois de bon ton d'y voir une nouvelle manifestation d'un marxisme, pourtant mal en point. On peut évidemment dire mal du marxisme, mais s'il est bien une accusation infondée, c'est celle qui en fait le père putatif du mouvement « woke ». En réalité, l'idéologie « woke » se présente comme une véritable arme offensive contre le marxisme (sous toutes ses formes) et contre le vieux mouvement ouvrier syndical.</p><p>Le mouvement woke est comme le Coca-cola et halloween un produit d'importation américaine. Mais ses origines idéologiques se situent dans la « french theory », c'est-à-dire chez les philosophes français « post-modernes » ou les théoriciens de la « déconstruction » - un terme qui constitue le principal slogan du mouvement « woke ». Or, ces penseurs sont tous des adversaires résolus du marxisme. S'ils adoptent volontiers un discours « anticapitaliste », ils refusent la centralité de la lutte des classes autant que la figure de la classe ouvrière en tant sujet historique. Chez tous la classe ouvrière et ses organisations sont « ringardisés » : trop de conservatisme, trop de stéréotypes. On leur préférera les schizophrènes (Deleuze), les « taulards » (Foucault), les minorités notamment les immigrés (Badiou destitue très tôt la classe ouvrière française de tout rôle révolutionnaire au profit de la figure rédemptrice de l'immigré), les mouvements féministes, la « queer attitude » (encore Foucault). Tous ces courants, qui ont fleuri dans les années post-soixante-huit, considèrent, comme Michel Foucault, que la question du pouvoir d'État comme question centrale est dépassée et qu'il est nécessaire de s'opposer d'abord aux « micro-pouvoirs « et aux « disciplines » qui domestiquent l'individu. C'est encore chez Foucault et son élève américaine Judith Butler qu'est revendiquée la nécessité des « identités flottantes » contre les « assignations sociales » à une seule identité sexuelle. Remarquons enfin que, comme Foucault admirateur de la « révolution islamique » de Khomeiny, l'idéologie « woke » sacralise l'islam, considéré comme l'allié du mouvement contre les mâles blancs hétérosexuels.</p><p>Cette antinomie entre marxisme et « french theory » se retrouve dans toutes les orientations du mouvement « woke ».</p>
<p>Denis Collin</p>
<p>Cette antinomie entre marxisme et « french theory » se retrouve dans toutes les orientations du mouvement « woke ». Le marxisme est universaliste et considère que les particularités des différents peuples et des différentes religions sont appelées à passer à la moulinette du développement mondial du mode de production capitaliste. Au contraire le « woke » est relativiste et dénonce l'universalisme comme le masque de la domination « blanche ». Marx et Engels, tout en condamnant les méthodes et les exactions terribles de la colonisation y voyaient une de ces ruses de l'histoire grâce à laquelle les peuples colonisés allaient sortir de leur sommeil et prendre place dans la lutte aux côtés des autres prolétaires de tous les pays. Ils étaient franchement européo-centrés et considéraient que la civilisation européenne montrait la voie. C'est encore Lénine qui affirmait que le socialisme moderne était l'héritier de la philosophie allemande, de l'économie politique anglaise et du socialisme français, lui-même issu des Lumières. On se demande bien pourquoi les censeurs « woke » n'exigent pas le retrait immédiat des ouvrages de ces penseurs horribles.</p><p>Les marxistes sont antiracistes et antiesclavagistes, cela va de soi. Marx rédigea l'adresse de l'Association Internationale des Travailleurs au président Lincoln, à l'occasion de sa réélection en 1864 et le qualifia d'« énergique et courageux fils de la classe travailleuse », qui sera capable de « conduire son pays dans la lutte sans égale pour l'affranchissement d'une race enchaînée et pour la reconstruction d'un monde social. » La lutte contre l'esclavage et les discriminations raciales s'inscrit pour les marxistes dans le sillage des grandes révolutions « bourgeoises » du XVIIIe siècle. Oublieux du caractère révolutionnaire de la bourgeoisie, les « woke » font de la traite négrière une tache indélébile qui condamne par avance tous les « blancs », oubliant que la plus grande traite négrière fut organisée par les Arabes et les Ottomans sous le drapeau de l'islam avec l'aide et un peu plus que la complicité des chefs des peuples d'Afrique.</p><p>En vieux mâle blanc hétéro, Marx condamnait le travail de nuit des femmes comme contraire à la pudeur féminine. Il ne réclamait pas l'abolition de la morale mais dénonçait le capitalisme comme un système qui balayait toutes les barrières morales !</p>
<p>Denis Collin</p>
<p>Que les divers mouvements « woke » n'aient aucun rapport avec le marxisme et la lutte des ouvriers, il suffit encore pour s'en convaincre d'écouter ses principaux héraults. Mme Houria Bouteldja, égérie du mouvement des « Indigènes de la république » ne déclarait-elle pas que l'ouvrier blanc est son ennemi ? Mme Rokhaya Diallo est une figure de la « jet-set ». Elle est une « intellectuelle organique » de la « classe capitaliste transnationale », très bien décrite voilà plus de deux décennies par Leslie Sklair. Mme Traoré est devenue la coqueluche des grandes marques à la mode. La promotion du lumpenproletariat et des petits voyous des « cités » au rang de mouvement révolutionnaire n'a rien à voir avec le marxisme : Marx et Engels disaient pis que pendre de ce « lumpen » rassemblant tous les débris des différentes classes sociales.</p><p>Pour terminer, rappelons que les marxistes ne portaient guère dans leur cœur l'idéologie libérale-libertaire qui s'est déployée après 1968. En vieux mâle blanc hétéro, Marx condamnait le travail de nuit des femmes comme contraire à la pudeur féminine. Il ne réclamait pas l'abolition de la morale mais dénonçait le capitalisme comme un système qui balayait toutes les barrières morales !</p><p>On peut critiquer le marxisme, en n'oubliant pas de distinguer le marxisme et le penseur Marx, mais en aucun cas, on ne peut le rendre responsable du mouvement woke. S'il y avait encore dans ce pays des marxistes sérieux, nul doute qu'ils seraient à la pointe du combat contre ces folies qui trouvent dans certains secteurs du capital une oreille complaisante mais sont dirigées d'abord contre les ouvriers, ces « salauds de pauvres, ces « beaufs » qui savent bien que le travail reste la question centrale pour nos sociétés.</p>]]></description>
	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
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	<pubDate>Thu, 25 Nov 2021 21:27:00 +0000</pubDate>
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	<title><![CDATA[Les Frères musulmans : un mouvement en quête d’un nouveau souffle ?]]></title>
	<description><![CDATA[<p>Quelle est l’origine du mouvement des Frères musulmans ? Quelle idéologie prônent-ils ?</p><p>F. Balanche : L’instituteur égyptien Hassan el-Banna crée les Frères musulmans en 1928 dans un contexte de développement du foyer sioniste en Palestine et dans une époque où la colonisation offrait aux Britanniques la mainmise sur le canal de Suez. Ces facteurs amènent Hassan el-Banna à imaginer un mouvement religieux qui pourrait s’opposer à la colonisation et à la domination du monde arabo-musulman par les Occidentaux. Selon ce penseur, il fallait retrouver la voie de l’islam pour chasser les colonisateurs car les musulmans, en perdant leur foi, avaient permis la domination occidentale. C’est le cœur de la doctrine des Frères musulmans, qui se retrouve aussi à Gaza avec la branche palestinienne des Frères musulmans, le Hamas. Dans un premier temps, ce groupe refusait de participer aux combats aux côtés de l’OLP — Organisation pour la libération de la Palestine —, car il fallait d’abord « ré-islamiser » la société palestinienne avant d’affronter Israël. Pour les Frères musulmans, ce mouvement de « réislamisation » des sociétés doit se réaliser au sein du monde musulman mais également à l’extérieur, notamment en Europe où se trouvent des foyers de populations musulmanes. Le corpus des Frères musulmans s’articule, à l’origine, autour de la pensée de Ibn Taymiyya, un théologien sunnite du XIIIe siècle, confronté aux tentatives de conquête des Occidentaux pendant les croisades. Ce dernier tenait également une position radicale à l’égard des chiites et des chrétiens locaux. À ses yeux, la seconde obligation pour un fidèle, après la foi, est la défense des terres musulmanes.</p><p>Les Frères musulmans n’hésitent donc pas à utiliser la violence. Prenons leur emblème : deux sabres sont croisés et un appel au combat est fait avec l’injonction « Préparez-vous ! ». Ils le prouvent lorsqu’ils fomentent l’assassinat du Premier ministre égyptien Mahmoud an-Nukrashi Pasha en 1948, lorsqu’ils tentent d’assassiner le président égyptien Nasser en 1954, ou enfin, lors du meurtre du président Anouar el-Sadate en 1981, perpétré par un groupe islamiste radical issu de la mouvance frériste. Autre exemple, l’actuel numéro un d’Al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri, a débuté son parcours chez les Frères musulmans. Le penseur égyptien Sayyid Qutb, mis en prison puis exécuté sous Nasser, prônait également la lutte armée et la violence comme moyen d’action pour parvenir à ses fins. Il est une source d’inspiration à la fois pour les salafistes et pour les Frères musulmans. Pourtant, la tendance veut que les salafistes soient considérés comme des radicaux et les Frères musulmans comme des modérés. En réalité, la frontière est très poreuse entre ces deux groupes, qui partagent un corpus idéologique similaire. Les Frères musulmans se distinguent par une stratégie plus moderne en participant aux élections et en recrutant dans des cercles d’intellectuels, là où les salafistes s’intéressent surtout aux classes les plus populaires.</p><p>Outre cette violence, leur dogme consiste à imposer la charia et à considérer la connaissance ou le pouvoir politique comme des dons de dieu qui ne peuvent s’exercer qu’à travers le Coran. Pour donner corps à ce mouvement et organiser sa structure, Hassan el-Banna s’est inspiré du nazisme et du fascisme italien ; dans les années 1940, il écrivait : « Hitler et Mussolini ont conduit leur pays vers l’unité, la discipline, le progrès et le pouvoir ». En effet, les Frères musulmans reprennent la stratégie du « one man, one vote, one time » — « un homme, une voix, une seule fois ». Ainsi, une fois le pouvoir atteint grâce aux élections, il est conservé et sanctuarisé. Le jeu démocratique est accepté uniquement pour arriver au pouvoir, mais une fois acquis, seules les lois de Dieu peuvent s’appliquer.</p><p>Comment se diffuse l’idéologie des Frères musulmans ?</p><p>Leur projet initial est de refuser l’État séculier et de s’opposer à l’intégration des musulmans au sein des républiques. Ils défendent ainsi un système politique où le pouvoir politique et religieux est incarné dans une seule personne, le Calife. La confrérie des Frères musulmans est donc comparable à une secte : les membres sont tenus de se consacrer presque exclusivement à leur mouvement religieux et ne peuvent pas adhérer à un autre parti politique. Ils possèdent leurs propres associations fréristes d’étudiants, de médecins, de travailleurs, ou ont leur propre banque, et même leur propre média. Afin de convaincre les populations, les sphères de l’éducation et du social sont massivement investies. Dans les pays arabes où le modèle de développement a échoué, où des carences médicales et éducatives sont visibles, les Frères ont créé les structures nécessaires pour supplanter les services publics.</p><p>En raison de la proximité géographique, les Frères musulmans se sont d’abord diffusés au Proche-Orient — comme en Syrie ou en Palestine — puis au Maghreb. Après la série d’indépendances, la Tunisie, le Maroc et l’Algérie ont voulu arabiser l’enseignement dans leurs écoles. Toutefois, ces pays souffraient d’un déficit de personnel pour dispenser ces cours. Des coopérants égyptiens, dont la plupart étaient des Frères musulmans, sont donc venus répondre à ce besoin d’enseignement et ont contribué au développement de l’islamisme au Maghreb. Si les Frères musulmans ont soutenu le coup d’État de Nasser en 1952 pour des motivations nationalistes et pragmatiques, leur objectif, qui était de se débarrasser ensuite du rais égyptien pour prendre le pouvoir, a échoué. Nasser a en effet initié une répression à leur égard qui les a poussés à fuir l’Égypte et à se répandre dans le monde arabe, notamment là où un besoin éducatif se faisait sentir. Les pétromonarchies du Golfe en ont beaucoup accueilli et les ont soutenus politiquement tant que l’Égypte nationaliste arabe représentait une menace pour eux.</p><p>En 2012, les Frères musulmans remportent l’élection présidentielle en Égypte avec la victoire de Mohamed Morsi. À peine un an plus tard, il est écarté du pouvoir. Comment expliquer cette situation et cet échec ? Que reste-t-il du mouvement en Égypte ?</p><p>Lorsque les manifestations débutent en Égypte en décembre 2010, les Frères musulmans sont en première ligne. Pourtant, leur rôle a longtemps été minimisé par les journalistes et les analystes, qui pensaient qu’il s’agissait d’un mouvement totalement spontané. Sous le mandat du président Moubarak, la confrérie était surtout implantée dans les associations caritatives, puis progressivement le droit de participer aux élections leur a été concédé. En parallèle, sur la scène internationale, les États-Unis ont commencé à voir dans les Frères musulmans une solution aux problèmes de gouvernance en Égypte. Finalement, ils remportent les élections législatives en janvier 2012, puis quelques mois plus tard, les élections présidentielles. Mohamed Morsi est élu avec peu de marge et les résultats seront contestés pendant plus d’une semaine. L’armée égyptienne refusait le résultat du scrutin mais sous la pression des Américains, la victoire du président frériste a été acceptée. Une fois au pouvoir et en reprenant les méthodes des partis fascistes, les Frères musulmans ont commencé à verrouiller le système et à placer leurs partisans aux postes stratégiques.<br />En novembre 2012, lors du traditionnel défilé en souvenir de la guerre du Kippour de 1973, des anciens membres de la Gamaa al-Islamiya (1) sont placés à côté du président Morsi dans la tribune d’honneur, bien que ce groupe soit à l’origine de l’attentat qui causa le décès du président Anouar el-Sadate. Pour l’armée égyptienne, cet acte n’est pas acceptable. Cela constitue le signal qu’il faut lancer un coup d’État et l’armée peut compter sur le soutien de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, qui voient d’un très mauvais œil l’accession au pouvoir de la confrérie en Égypte. En juillet 2013, quand l’armée reprend la tête de l’État, Morsi est emprisonné, la constitution de 2012 est suspendue et les Frères musulmans sont éjectés du pouvoir puis réprimés. Depuis, la présidence du maréchal Al-Sissi marque le retour de l’armée au pouvoir en Égypte et de la clandestinité pour les Frères musulmans.</p><p>Pourquoi le Qatar a-t-il décidé de soutenir les Frères musulmans ? Quels sont les enjeux pour Doha ?</p><p>Chassés d’Égypte sous Nasser, les Frères musulmans ont trouvé refuge dans les États du Golfe. L’Arabie saoudite, en mauvais termes avec Nasser, finance et utilise la confrérie contre son ennemi et plus globalement contre tous les partisans nationalistes et séculiers. La fissure entre le royaume saoudien et les Frères a néanmoins lieu en 1990, lors de l’invasion du Koweït par Saddam Hussein. En effet, l’opération est soutenue par les Frères, alors que Riyad s’y oppose.</p><p>C’est au Qatar qu’ils trouvent un nouveau refuge, au moment où le prince héritier Hamad ben Khalifa Al Thani écarte son père du pouvoir tandis que ce dernier était en Europe. Le nouveau leader prend la tête de l’État en 1995 et voit dans les Frères musulmans des cadres utiles au développement qatari. Dans une confrontation quasi-constante avec son voisin saoudien, le Qatar utilise les Frères musulmans comme un pion stratégique et les considère comme un moyen d’étendre son influence régionale et internationale. Cette stratégie est particulièrement visible lors des printemps arabes. La confrérie soutient les partis fréristes — Ennahdha en Tunisie, le Parti de la justice et du développement au Maroc ou le Conseil national dominé par les Frères musulmans en Syrie. L’argent du Qatar s’allie à ce réseau pour renverser les régimes autoritaires et permettre ainsi à Doha de devenir le phare du monde arabo-musulman.</p><p>Autre exemple d’influence : Tariq Ramadan, petit-fils du fondateur Hassan el-Banna, est envoyé au Caire pour faire des études religieuses puis obtient une chaire à l’Université d’Oxford financée par le Qatar. En effet, pour que Tariq Ramadan obtienne le titre prestigieux de professeur à Oxford, le Qatar a réalisé un don de plusieurs dizaines de millions d’euros à l’université britannique. Ainsi, de 2012 à 2017 (2), Tariq Ramadan reçoit-il 35 000 euros mensuels du Qatar pour occuper la chaire d’islamologie d’Oxford et diffuser la pensée frériste.</p><p>Après une période de relations exécrables, Ankara et Le Caire se rapprochent à nouveau. Cela augure-t-il d’un changement d’attitude de la part de la Turquie qui est, avec le Qatar, l’un des principaux soutiens des Frères musulmans ? Quelles pourraient en être les conséquences ?</p><p>L’AKP, le Parti de la justice et du développement, est proche idéologiquement des Frères musulmans sans pour autant en être une filière officielle. En 2008, lorsque Barack Obama arrive à la Maison-Blanche, il a pour ambition de rétablir les liens avec le monde musulman et de réparer les années Bush. Il défend l’idée du « regime change », c’est-à-dire de la nécessité de changer les régimes autoritaires en des régimes plus démocratiques. Entretemps, et toujours grâce aux financements qataris, les Frères musulmans se sont propagés en Occident et ont su convaincre les administrations européennes, américaines et françaises, qu’ils étaient la solution au « regime change ». Ils expliquaient pouvoir incarner l’alternative modérée, capable de répondre aux aspirations musulmanes des populations, de respecter les constitutions et le droit des femmes, sans être des dictateurs. Le modèle islamo-démocrate de la Turquie servait d’exemple et de preuve. R.T. Erdoğan a pris le pouvoir en 2002, et pendant dix ans, son pays fut cité comme un modèle de réussite : les militaires sont écartés du pouvoir, les traditions sont respectées et les règles démocratiques sont appliquées. Le président Erdoğan rêvait de reprendre de l’influence dans le monde arabe et a pleinement joué la carte de l’alternative aux dictatures. Lorsque Ben Ali tombe en Tunisie en 2011 pendant les printemps arabes, Erdoğan se rend sur place avec l’objectif d’exporter le modèle turc et d’apporter son soutien aux Frères musulmans. Dans son projet global, Ankara se voulait être le centre de l’islam d’Europe occidentale, et notamment de l’islam de France. En s’appuyant sur le tissu associatif frériste, il voulait fédérer les communautés turques dans un premier temps, puis le reste des musulmans. Coopérer avec les Frères musulmans, déjà installés en Europe, permettait donc à Erdoğan de disposer de leviers stratégiques et politiques en Occident. Toutefois, depuis la répression du coup d’État manqué de 2016, le regard sur la Turquie a radicalement changé, et la méfiance des pays européens à son égard s’est considérablement renforcée.</p><p>En réislamisant Sainte-Sophie, et plus largement, en visant la domination du monde sunnite, la Turquie est rentrée dans un conflit avec l’Arabie saoudite. Ankara n’a alors pu compter que sur le seul soutien de son allié qatari. Ce dernier a signé un accord militaire avec la Turquie en 2016, qui a abouti notamment à la construction d’une base turque à Doha abritant 3000 hommes et assurant ainsi au Qatar une protection au plus fort de la crise avec l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. C’est donc naturellement que le Qatar est devenu en seulement cinq ans le deuxième investisseur du pays et qu’il finance généreusement l’expansionnisme de la Turquie en Libye, Syrie, Somalie, Afrique sub-saharienne, etc. et à travers les réseaux fréristes. Les pays arabes voient, à l’exception du Qatar, d’un mauvais œil le retour de l’ottomanisme. Mais depuis le printemps 2021, la Turquie commence à changer de stratégie. Le pays connaît des difficultés économiques et doit faire face à un isolement régional. Pour obtenir un modus vivendi avec l’Égypte et l’Arabie saoudite, Ankara a demandé, en avril dernier, aux Frères musulmans de stopper les programmes trop incendiaires de leurs chaines de télévision, comme El-Sharq, Mekameleen et Watan, basées sur son sol et diffusées au Moyen-Orient. Il ne s’agit pas d’une rupture entre la Turquie et les Frères musulmans, mais pour l’instant d’une prise de distance à l’égard d’un allié affaibli et qui pourrait se révéler à terme encombrant.</p><p>En cas de rupture entre la Turquie et les Frères musulmans, ces derniers perdraient l’une des rares terres d’accueil où ils peuvent prospérer sur le plan de la communication et de leur organisation. Il reste le Qatar, éloigné de l’Europe, alors que c’est précisément vers l’Europe occidentale, vers les pays démocratiques, où se trouve une population musulmane en quête d’identité, qu’ils mènent désormais leur combat.</p><p>Outre le cas de la Turquie, les Frères musulmans semblent aujourd’hui perdre en influence, comme l’illustrent les situations politiques au Maroc et en Tunisie. Où sont-ils implantés et influents aujourd’hui ?</p><p>En effet, les Frères musulmans sont en perte de vitesse au Maroc, où, suite aux dernières élections de septembre 2021, ils sont passés de 125 à 12 députés, perdant plus de 80 % de leurs électeurs. En Tunisie également, alors que le président Kaïs Saïed a pris les pleins pouvoirs, marginalisant l’Assemblée dans laquelle ils détenaient la majorité relative. C’est aussi le cas au Yémen, où leur parti, al-Islah, est marginalisé, ou encore au Soudan, où le gouvernement de transition qui a chassé Omar el-Bechir a interdit les Frères musulmans en 2020, car durant les trente années de sa dictature, son administration et les Frères musulmans ne faisaient qu’un. Finalement, leur sphère d’influence est aujourd’hui davantage en Europe occidentale puisque dans les pays arabes, leur influence politique a nettement diminué et les pouvoirs en place les combattent avec efficacité.</p><p>Selon certains observateurs, l’Europe serait une terre d’influence des Frères musulmans, et pour Mohamed Sifaoui, la France serait trop passive à leur égard alors que ces derniers œuvrent insidieusement à peser sur les décisions politiques (3). Quel est concrètement l’état de l’influence et de l’implantation des Frères musulmans en Europe ?</p><p>Lorsque Donald Trump remporte la présidence des États-Unis en 2016, il arrive avec la volonté de classifier les Frères musulmans comme une organisation terroriste. Tout d’abord, une partie des Républicains, comme l’influent sénateur du Texas, Ted Cruz, considèrent les Frères musulmans comme une organisation professant « une idéologie islamiste violente » et s’étant donné « la mission de détruire l’Occident ». D’autre part, Donald Trump veut appuyer les décisions de l’Égypte, de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, de considérer les Frères musulmans comme une organisation terroriste. Cela permettra de sanctionner toutes les personnes et organisations qui les financent.</p><p>Pour l’Europe, la question ne s’est pas posée, jusqu’à ce que l’Autriche interdise la confrérie en juillet 2021, grâce à sa nouvelle loi antiterroriste. Ce retard s’explique sans doute par la naïveté durable des Européens à leur égard et pour la France, par une stratégie géopolitique. En 2012, la France partageait le constat des États-Unis, qui voyaient à travers les Frères musulmans une solution pour stabiliser la région. Des diplomates au Quai d’Orsay, notamment dans la cellule « Afrique du Nord/Moyen-Orient », influencés par des universitaires « frérophiles », furent convaincus par la promesse des Frères de respecter la « laïcité » et la « démocratie » une fois arrivés au pouvoir. Quelques années plus tard, en 2015, dans le contexte des attentats en France, l’attention s’est focalisée sur les membres de groupes terroristes, à savoir de Daech ou d’Al-Qaïda. À cette période et en comparaison avec les salafistes, les Frères musulmans ont su conserver leur image de groupe modéré. Habiles sur le plan politique, ils ont réussi à toucher des subventions publiques, notamment dans le cadre de la « politique de la ville », et à s’installer durablement dans le tissu associatif, éducatif et politique. Depuis peu, politiques et chercheurs commencent à s’interroger sur le danger potentiel qu’ils représentent. Gilles Kepel les inclut dans ce qu’il nomme le « djihadisme d’atmosphère » (4), autrement dit dans l’écosystème islamiste qui mène une stratégie de conquête du pouvoir et de rupture avec la république en bloquant l’insertion des habitants français d’origine musulmane.</p><p>Dans les universités, le courant frériste se dissimule derrière le mouvement décolonialiste et la culture « woke » (5). Bernard Rougier (6) a enquêté sur leur emprise dans la banlieue parisienne ; Christian Chesnot et Georges Malbrunot (7) ont quant à eux montré comment le financement de la mosquée An-Nour de Mulhouse provenait en très grande partie de la Qatar Charity. Pour les Frères musulmans qui sont derrière ce projet, il s’agit d’enraciner et de développer l’islam politique en Europe, dans des mosquées qui sont des centres de vie. On n’est pas dans l’illégalité, ni dans le financement direct du terrorisme. En revanche, il s’agit bien du soutien à une idéologie qui génère un djihadisme d’atmosphère et accentue le communautarisme. Les autres pays européens sont aussi victimes de cette offensive frériste soutenue par le Qatar et la Turquie. L’ensemble de l’Europe occidentale est concerné. En premier lieu le Royaume-Uni, où les Frères musulmans exilés politiques se sont installés très tôt, et profitant de la tolérance à l’égard du communautarisme, ont développé leurs institutions sociales et politiques. En Allemagne, les services de renseignement s’inquiètent de la progression exponentielle d’organisations et de mosquées fréristes qui gagnent en popularité. Après l’attentat contre la synagogue Stadttempel de Vienne, le 2 novembre 2020, l’Autriche a décidé de combattre fermement ce djihadisme d’atmosphère que les Frères musulmans contribuent à propager, en interdisant la confrérie. La question se pose clairement aujourd’hui au niveau de l’Union européenne.</p><p>Propos recueillis par Alicia Piveteau le 20 septembre 2021.</p>
<p>Les Frères musulmans au Moyen-Orient</p>
<p>Notes</p><p>(1) Gamaa al-Islamiya est un mouvement sunnite égyptien islamiste considéré comme une organisation terroriste par les États-Unis et l’Union européenne.</p><p>(2) L’Université d’Oxford le suspend en 2017 en raison des accusations de viol à son égard. Il n’a pas été réintégré depuis.</p><p>(3) https://​www​.lefigaro​.fr/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​-​f​r​a​n​c​e​/​m​o​h​a​m​e​d​-​s​i​f​a​o​u​i​-​l​e​s​-​f​r​e​r​e​s​-​m​u​s​u​l​m​a​n​s​-​v​e​u​l​e​n​t​-​f​r​a​c​t​u​r​e​r​-​l​a​-​s​o​c​i​e​t​e​-​2​0​1​9​0​924</p><p>(4) Gilles Kepel, Le prophète et la pandémie, Paris, Gallimard, 2021.</p><p>(5) « Woke » se réfère au verbe « to wake », traduit en français par « se réveiller ». Les partisans de la culture woke se mobilisent contre les injustices à l’égard des minorités. Ils se revendiquent comme conscients de toutes les discriminations subies par les toutes les minorités (ethniques, religieuses, sexuelles…).</p><p>(6) Bernard Rougier, Les territoires conquis de l’islamisme, Paris, PUF, 2021.</p><p>(7) Christian Chesnot et Georges Malbrunot, Qatar Papers : comment l’émirat finance l’islam de France et d’Europe, Paris, Michel Lafon, 2019.</p><p>Légende de la photo en première page : Le signe de Rabia, symbole de ralliement des Frères musulmans. En perte de vitesse au Moyen-Orient et au Maghreb, la sphère d’influence des Frères musulmans se tourne aujourd’hui vers l’Europe occidentale. Face à ce développement que certains jugent inquiétant, l’Autriche est devenue le 8 juillet 2021 le premier pays européen à interdire la confrérie islamiste qui avait notamment centralisé dans ce pays, à Graz, le « trésor de guerre » auparavant situé dans leur ancien fief financier : le Royaume-Uni. L’arrivée massive de mouvements de fonds vers Graz a éveillé les soupçons des enquêteurs autrichiens qui, au terme d’une enquête tentaculaire comprenant 21 000 heures d’écoutes, ont révélé la puissante emprise des Frères musulmans dans le pays. L’Autriche était devenue un pays-refuge pour les Frères, étant le seul de l’UE à accorder un statut officiel à l’Islam (celui de collectivité de droit public). (© Shutterstock)</p>]]></description>
	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
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	<pubDate>Sat, 20 Nov 2021 08:21:25 +0000</pubDate>
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	<title><![CDATA[– Nadia El Mabrouk « La laïcité est un grand pas vers la liberté et l’émancipation »]]></title>
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<p>Nadia El Mabrouk « La laïcité est un grand pas vers la liberté et l’émancipation. »<br />Avertissement : Ceci est un document de travail d’une traduction pour anglophones, il devait figurer à l’origine sous le texte traduit en anglais mais pour des raisons de mise en page et de présentation il était plus lisible de séparer les deux versions. Il s’agit d’extraits d’articles et/ou entrevues, afin d’introduire les idées des autrices au grand public, mais en aucun cas d’un compte rendu exhaustif de leurs pensées… Afin de mieux les connaître n’hésitez pas à acheter leurs livres ! Merci pour votre compréhension.<br />La traduction de ce texte <a href="https://ressourcesfeministes.fr/2020/03/15/nadia-el-mabrouk-secularism-is-a-great-step-towards-freedom-and-emancipation/" target="_blank" rel="noopener">est ici</a><br />Toutes les autres traductions <a href="https://ressourcesfeministes.fr/category/feminist-translations/" target="_blank" rel="noopener">se trouvent là</a> </p>
<p style="text-align: justify;"></p><p style="text-align: justify;">Nadia El-Mabrouk est québécoise d’origine Tunisienne. Elle a effectué toutes ses études primaires et secondaires en Tunisie, puis ses études universitaires en France. Après son doctorat en informatique théorique de l’Université Paris VII, elle a rejoint le Québec pour effectuer un stage Postdoctoral au Centre de Recherche Mathématiques de l’Université de Montréal. Elle est actuellement professeure titulaire au Département d’Informatique de l’Université de Montréal. Son domaine de recherche est la bio-informatique. Nadia El-Mabrouk est par ailleurs membre de l’Association Québécoise des Nord-Africains pour la Laïcité et de l’organisme Pour les Droits des Femmes du Québec (PDF Québec). Féministe et laïque, elle tente de faire entendre sa voix au Québec, malgré les attaques et la censure… Elle a toute notre admiration et notre soutien !</p><p style="text-align: justify;">Voile :</p><p style="text-align: justify;">« Comme toute femme, notre identité s’est construite à travers un long cheminement socioculturel, ethnico-linguistique, académique et professionnel. Les femmes musulmanes n’ont d’ailleurs pas les mêmes repères culturels qu’elles viennent de Tunisie, d’Égypte, d’Afghanistan ou d’ailleurs. Elles n’ont pas le même vécu, pas les mêmes expériences, elles sont toutes différentes. Aujourd’hui, si nous ressentons le besoin d’exposer de telles évidences, c’est que nous assistons à une essentialisation de la femme musulmane : elle est devenue un archétype. Or, d’ordre général, on identifie les immigrantes par leur appartenance nationale, mais lorsqu’il s’agit de citoyennes originaires de pays musulmans, il apparaît – fort curieusement – que tous les repères culturels autres que la religion disparaissent. Depuis que l’islam a pris une place dominante dans les médias québécois, la musulmane est figée dans un modèle unique, archétypale. Lorsqu’un article de journal parle de l’islam, bien souvent la photo choisie pour l’illustrer est celle d’une femme voilée ou portant le niqab. Lorsqu’il s’agit d’entendre le point de vue d’une musulmane au bulletin de nouvelles, c’est généralement une femme portant le hijab que l’on invite. Dans les manuels scolaires du cours d’éthique et culture religieuse, la femme voilée est souvent choisie pour illustrer un propos sur l’islam. Ainsi l’image de la femme voilée est pratiquement l’unique symbole représentatif de la musulmane au Québec. Or si toutes les femmes voilées sont musulmanes, les musulmanes ne sont pas toutes voilées. Elles ont des rapports très diversifiés avec la foi, et pratiquent une religion à la carte fortement influencée par divers facteurs culturels, sociaux et personnels. Par exemple, le port du niqab, du tchador ou de la burqa ne relève pas de la religion, mais bien de la tradition culturelle conservée depuis l’Âge médiéval jusqu’à nos jours dans plusieurs pays musulmans postcoloniaux. Quant au hijab, il relève d’une interprétation de versets coraniques loin de faire l’unanimité parmi les exégètes. (…) Dans les sociétés musulmanes patriarcales, le statut de la femme est marginalisé et sa présence en tant que théologienne et exégète est absente. L’interprétation des versets de « Hijab », faite par des hommes, a prescrit aux femmes de se couvrir de la tête aux pieds pour protéger la cité vertueuse de vice. Cette prescription est récupérée par l’islamisme pour des raisons idéologiques politiques. Nous partageons avec les femmes Québécoises qui ont eu à se battre pour se libérer de l’emprise de la religion sur leur vie des aspirations commune de vivre et d’occuper pleinement notre place dans la société. Nous sommes bien placées pour comprendre leurs soucis de préserver les acquis de la Révolution tranquille ! Car la culture patriarcale d’avant et d’aujourd’hui confine la femme dans des rôles traditionnels de mère de famille. Au Québec, nous avons la possibilité de nous épanouir pleinement et de participer à la société, en donnant notre plein potentiel. Nous ne voulons pas risquer de perdre ces acquis en nous pliant, de plus en plus, à des demandes d’accommodements soi-disant religieux qui veulent nous ramener à des traditions culturelles archaïques. Nous voulons contribuer à préserver la modernité du Québec. » (texte co-écrit avec Mounia Aït Kabboura (<a href="https://quebec.huffingtonpost.ca/author/mounia-ait-kabboura/">https://quebec.huffingtonpost.ca/author/mounia-ait-kabboura/</a>)</p><p style="text-align: justify;">« Dans bien des pays arabes et musulmans comme la Tunisie, l’Égypte, la Syrie ou la Turquie, les décennies 1950-1960 représentent une période de grande libération sociale, culturelle, littéraire et artistique. Cette période réformiste et moderniste a pris fin avec la révolution khomeyniste de mouvance intégriste en Iran et le retour en force de l’organisation des Frères musulmans d’Égypte. C’est dans cette mouvance, qui s’oppose farouchement à toute forme de liberté, que le voile islamique s’est imposé dans la société. L’islam de mon enfance était plus synonyme de réjouissances durant les fêtes que de contraintes religieuses. Tout a changé avec l’arrivée de l’islamisme comme mouvement de contestation politique. C’est à ce moment-là que mes cousines se sont voilées, que mes tantes se sont mises à rattraper toutes les prières qu’elles n’avaient pas faites plus jeunes, et que les restrictions à la liberté se sont multipliées. Je me souviens d’une cousine me soutenant que la femme ne devait pas chanter en public, et qu’Oum Kalthoum avait beau être la plus grande chanteuse du monde arabe, elle se retrouvait désormais en enfer. Jamais je n’ai entendu parler du voile comme d’une liberté. C’était plutôt une obligation accompagnée d’une série d’interdictions. Quelle ironie que ce soit maintenant la prétendue liberté de porter le voile qui soit avancée, au Québec, comme argument suprême pour contrer le projet de loi sur la laïcité de l’État ! »</p><p style="text-align: justify;">Voilement des fillettes :</p><p style="text-align: justify;">« En ce début d’année scolaire, alors que les discussions s’étirent autour du projet de loi 62 sur la neutralité religieuse de l’État, la réalité de l’intégrisme religieux nous rattrape dans les écoles du Québec. Cette année, plusieurs petites filles sont revenues voilées à l’école de mes enfants, dont une petite fille de 7 ans ! Certaines mamans me font part de leur malaise. «Ma fille ne cesse depuis trois jours de me demander pourquoi la plupart des éducatrices portent un voile et pourquoi cette année deux fillettes sont voilées aussi, elles ne l’étaient pas l’année dernière. Ma fille pose plein de questions et j’ai vraiment du mal à répondre, cela commence à prendre beaucoup de place à l’école.» Il y a en effet lieu de s’interroger ! Ce voile islamique n’est pas juste un vêtement, il conditionne l’enfant à se conformer à des dogmes religieux qui lui sont imposés. Il renvoie l’idée choquante que le corps de la petite fille serait objet de séduction qu’il faudrait cacher du regard des garçons, alors qu’eux ne sont soumis à aucune contrainte. Il stigmatise les petites musulmanes dans la cour d’école et constitue une barrière à leur interaction avec les autres enfants. Il entrave leurs mouvements et les empêche de participer pleinement aux activités physiques, sans compter l’inconfort qu’il procure dans des classes souvent surchauffées. Comment peut-on plaider le libre choix dans le cas de si jeunes enfants? Cette pratique de voiler les petites filles n’est pourtant ni une prescription coranique, ni l’héritage de traditions ancestrales qu’il faudrait préserver. Dans la plupart des pays arabes, il a fait son apparition récemment avec la montée de l’intégrisme islamiste. Des spécialistes de l’islam, dont Ghaleb et Soheib Bencheikh, n’hésitent pas à parler de maltraitance de petites filles. La Tunisie, pays dont la religion est l’islam, a même interdit en 2015 le voile à l’école primaire pour la raison qu’il va à l’encontre des droits des enfants. Un sondage mené alors indique que 75% des Tunisiens étaient favorables à l’interdiction. Pourtant, en raison d’une interprétation pour le moins très large de la liberté religieuse, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse s’est prononcée deux fois (en 1995 et en 2005) à l’encontre de l’interdiction du voile islamique pour des élèves. Depuis, le droit des parents d’imposer le voile à leurs fillettes dès le primaire ne fait l’objet d’aucune remise en question, ni au Québec, ni au Canada. Les chartes protègeraient-elles la liberté religieuse des parents au détriment de l’intégrité physique et de la liberté de conscience des enfants? Le respect de la liberté religieuse  ne devrait pourtant pas dégrever l’État de ses obligations de respecter son plan d’action gouvernemental sur l’égalité des sexes (MELS, 2013-2014) prônant, entre autre, «la promotion d’une sexualité saine, responsable et égalitaire auprès des jeunes». Elle ne devrait pas non plus le dispenser de respecter la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDEF) entérinée en 1982 par le Canada, ni les traités internationaux sur le droit des enfants. (…) L’intégrisme est rarement un choix personnel. Il est, le plus souvent, le résultat d’une pression sociale et d’un endoctrinement à long terme qui anéantit toute capacité de penser par soi-même. Le gouvernement a le devoir de protéger la liberté des enfants en leur assurant une éducation laïque, exempte de pression religieuse ou prosélytisme. Or, il y a loin de la coupe aux lèvres! Comment s’étonner de la recrudescence des petites filles portant le voile à l’école quand le cours Éthique et Culture Religieuse (ECR) et les manuels scolaires transmettent l’idée qu’il serait un signe de reconnaissance de la bonne musulmane? Comment s’étonner lorsque, année après année, le nombre d’enseignantes et d’éducatrices voilées ne cesse d’augmenter dans les CPE et les écoles de la région métropolitaine de Montréal? Plutôt que de protéger les enfants contre l’intégrisme, l’école contribue tout au contraire à en faire la promotion et à l’implanter durablement au Québec. Combien de temps cette loi du silence face à ces petites filles abandonnées à elles-mêmes va-t-elle durer? Bien des parents sont déconcertés par ce laisser-faire des instances éducatives. Aurons-nous seulement le droit d’exprimer inquiétude sans se retrouver cloués au banc des accusés pour «islamophobie» ? Peut-on espérer que des mesures soient prises pour s’assurer d’un environnement éducatif exempt de manifestations identitaires religieuses ? Seule une école laïque est en mesure de remplir sa fonction d’intégration sociale des enfants de toutes origines, indépendamment de leurs cultures ou religions. »</p><p style="text-align: justify;">Laicité :</p><p style="text-align: justify;">« C’est sur l’air de Bella Ciaoque la foule chantait la liberté et la joie de vivre dans les rues d’Alger cette semaine. Plus tôt, c’est la vidéo d’une jeune femme déterminée clamant que le pays ne pourrait se libérer tant que la femme ne se libérerait pas qui avait été partagée sur toutes les tribunes. Malgré l’incertitude face à l’avenir politique du pays, c’est l’espoir de démocratie, de liberté et d’égalité qui souffle sur l’Algérie.  Quel contraste avec les manifestations contre le projet de loi sur la laïcité de l’État qui ont lieu au même moment à Montréal ! Celle du 7 avril a particulièrement choqué. Une foule, dont une majorité de femmes portait le hijab, brandissant des pancartes québécophobes, avec en tête de cortège des hommes à barbe intégriste, et deux islamistes notoires vociférant contre le projet de loi en suscitant des « Allahou Akbar ». La mise en scène rappelle les rassemblements des islamistes du Front islamique du salut lors de la décennie noire en Algérie. Comment en est-on arrivé là ?  L’islam de mon enfance était un islam de partage, d’hospitalité, qui ne s’imposait à personne. La semaine dernière, lors d’une conférence que je donnais sur la laïcité, j’ai rencontré un Tunisien qui avait vécu à la même époque que moi, dans la même ville que moi, en Tunisie. Pour lui comme pour moi, ne pas s’imposer par un affichage religieux lorsqu’on travaille pour l’État relève du bon sens. La foi est une affaire personnelle qui ne se mesure ni à la longueur d’un voile ni à celle d’une barbe.  Malheureusement, au Canada, les tenants d’un islam dogmatique et revendicateur sont encouragés par une interprétation absolutiste des droits considérant que toute limitation à l’affichage religieux porterait atteinte à la liberté religieuse. Or, à force de voir le monde sous la seule lorgnette des droits individuels, on perd le portrait d’ensemble, le sens du bien commun ; on ouvre la voie à l’intégrisme religieux.  Comme le dit Yolande Geadah dans son livre « Droit à la différence et non différence des droits » : « l’approche juridique occidentale qui conçoit la liberté religieuse sous l’angle du choix individuel ne permet pas de tenir compte d’une réalité sociologique plus vaste, où des individus et des groupes organisés se réclament de la démocratie pour tenter de s’arroger un pouvoir abusif, niant ainsi des libertés fondamentales ». En particulier, cette approche juridique qui soutient le droit de celles qui revendiquent le voile « n’offre aucune protection à celles qui sont forcées de le porter, ce qui viole ainsi leur droit à la liberté de conscience ». Le déploiement de l’artillerie lourde et l’enflure verbale à laquelle nous assistons présentement dans le dossier de la laïcité sont dirigés contre l’interdiction de l’affichage religieux chez les employés de l’État, et notamment chez les enseignantes. Les arguments avancés prennent l’allure d’une défense du voile islamique, l’avocat Julius Grey allant jusqu’à suggérer qu’une enseignante voilée serait un bon modèle pour ses élèves. A-t-on fait tout ce chemin vers l’égalité pour en arriver là ? Le voile islamique, qui est le véhicule le plus efficace de la propagande islamiste, est-il en voie de devenir le véhicule du multiculturalisme canadien ? Les femmes et les petites filles musulmanes sont-elles les otages de cette confrontation politique visant à contester le caractère distinct du Québec au sein de la fédération canadienne ?  Selon ses détracteurs, le projet de loi sur la laïcité, approuvé par une majorité de Québécois, constituerait une discrimination à l’endroit des minorités. Ce discours n’a aucun sens. Tout d’abord, les exigences de neutralité qui en découlent concernent tous les employés des secteurs visés, sans aucune distinction de religion, de culture ou d’origine ethnique. D’autre part, de nombreuses organisations regroupant des citoyennes et citoyens de toutes provenances, notamment l’Association québécoise des Nord-Africains pour la laïcité (AQNAL) dont je fais partie, expriment leur appui à cette conception québécoise de la laïcité. D’ailleurs, selon divers sondages et recherches sur le terrain, il n’y a pas d’opposition binaire entre majorité et minorités ethnoculturelles dans ce domaine (lettre des universitaires en faveur du projet de loi 21). Finalement, cessons de répéter ad nauseam que la minorité musulmane serait contre la laïcité. Comme le dit Kamel Amari, journaliste à TQ5, dans une capsule vidéo diffusée sur la page de « Pour les droits des femmes du Québec » : « ce sont les islamistes qui sont minoritaires. C’est pour cela qu’ils doivent faire beaucoup de bruit pour se faire remarquer ».  Au-delà de la protection des droits individuels, la responsabilité du gouvernement est de veiller au bien commun et à la paix sociale. Pour cela, il est primordial de s’assurer que la religion n’interfère pas dans les relations entre les institutions de l’État et les citoyens. Bien qu’imparfait, le projet de loi 21 constitue une avancée majeure dans le sens de l’affirmation de la laïcité de l’État, enfin reconnue comme un principe fondamental du Québec, découlant d’un parcours historique spécifique de la nation québécoise. C’est une loi de progrès social qui, une fois la déferlante passée, fera du Québec un modèle en Amérique du Nord en matière de laïcité, comme il l’a été en matière de protection sociale et d’éducation. »</p><p style="text-align: justify;">« Si les opposants au projet de loi 21 (PL 21) s’inquiétaient de la liberté, ils se soucieraient davantage du conditionnement exercé sur des enfants emprisonnés dans des cadres religieux contraignants. Que prévoit-on pour défendre la liberté des enfants de certaines communautés évangéliques à dérives sectaires, de familles pratiquant un islam rigoriste qui voilent les fillettes avant même l’âge de la puberté, ou de certaines communautés juives hassidiques privées d’une éducation convenable ? Au-delà d’une école publique laïque, cette question soulève aussi celle des écoles privées confessionnelles. Que propose-t-on pour éviter que des règles religieuses n’érodent les valeurs d’égalité et de liberté des femmes ? La moindre des choses serait de s’assurer que des accommodements religieux ne puissent être accordés s’ils ne respectent pas le droit à l’égalité des femmes. Or, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), celle-là même qui devrait constituer un rempart contre tout recul des droits individuels et collectifs, <a href="http://www.cdpdj.qc.ca/Publications/memoire_PL_62_neutralite_religieuse_Etat.pdf" target="_blank" rel="noopener">s’est opposée à une telle mention d’égalité femme-homme comme critère devant être respecté lors du traitement d’une demande d’un accommodement religieux</a>. Quelle liberté défend, au juste, la CDPDJ ? Lors de son audition pour le PL 21, Fatima Houda-Pepin a rappelé la décision prise par une école de Montréal, en 2011, d’accommoder les parents intégristes d’une petite fille de maternelle faisant valoir que l’islam ne permettait pas la musique. Des responsables de cette école ont accepté d’équiper la petite fille d’une coquille antibruit pour qu’elle ne puisse pas entendre les chants de ses petits camarades ! Réalise-t-on l’odieux de cette décision ? La CDPDJ s’est-elle insurgée contre l’atteinte au droit à l’égalité de cette petite fille ? Au contraire, il semble bien que cette privation ait été vue comme acceptable au nom de la liberté de religion des parents. Visiblement, le droit des enfants à la liberté ne fait pas partie des priorités de la CDPDJ ni de la Commission canadienne des droits de la personne (CCDP) qui illustre son rapport 2018 avec la photo d’une fillette voilée, le poing levé ! À force de fermer les yeux sur la réalité de l’intégrisme religieux, on se rend coupable de complicité avec les adversaires des libertés individuelles, et de négligence à l’égard des enfants. À force de tolérer l’intolérable, on « pave de bonnes intentions l’enfer des autres », pour reprendre les mots de Chahdortt Djavann, une femme qui a subi le régime islamique d’Iran. Cessons de tordre le sens des mots. La liberté recherchée est celle qui brise les chaînes, qui fait avancer les droits collectifs, l’égalité des femmes, celle qui mène à l’épanouissement des enfants. Tant que des règles religieuses peuvent s’immiscer dans la gestion de l’État, les femmes ne sont pas à l’abri de voir s’éroder leurs droits et leurs libertés. Quant aux enfants, la protection de leurs droits fondamentaux, et notamment leur droit à l’éducation et à la liberté de conscience, devrait être la priorité de toute société développée. Ces droits devraient primer sur ceux des enseignantes et des enseignants à afficher leurs signes religieux. Telle que définie dans le PL 21, la laïcité ne brime aucune liberté. Au contraire, elle permet de garantir l’égalité et la liberté de conscience et de religion de tous les citoyens. La laïcité est un grand pas vers la liberté et l’émancipation. »</p><p style="text-align: justify;">Islamophobie :</p><p style="text-align: justify;">« le terme «islamophobie» est utilisé à outrance pour justifier la censure ou à des fins politiques et entretient un discours victimaire qui ne contribue pas à améliorer le sort des musulmans. (…) Il s’agit de prendre les bons moyens pour instaurer un dialogue sain entre les citoyens. Or, miser sur la culpabilisation et les accusations d’islamophobie n’est pas, à mon avis, la bonne façon d’y parvenir, et contribue plutôt à nourrir les extrêmes. (…) Les études statistiques et les sondages montrent que le Québec ne se distingue pas du reste du Canada par un excès de xénophobie, mais que ce sont les religions et les signes religieux qui sont les moins bien acceptés au Québec. Cela confirme l’attachement des Québécois au modèle de laïcité qui a émergé à la Révolution tranquille. L’église catholique a alors accepté d’abandonner ses privilèges, et de retirer les croix et les habits religieux des institutions publiques dont les écoles et le système de santé, dans l’objectif de s’ouvrir à la diversité des autres religions et des non-croyants. (…) L’islamophobie, et maintenant le «négationnisme», sont utilisés comme des mots matraque diffamatoires assenés pour disqualifier l’adversaire. La diversité des points de vue dans la sérénité et le respect, voilà l’essentiel pour débattre de la laïcité et du vivre ensemble. «</p><p style="text-align: justify;">« Nous tenons à réagir sur l’utilisation erronée, abusive et non-fondée de ce terme (islamophobie). On lui doit l’une des confusions sémantiques et politiques  les plus graves de notre époque : faire croire que résister au fanatisme relève du racisme. Or, c’est un concept fumeux, qui a été créé pour limiter toute vigilance envers l’islamisme et intimider ceux qui critiquent cette idéologie.  Plutôt que de s’en prendre à ceux qui ont peur de l’islam, il faudrait se tenir debout devant ceux qui créent cette peur, ceux qui manipulent la démocratie, qui utilisent les chartes du Canada pour faire avancer leur projet d’islam politique. Il n’est pas difficile de voir que les femmes en niqab font partie de cette catégorie de citoyens qui provoquent les institutions du Québec et du Canada. Au Québec, ce sont les islamistes qui se disent victimes de rejet, qui refusent le mode de vie de la société d’accueil et culpabilisent toutes celles et tous ceux qui refusent leurs règles et qui critiquent leurs pratiques d’un autre temps. Ce sont eux, pas nous, pourtant provenant de la même sphère culturelle et religieuse, qui se disent victime d’islamophobie. La majorité des musulmans est victime collatérale, mais directe, de ce concept d’islamophobie. »</p><p style="text-align: justify;">Canada, diversité et inclusion :</p><p style="text-align: justify;">« les Jeux olympiques de PyeongChang et le voyage de Justin Trudeau en Inde ont occupé l’espace médiatique pendant deux semaines. Ils ont été l’occasion de promouvoir les valeurs canadiennes, notamment celles de diversité et d’inclusion, à travers un étalage de costumes et d’apparats religieux. Mais que veut-on inclure au juste ? Les costumes ou les idées qu’ils véhiculent ? « Parce qu’en lui montrant les raisons de notre fierté, le monde comprendra la valeur de nos valeurs », clame une publicité d’Air Canada faisant partie d’une campagne publicitaire diffusée par la chaîne d’État pendant les Jeux olympiques. Et pour montrer nos valeurs de diversité, une multinationale n’a pas hésité à inventer, pour l’occasion, une patineuse artistique en collant, paillettes et hijab. Dans une autre publicité de Canadian Tire, c’est une équipe de filles de hockey cosom portant le hijab qui est en vedette, et on leur lance « Beaucoup de filles vont s’inspirer de vous » ! Le voile (hijab) vient-il officiellement de faire son entrée comme valeur canadienne ? À moins qu’il ne serve d’affichage au multiculturalisme canadien, sans se soucier de l’idéologie qu’il véhicule. L’inclusion implique-t-elle de faire l’impasse sur les idées derrière les signes religieux ? Les déboires de Trudeau en Inde montrent les limites de cette approche. Avec sa famille en costumes locaux et sa garde rapprochée en turbans sikhs, le premier ministre pensait probablement contribuer à exporter les valeurs canadiennes. Or, ses hôtes indiens ont perçu un tout autre message, y voyant une proximité avec des mouvements intégristes sikhs proches des séparatistes du Pendjab. Tout comme pour le turban sikh, on ne peut ignorer la portée idéologique du voile. Il est associé à la mouvance de l’islam politique. On aura beau le détourner de son sens et accuser d’islamophobie tous ceux qui en font la critique, le lien entre le voile et l’intégrisme islamiste ne disparaîtra pas pour autant. Au Québec, le Directeur général des élections vient de permettre le port du voile et du turban pour les photos des candidats, sans qu’aucun parlementaire ne s’attarde à la question. Pourtant, cela revient à balayer du revers de la main tout le débat sur la neutralité religieuse de l’Assemblée nationale. Le voile est de plus en plus présent dans nos écoles sans que le milieu scolaire ne s’en préoccupe. Pourtant, cela revient à mettre la hache dans le processus de sécularisation du système d’éducation amorcé au Québec depuis la Révolution tranquille. Il est présent dans tous les documents et reportages ayant trait à la diversité, ce qui revient à le considérer comme marqueur de l’ethnicité des musulmanes. Un reportage de Radio-Canada du 26 février consacré à une avocate musulmane voilée illustre bien ce fait. Céline Galipeau y parle avec emphase d’une « citoyenne engagée portant avec fierté le flambeau de ceux qui, comme elle, revendiquent une identité multiple ». Les femmes musulmanes non voilées, auxquelles Radio-Canada n’a encore consacré aucun reportage sur la base de l’identité, seraient-elles porteuses de moins de fierté ? De toute évidence, le message d’inclusion les exclut. Dans la foulée du voyage de Trudeau en Inde, le chroniqueur indien Ajit Datta écrit ceci en lien avec l’intégrisme sikh : « Je me fiche bien que le leader du Canada veuille conduire son pays à sa perte. Mais lorsque cela affecte mon propre pays, je trace la ligne. » C’est la même indignation que je ressens devant cette promotion du voile. Il est scandaleux que le besoin d’affichage d’un multiculturalisme folklorisé se fasse au détriment de femmes et de filles que l’on abandonne à des pratiques discriminatoires. On me parlera de la liberté de se voiler. Je me contenterai ici d’évoquer mon expérience personnelle. Dans les années 1980 en Tunisie, la seule fille voilée de ma promotion, au début du secondaire, nous expliquait que celles qui ne le portaient pas seraient suspendues par les lèvres en enfer. J’ai alors failli céder au « libre choix du voile ». Quant aux arguments voulant que l’inclusion du voile dans toutes les sphères de l’État favoriserait l’intégration et sa disparition à long terme, ils ne s’appuient sur aucune étude probante. C’est plutôt le contraire qui est observé. Selon un sondage de l’Environics Institute de 2016, la moitié des musulmanes du Canada portent le voile, alors que 10 ans plutôt elles n’étaient que 42 % à le porter. À l’heure où des Iraniennes sont emprisonnées parce qu’elles retirent leur voile, c’est une femme voilée qui sert d’illustration à l’égalité dans une campagne fédérale pour célébrer le 8 mars ! Cette propagande provoile est inacceptable. Il ne s’agit pas de « faire la chasse au voile », comme le dit Gabriel Nadeau-Dubois, mais bien d’en mesurer les conséquences sur les femmes et d’avoir le courage d’aborder, de front, le sujet des signes religieux dans les institutions de l’État. »</p><p style="text-align: justify;">EXTRAITS DE :</p>
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	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
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<item>
	<guid isPermaLink="true">https://ememiom.fr/iom/blog/view/748/apartheid-de-la-pensee%E2%80%89-opinion-internationale</guid>
	<pubDate>Fri, 05 Nov 2021 23:09:33 +0000</pubDate>
	<link>https://ememiom.fr/iom/blog/view/748/apartheid-de-la-pensee%E2%80%89-opinion-internationale</link>
	<title><![CDATA[Apartheid de la pensée ? - Opinion Internationale]]></title>
	<description><![CDATA[<p></p><p>“Je ne lis plus les livres des hommes, je ne regarde plus leurs films, je n’écoute plus leurs musiques »</p><p>Alice Coffin, Le génie lesbien (2020)</p><p>Wokisme, Cancel culture, intersectionnalité, réunions racisées ou non-mixtes, etc… ces mouvements apparus pour la plupart au sein d’universités US de Columbia à Berkeley trouvent aujourd’hui un écho favorable chez les jeunes européens, mais également au sein de la France Insoumise (J-L Mélenchon) et du parti écolo (tendance Sandrine Rousseau).</p><p>Derrière ce jargon abscons qui s’est répandu en France et en Europe par la rapidité des réseaux sociaux et par une certaine mondialisation de la pensée oublieuse des différences sociologiques et communautaires entre les US et le vieux continent se cache une doxa qui laisse peu de place à la liberté de pensée et d’expression.</p><p>Comment des mouvements a priori antiracistes ont pu développer une pensée aussi radicale et sectaire ? Que disent-ils de l’état de notre société ? Quid de la fraternité (triptyque républicain) et de l’altérité qui permettent de se sentir semblable de celui/celle qui ne nous ressemble pas ?</p><p>Émergence des questions identitaires ou militantisme de la censure ?</p><p>Alors que seuls 6 % (1) des Français interrogés à propos de la pensée « woke » savent de quoi il s’agit (les 94 % restants se demandant bien pourquoi on les interroge sur une grande poêle à frire venant d’Asie !), le concept est présent du matin au soir dans tous les débats et sur tous les médias sans qu’on sache réellement de quoi on parle.</p><p>Pour la petite histoire, le terme woke apparait pour la première fois en 2008 dans un titre de la chanteuse afro-américaine Erykah Badu « I stay woke ». Il s’agit d’une prise de conscience où il faudrait « être éveillé » face aux injustices raciales et sociales. Le slogan woke prend réellement son essor aux US à partir de 2013 via le mouvement Black Lives Matter qui milite contre un racisme « systémique » envers les Noirs. En 2020, le mouvement sera largement répandu hors des frontières US à la suite de la mort de George Floyd tué par un policier blanc.</p><p>À cela s’ajoutent de plus en plus de réunions « racisées » ou « non-mixtes », au sein desquelles, par exemple, un homme blanc serait exclu ou prié de se taire si le sujet de la discussion portait sur l’esclavage des noirs.</p><p>Comme le disait Martin Luther King : “Ce qui compte chez un homme, ce n’est pas la couleur de sa peau ou la texture de sa chevelure, mais la texture et la qualité de son âme ». C’est limpide et écrit noir sur blanc (que le lecteur n’y voit aucune malice de ma part !)</p><p>Le mouvement des droits civiques de Martin Luther King exigeait l’égalité des droits, non des droits particuliers. Son antiracisme était un universalisme, pas un particularisme. Il réclamait qu’on juge les êtres humains indépendamment de leur couleur de peau. Au contraire, les wokes, sont obsédés par les questions de race.</p><p>Partant d’une juste cause et de combats légitimes menés pour l’égalité de groupes minoritaires, le discours woke a fait ressurgir des luttes de plus en plus identitaires et a réintroduit la notion de race. Quel saut en arrière alors que l’anthropologue Claude Lévi-Strauss nous expliquait en 1952 que la race n’existe pas et qu’il n’y a que des couleurs de peau ! Le wokisme, mouvement antiraciste, racialise les rapports sociaux ! On marche sur la tête !</p><p>Dans le même temps, la notion sociologique d’intersectionnalité se développe démontrant une certaine convergence des luttes. Ainsi, une femme noire pourrait subir des discriminations croisées à l’emploi parce que noire et parce que femme. De la même manière, une femme blanche lesbienne pourrait être considérée à la fois comme « oppresseur » parce que blanche et « victime » de discriminations parce qu’homosexuelle. Dans quelle case faudrait-il alors mettre un homme albinos transgenre ? Les exemples sont illimités…</p><p>Au nom de la justice sociale, focalisée sur les uniques critères de la race et du genre, certains militants empêchent, censurent, interdisent. De plus en plus d’intellectuels, invités par des enseignants ou des étudiants, font l’objet d’un boycott plus ou moins violent, une fois arrivés sur place. À titre d’exemple, Sylviane Agacinski, féministe historique, a été contrainte de renoncer à se rendre en 2019 à l’université Bordeaux Montaigne en raison de menaces liées à sa position sur la GPA. N’est-il plus possible d’avoir des débats contradictoires sur des questions éthiques sans entrer dans une dérive de la censure ? Est-il normal qu’aujourd‘hui certains conférenciers (Alain Finkielkraut, Caroline Fourest,…) fassent l’objet de menaces, soient sous protection policière, soient insultés, caricaturés, délégitimés ? Ne s’agit-il pas du nouvel apartheid 2.0 ?</p><p>Évidemment, il faut lutter contre toutes formes de discriminations. Mais en identifiant le blanc (de préférence mâle, hétéro et de plus de 50 ans) comme l’oppresseur, on le délégitime de facto et on nie toute possibilité d’universalité humaine.</p><p>Vous suivez toujours ? Alors, poursuivons avec la « Cancel culture » ou culture de l’effacement, de l’annulation. Le procédé est simple, voire simpliste : faire tabula rasa du passé pour reconstruire l’avenir. Par exemple, pour régler le passé esclavagiste ou colonial, on a déboulonné la statue de Thomas Jefferson (à la fois auteur de la déclaration d’indépendance des États-Unis et esclavagiste, car détenteur de 600 esclaves noirs) dans la mairie de New-York. En France, pas de déboulonnage, en revanche l’Élysée invite à honorer davantage de personnes issues de la diversité. Certes il vaut mieux expliquer que déboulonner, mais on peut s’interroger sur la pertinence de ce « en même temps », car qui imaginerait aujourd’hui en France une statue de Philippe Pétain (héros de la guerre 14-18 et traitre à la nation française) ?</p><p>Puisant sa légitimité dans la lutte contre le racisme, contre les violences faites aux femmes, etc… la « cancel culture » utilise bien souvent le procédé de la délation, de la censure. Ainsi #MeToo et #BalanceTonPorc en France s’inscrivent dans cette mouvance. Ces hashtags incarnent la libération de la parole des victimes, l’accusé voyant alors son nom jeté en pâture et se retrouvant, dans bien des cas, jugé coupable aux yeux de l’opinion publique avant même tout procès. Bien souvent, il n’y a même pas d’instruction judiciaire, soit du fait de la prescription des faits, soit parce que les plaignant(e)s ne souhaitent pas déposer plainte jugeant peut-être la diffamation suffisante !</p><p>Où est donc passée la présomption d’innocence ? À titre d’exemple, le comédien Philippe Caubère a été accusé en 2019 de viol, la plaignante l’accusant d’être un « serial violeur »… mais qui sait aujourd’hui que cette femme a été condamnée pour diffamation ?</p><p>De la même manière, qui sait que Woody Allen a été blanchi par deux enquêtes commandées par la justice américaine et n’a jamais été l’objet de la moindre plainte sur aucun de ses tournages ?</p><p>Diffamez, il en restera toujours quelque chose…</p><p>Un nouveau totalitarisme ?</p><p>Il y aurait encore beaucoup à dire tant les exemples de dérives sont nombreux.</p><p>Force est de constater que tous ces mouvements enferment, fragmentent et divisent chaque catégorie ethnique ou sociale. Des luttes légitimes se sont laissées débordées par des mouvances totalitaires où le boycott, via les réseaux sociaux, règne.</p><p>Finalement, une partie de la gauche française, porteuse à l’origine des notions d’universalité et de fraternité, est gangrénée. Ce constat est malheureusement la conséquence de l’atonie du débat intellectuel actuel et de l’absence de projet politique porteur d’espérance à gauche.</p><p>Face au mouvement woke, les Camarades feraient mieux de se réveiller !</p><p>Sandrine Pilcer</p>]]></description>
	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
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	<pubDate>Wed, 03 Nov 2021 12:14:58 +0000</pubDate>
	<link>https://ememiom.fr/iom/blog/view/745/leurope-de-la-recherche-et-le-financement-des-freres-musulmans</link>
	<title><![CDATA[L&#039;Europe de la recherche et le financement des Frères musulmans]]></title>
	<description><![CDATA[
<p>TRIBUNE. L'anthropologue Florence Bergeaud-Blackler dénonce des processus de sélection de la recherche européenne qui font le lit de l'islamisme.</p>

<p>Etudiants a l'Institut europeen des sciences sociales (IESH) dans un cours sur le Coran.<br />Étudiants à l'Institut européen des sciences sociales (IESH) dans un cours sur le Coran.</p>

<p>Le 9 décembre sera une journée importante sur le plan de la lutte contre l'islamisme. Un projet de loi sur le séparatisme sera présenté en conseil des ministres pendant que l'UE annoncera son nouvel agenda contre-terroriste rédigé en urgence (trois semaines, contre un an habituellement). Cette coïncidence des agendas signifie-t-elle une bonne collaboration entre la France et l'UE sur ce sujet ? Rien n'est moins sûr.</p>

<p>L'Europe de la recherche continue de se montrer aveugle, voire complaisante, à l'égard de l'islam politique. Outre qu'il n'est pas bon pour un pays d'expatrier une grande part de sa stratégie et des budgets de recherche, il conviendrait de revoir certaines habitudes de fonctionnement en matière de financement européen de recherche en sciences humaines et sociales et d'être plus attentifs à la qualité et aux compétences des partenaires impliqués dans les consortiums de recherche. On ne peut pas, d'un côté, lutter sur notre territoire contre le terrorisme et, d'un autre côté, laisser l'UE nourrir et engraisser des idéologies qui lui déblaient le chemin.</p>

<p>Je montrerai ici que les modalités de sélection des projets européens favorisent la conception de consortiums artificiels et de projets hors sol pour coller à une novlangue consensuelle et politiquement correcte à laquelle nous sacrifions nos mots, nos concepts et nos conceptions du monde. L'Europe de la recherche accueille aujourd'hui des idéologies médiocres qui font le lit de l'islamisme.</p>

<p>Des fonctionnaires obsédés par le politiquement correct<br />Qu'est-ce que l'Europe de la recherche ? En dehors d'un slogan destiné à mettre en évidence la vitrine européenne à grands coups d'images d'anticipation sur fond bleu marine étoilé, c'est une capacité financière remarquable que les États n'ont plus. Si, pour les sciences dures, ces synergies entre pays sont très certainement souhaitables, il en va différemment pour les sciences humaines et sociales, très liées à l'histoire et à la langue du pays.</p>

<p>L'un des principaux problèmes de la recherche made in EU est d'ordre linguistique et conceptuel. Pour décrocher un projet, le chercheur devra communiquer dans cet anglais international abstrait, ponctué d'adjectifs nébuleux : innovative, inclusive, interconnected. Des termes incontournables sans la présence desquels un projet n'a aucune chance d'être sélectionné. Il faut répondre à des appels à projets carefully worded par des fonctionnaires obsédés par le politiquement correct, qui ne veulent stigmatiser personne. Par exemple, le djihadisme ne peut être abordé que si l'on promet d'étudier également un autre radicalisme, même s'il ne lui est pas lié. Ainsi, pour adresser la délicate et urgente question du devenir des djihadistes et de leurs enfants restés sur zone, la Commission a rédigé un appel à projets intitulé : « Call for disengagement and reintegration of extremist offenders and radicalised individuals related to violent right wing and islamist extremism, including returning foreign terrorist fighters and their families » (Appel à projets pour le désengagement et la réintégration des délinquants extrémistes et des individus radicalisés liés à l'extrême droite violente et à l'extrémisme islamiste, y compris les combattants terroristes étrangers de retour au pays et leurs familles.)</p>

<p>Un autre problème vient du fait que l'Europe de la recherche n'est pas faite pour adresser la diversité des situations nationales, mais plutôt pour favoriser leur harmonisation. En raison d'une grave pénurie des financements nationaux, la plupart des chercheurs déposent des projets EU pour faire financer leurs recherches locales, mais ils y perdent vite leur latin, avec lequel pourtant ils ont pensé leur objet de recherche. La priorité accordée aux partenariats étrangers au détriment des locaux entraîne que chacun travaille dans sa bulle, à distance, déconnecté de la réalité locale.</p>

<p>Dès le drafting du proposal, le chercheur est amené à abandonner un certain nombre de questions émergentes du terrain, car elles ne font absolument plus sens dans les pays partenaires. Si l'on ajoute à l'harmonisation par le langage l'usage systématique d'un vocabulaire abstrait, les problématiques s'harmonisent par un appauvrissement conceptuel. Quant aux résultats, ils aboutissent généralement à plus de questions que de réponses, questions qui viendront nourrir les prochains appels à propositions. Ainsi la recherche européenne a-t-elle tendance à se reproduire, en innovant par des formules plutôt que par l'accumulation des connaissances et le perfectionnement de concepts opérationnels.</p>

<p>Prime aux projets « inclusifs, innovants, interconnectés » : une aubaine pour les opportunistes et les identitaires<br />Mais le plus inquiétant est ailleurs. Le design des projets européens tend à avantager certaines théories aux dépens d'autres. Les projets qui peuvent se dire inclusifs, innovants et interconnectés passent mieux la barre que les autres. Les théories antiracistes, postcoloniales, intersectionnelles, néoféministes qui mettent au centre la question identitaire ont une forte capacité à se justifier dans les termes de la novlangue européenne. C'est pourquoi, bien qu'elles soient fondées sur des prémices racialistes, clivantes et désintégratrices, elles sont généreusement financées.</p>

<p>Ce système a entraîné l'émergence de réseaux transnationaux de stakeholders (des universitaires, experts, ONG) rompus à l'exercice. Ces spécialistes en projet européens vont régulièrement téter à la mamelle européenne pour financer leurs projets inclusifs sur l'immigration, l'intégration, le djihadisme. Ils voyagent d'un pays à l'autre, invités dans les conférences, ateliers et réseaux, publient les mêmes choses en plusieurs langues, sont promus plus rapidement que les autres restés bêtement attachés à faire – souvent avec des bouts de ficelle – une recherche empirique, et pourtant fondamentale dans tous les sens du terme. L'Europe de la recherche est une aubaine pour les opportunismes et les entrepreneurs identitaires, c'est pourquoi il n'est pas surprenant qu'on trouve parmi ceux qui vivent du filon européen des groupes et des individus qui font avancer la cause de l'islam politique.</p>

<p>Des instances infiltrées par la nébuleuse des Frères musulmans<br />La Commission semble aveugle et sourde à cette présence, car elle est incapable de penser l'islamisme.</p>

<p>Donnons un exemple. En 2015, une députée belge a attiré l'attention de la Commission sur le fait que des associations proches des Frères musulmans, comme le European Muslim Network (créé par Tariq Ramadan), le Forum de l'organisation européenne des jeunes et des étudiants musulmans (Femyso), le Réseau européen contre le racisme (Enar) et l'Empowering Belgian Muslims (EmBem), avaient été financées par la Commission. Au lieu de lancer une enquête, la Commission s'est insurgée de la question. Elle s'est dite « préoccupée par les allégations, fondées sur certains rapports de presse, qui discréditent les organisations de la société civile qui ont pour mission statutaire de contribuer à l'objectif commun de la lutte contre le racisme, la xénophobie, la discrimination et l'intolérance qui y est associée ».</p>

<p>La Commission a répondu à la députée que le Femyso avait reçu près d'une centaine de milliers d'euros et que l'Enar recevait depuis 2012, chaque année, environ 1 million d'euros par an. Et pour terminer, elle a assuré qu'elle ne distribuait ses financements qu'à des organisations « compliantes avec les critères d'exclusion », renvoyant aux « règles financières applicables au budget général de l'Union ». Voilà bien une réponse en langue de bois européenne. L'UE ressemble parfois à un mammouth autiste.</p>

<p>C'est cette surdité qui l'a conduit l'année des attentats de Charlie, de l'Hyper Cacher et du Bataclan à renforcer son dispositif de lutte contre l'islamophobie. Ainsi a-t-elle appointé le 1er décembre 2015 un coordinateur contre la haine antimusulmans.</p>

<p>Très rapidement et comme on pouvait s'y attendre, les groupes de l'islam politique à l'origine de ce concept fumeux d'islamophobie destiné à détourner le regard posé sur les cadavres laissés à terre par les djihadistes, ou sur l'enfermement des quartiers sous surveillance des barbus, ont fait main basse sur le poste. Une coalition d'ONG, dont une grande partie rattachée à la nébuleuse des Frères européens (comme le CCIF) se faisant appeler « Coalition européenne contre l'islamophobie », coordonnée par l'Enar, a exigé, usant du phrasé intersectionnel habituel, que l'UE lutte « politiquement contre les formes structurelles de discrimination et de racisme affectant les musulmans ou ceux perçus comme tels ». La lutte contre l'islamophobie doit être intégrée, selon elle, aux domaines politiques clés au niveau national afin « de lutter contre ses dimensions structurelles », et mesurer « son impact sur les résultats économiques et sociaux des musulmans ». Autant dire que, selon leur vision, la communauté musulmane doit être considérée comme une minorité sociale, politique et économique en Europe. La Commission semble s'en accommoder. Pis, elle s'est séparée de David Friggieri, le premier coordinateur, car il ne plaisait pas à la coalition. Dans une lettre ouverte postée sur le site de l'Enar, elle lui reprochait de s'être engagé « avec des figures très discutables alimentant l'islamophobie », de confondre la lutte contre l'islamophobie avec les lois antiblasphème, l'islamisme et la lutte contre le terrorisme. La coalition obtint la nomination d'un autre coordinateur, le très compliant et zélé Tommaso Chiamparino, qui prit ses fonctions le 1er juillet 2018. Celui-ci ne manque pas d'alerter la coalition de tout événement islamophobe (qu'ils le soient ou non), et leur fait passer en priorité les appels à projets destinés à lutter contre le racisme et la haine antimusulmans. Ainsi les ONG de la coalition bénéficient-elles d'une rente européenne en euros et en légitimité, dans un système où elles sont juges et parties. L'UE sous-traite à des activistes proches des Frères musulmans et leurs alliés la lutte contre l'islamophobie, l'exclusion, le racisme et la xénophobie, et la définition des critères et des informations sur ce qui est islamophobe, raciste et xénophobe, etc.</p>

<p>Ces groupes de pression ont un impact grandissant sur l'expertise et la composition des projets, et placent dans les consortiums leurs associations ou des associations alliées (de femmes, de victimes, d'entrepreneurs). Ils facilitent l'entrée de partenaires universitaires à qui ils ouvrent les portes de l'UE, celle de l'argent, de la promotion, et l'accès à des populations musulmanes sélectionnées, sans lesquels ces chercheurs n'auraient jamais la possibilité d'enquêter. Ils en orientent ainsi les résultats.</p>

<p>La radicalisation expliquée par le discours sur la radicalisation<br />Les sommes colossales consacrées à la déradicalisation à travers le Radicalisation Awareness Network ces dernières années ont ainsi permis à ces groupes de se multiplier et d'influencer significativement la problématisation, les résultats et les politiques de prévention de la radicalisation. Prenons l'exemple du projet Dare – Dialogue sur la radicalisation et l'égalité –, un projet de recherche paneuropéen qui comprend 17 équipes de recherche dans 13 pays, où évolue l'Enar. Ce projet étudie « les rencontres des jeunes avec les agents de la radicalisation, la façon dont ils reçoivent ces appels et y répondent, pour élargir la compréhension de la radicalisation, en démontrant qu'elle ne se situe pas uniquement dans une religion ou une communauté donnée ». La radicalisation s'explique par un facteur exogène, la « haine antimusulmans » de l'extrême droite ou le supposé « racisme systémique » des pays européens. Dare explique que le discours sur la radicalisation est en soi un facteur de radicalisation pour les jeunes musulmans d'Europe, tandis que la perception d'un « silence » sur l'islamisme radical alimente la radicalisation parmi les personnes réceptives aux idéologies d'extrême droite. Donc, la radicalisation s'expliquerait par le discours sur la radicalisation. Ainsi vont la novlangue et ses novthéories, qui semblent surtout aptes à nous détourner des vrais problèmes et des vraies solutions.</p>

<p>Les préconisations des projets de l'UE sont sans surprise « inclusives ». L'intégration et l'assimilation ont fait long feu. Il faut désormais inclure, ce qui signifie, en langage intersectionnel, permettre la réappropriation par les catégories jeunes, racisés, femmes ou musulmans de leur narratif propre. De ce self narratif à l'espace du halal dans lequel les musulmans seraient supposés s'épanouir il n'y a qu'un pas que les Frères ont saisi.</p>

<p>Une politique de prévention et de lutte contre l'islamisme doit s'interroger a minima sur le rôle de l'Europe de la recherche dans la diffusion d'idéologies islamisto-compatibles. La récente publication du manifeste des 100 intitulé « Sur l'islamisme, ce qui nous menace, c'est la persistance du déni » et qui a donné lieu à pas moins de sept réponses sous forme de tribunes en France et à travers le monde a mis en évidence un clivage profond au cœur du monde académique. Une part de la solution réside dans une attention plus vigilante à l'égard des politiques de recherche européennes afin qu'elles ne viennent pas ruiner les mesures prises par les États membres pour lutter contre l'islamisme.</p>
]]></description>
	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
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<item>
	<guid isPermaLink="true">https://ememiom.fr/iom/blog/view/734/vers-une-californisation-des-identites</guid>
	<pubDate>Sun, 31 Oct 2021 16:17:21 +0000</pubDate>
	<link>https://ememiom.fr/iom/blog/view/734/vers-une-californisation-des-identites</link>
	<title><![CDATA[Vers une californisation des identités]]></title>
	<description><![CDATA[<p>Tout le monde sait que les principales industries du web sont américaines et notamment californiennes. Que la plupart des innovations du web viennent de là-bas. Mais quel est le modèle que nous impose cette industrie qui révolutionne nos usages, et en quoi il est en train de révolutionner jusqu'à notre cadre juridique.</p><p><br />1. Le web tel qu'on le connaît est californien.</p><p>publicité</p><p>La libre circulation des idées et des personnes fait partie de la culture américaine. Elle est même un des piliers de la mythologie US dès la conquête de l'ouest. On la retrouve plus tard dans les autoroutes physiques lancées par Al Gore Sr dans les années 50, et jusqu'aux <a href="http://www.cite-sciences.fr/derosnay/articles/auto.htm" target="_blank">autoroutes de l'information</a> d'Al Gore Jr des années 90 pour populariser le web. Le partage de l'information -incluant les informations personnelles- est intrinsèquement américain.</p><p>Mais c'est en Californie que s'est cristalisé la vision holistique d'un web global, qui change le monde. Dès 1988, le philosophe Edgar Morin décrivait déjà une californisation des consciences (Vingt ans après, p. 155-156) : "Voici que font irruption en France des thèmes et des vecteurs venus de Californie. Là-bas, avait jailli une sorte de révolution culturelle juvénile portant en elle une revendication à la fois libertaire et communautaire, existentielle et sociale..." Une analyse qui reste d'actualité, et qui s'est amplifiée avec le développement des nouvelles technologies.</p><p><br />2. La californisation des identités en ligne</p><p>Web 2.0, réseaux et médias sociaux sont rentrés dans le vocabulaire des internautes, même les moins avertis. Le développement du web a vu le passage d'un web de l'information à un web des identités. Mais derrière cette révolution des usages se cachent des enjeux planétaires en termes juridiques et d'influence.</p><p>a/ Disparition des limites entre identité physique et numérique : aujourd'hui on communique aussi bien, sinon mieux, via le web plutôt que physiquement. La plupart des innovations et créations du web sont conçues ou pilotées depuis la Californie.</p><p>b/ Nos données personnelles deviennent californiennes : sur les grands réseaux sociaux, nos informations sont stockées sur des "data centers", mais celui qui fait référence est "hébergé" en Californie. Et c'est la loi californienne qui s'applique, et les litiges avec Facebook ou Google sont tranchés dans le comté de Santa Clara (cf. point 15 des <a href="http://www.facebook.com.fr.mk.gd/terms.php" target="_blank">TOS de Facebook</a>, ou 20.7 des <a href="https://www.google.com/accounts/TOS?loc=US&amp;hl=fr" target="_blank">TOS de Google</a>).</p><p>c/ Disparition de l'anonymat : l'Etat de Californie a voté une loi de protection de l'identité numérique. <a href="http://blog.viadeo.com/fr/usurpation-identite-numerique-delit-vie-privee/2011/01/05/" target="_blank">L'usurpation d'identité en ligne</a> est ainsi passible, depuis début 2011, d'une amende de 10.000 dollars et/ou d'une peine allant jusqu'à 1 an de prison.<br /></p><p>d/ Préparation au web mobile, m-commerce et social commerce : au-dela du profil des utilisateurs, de plus en plus qualifié, les acteurs majeurs du web ont commencé la collecte de données personnelles mobiles, visant à préparer le terrain des marchés de l'identité personnelle géolocalisable à des fins commerciales (Entre autres, Facebook demande un numéro de téléphone pour valider la création de page, et Google propose de sécuriser son mot de passe avec son numéro de téléphone).. Et la plupart des acteurs technologiques du commerce de demainsont aussi californiens !<br /></p><p>3. Une extraterritorialité "californienne" remise en cause</p><p>Le développement du web social et du Cloud computing a contribué à créer une jurisprudence à l'échelle internationale. Car malgré la réplication des données et l'existence de serveurs (data centers), c'est le lieu d'hébergement d'un serveur de référence -celui de Californie- qui détermine le lieu juridique (et non plus la localisation des utilisateurs). La bonne santé des industries informatiques joue-t-elle sur le vote des lois, dans une Californie plombée par un déficit budgétaire, ou dans une Amérique qui y voit une industrie à ménager, comme semble l'indiquer le récent déjeuner de Barack Obama avec le gratin du web et de l'informatique et ses apparitions avec Mark Zuckerberg ?<br />Il n'empêche, les lois votées à l'échelle américaine et californienne créent une extraterritorialité informatique, c'est à dire l'application de lois hors du territoire où s'exercerait normalement la loi votée.<br /></p><p>Une alternative ? Les deux perdants des deux dernières élections présidentielles, le sénateur démocrate John Kerry et le sénateur républicain John McCain, viennent de présenter un <a href="https://www.zdnet.fr/actualites/usa-democrates-et-republicains-proposent-une-loi-sur-les-donnees-privees-39759943.htm" target="_blank">projet de loi pour créer un nouveau droit en ligne</a>, pour protéger la vie privée des habitants consommateurs américains. Un exemple à suivre ?</p>]]></description>
	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
</item>
<item>
	<guid isPermaLink="true">https://ememiom.fr/iom/blog/view/729/le-new-age-%E2%80%93-un-%C2%AB%C2%A0nouveau-monde%C2%A0%C2%BB-cybersacre</guid>
	<pubDate>Sat, 30 Oct 2021 23:26:50 +0000</pubDate>
	<link>https://ememiom.fr/iom/blog/view/729/le-new-age-%E2%80%93-un-%C2%AB%C2%A0nouveau-monde%C2%A0%C2%BB-cybersacre</link>
	<title><![CDATA[Le New-Age – Un « nouveau monde » cybersacré]]></title>
	<description><![CDATA[
<p>Plan :</p>

<p>L’idéologie New-Age<br />Ses pratiques<br />L’enquête<br />Le cybersacré<br />L’Internet et le New-Age partagent la même idéologie<br />Du cybercafé au cybersacré</p>
<p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">1 – Pendant les années 1960, période de contre-culture, les Etats-Unis voient surgir une multiplicité de nouveaux mouvements religieux. Le New-Age apparaît dans un contexte historique, celui de la guerre du Viêt Nam, du racisme, de la violence, et où va prévaloir, en contrepoint, l’idée de « reconstruire » un autre monde. Le progrès scientifique devrait pouvoir, alors, être utilisé à bon escient. Dans cet objectif, la cybernétique, la systémique, auxquelles s’adjoignent les nouvelles psychothérapies, instaurent la communication comme « Valeur », une valeur de changement, d’espérance, où se mêleraient à la fois le développement personnel et la création d’un monde global, alternatif, harmonieux. Cet état d’esprit holistique, associé à la volonté de créer un monde différent, formera les bases propices au développement des pratiques et des idéologies du New-Age, dont le lieu d’origine est la Californie, en particulier le centre d’Esalen. En Europe on assiste, dans les années 1960-1970, à ce que E. Morin appelle une « californisation » : « Voici que font irruption en France des thèmes et des vecteurs venus de Californie. Là-bas, avait jailli une sorte de révolution culturelle juvénile portant en elle une revendication à la fois libertaire et communautaire, existentielle et sociale … Là-bas, un néo-naturisme prenait forme cosmique, religieuse, puis soudain se cristallisait en conscience écologique 1. »</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">2 – La situation anomique dans laquelle se trouve une partie de la jeunesse européenne n’est pas sans rappeler celle des jeunes Californiens avec, notamment, une critique et un rejet des valeurs de la société dominante 2. L’apogée de cette contestation serait portée par les acteurs de Mai 68 :</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr"> « Ces militants ont invalidé le concept d’utopie, et démasqué une idéologie corrompue, peu importe s’il faut voir dans leur action une simple révolte ou une révolution manquée, de toute façon, elle marque un tournant. En proclamant la contestation permanente, la formation permanente, le Grand Refus, ils ont dénoncé l’empreinte de la répression sociale jusque dans les expressions les plus sublimes de la culture traditionnelle, jusque dans les plus spectaculaires réalisations du progrès technique … 3 »</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">3 – De ce Grand Refus naît une contre-culture qui s’accompagne d’une volonté de changement, de transformation de la société, et c’est là que le mouvement New-Age retiendra l’attention. Il propose des moyens et des méthodes pour accélérer ce changement. Dans cette « ambiance de qualitatif », le New-Age favorise l’émergence d’une société dite « alternative et holistique » associée à un retour à la nature et à des valeurs de liberté, d’égalité, de démocratie dont les slogans sont : « Ici et maintenant » (devise d’Esalen), « Bien dans son corps bien dans sa tête », « Changer les consciences pour changer le monde ».</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">4 – Le mouvement s’élargit progressivement pour plusieurs raisons. D’abord il s’agit d’un mouvement diffus, multiple, dont le discours peut être lu à différents niveaux. Aussi, dans le New-Age, on parle souvent de « nouvelles consciences », mais cela peut être interprété de façon différente : « nouvelle conscience de soi, de son corps », « nouvelle conscience religieuse, spirituelle », « nouvelle conscience planétaire, écologique », « nouvelle conscience politique, éducative, etc. » L’idéologie n’est pas unique et précise mais plurielle et diffuse. L’individu, par divers chemins, s’y associe et deviendra, éventuellement, sans avoir à adhérer ou à obéir, par la souplesse de jeu qui demeure aménagé, le relais plus efficace d’une idéologie mobile explicite et ambiguë. Le passage d’un niveau de conscience à un autre peut s’effectuer au cours de conférences, de lectures, de stages. Progressivement la croyance initiale en « l’ère du Verseau » se transforme en une idéologie qui n’est pas si éloignée du discours politique habituel.</p>
<p>Source de l’image : lauramarietv.com</p>
<p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">L’idéologie New-Age</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">5 – L’objectif est simple : « Se transformer soi-même pour transformer le monde. » Le discours a une visée politique et devient idéologique, c’est-à-dire un discours de légitimation qui fait appel à un fondement tenu pour incontestable et hors de portée de vérification  4 (Dieu, loi cosmique, nécessité historique.)</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">6La croyance idéologique doit, pour être efficace, exprimer les perceptions, les constructions du monde, les attentes et les espérances d’un groupe. Le New-Age répond aux critères qui définissent l’idéologie. Cela signifie qu’il utilise les mêmes stratégies que toutes les idéologies et que son fonctionnement ne différerait pas de l’idéologie dominante tant critiquée. Nous voyons là aussi que le New-Age joue le jeu de la modernité et qu’il n’est pas en rupture avec elle ni dans ses pratiques ni dans ses « stratégies idéologiques ». Mais qu’en est-il du contenu lui-même ? La stratégie idéologique du New-Age est de montrer que rien ne va plus et que lui seul possède la solution à cette situation. L’idée centrale est évoquée par M. Ferguson :</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr"> « Ce n’est que par un nouvel état d’esprit que l’humanité peut se régénérer, et notre capacité pour un tel changement est naturelle 5. »</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">7 – Cette transformation doit se faire chez le plus de personnes possible afin qu’elles agissent par « contagions » et aident les autres à évoluer. Il s’agit bien de faire changer le monde à partir de soi, de partir de son énergie pour « toucher le monde extérieur ». La question qui se pose est la suivante : un changement chez quelques individus peut-il modifier l’ensemble d’un groupe ?</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">8 Les expérimentations en psychologie sociale montrent qu’en principe (mis à part les grands chefs charismatiques), la majorité, la masse dominante influencent le comportement des individus qui tendent à s’aligner sur le groupe (même si celui-ci a tort). Il existe une pression vers l’uniformité nécessaire à la cohésion. Pourtant les idéologies minoritaires (religieuses, révolutionnaires, utopiques…) aiment croire et faire croire qu’un changement reste possible. Le « sens commun » partage ce point de vue, c’est-à-dire qu’un changement global doit provenir d’abord de l’individu. Cela s’entend à travers des expressions comme : « Tant que chacun ne sera pas… propre, poli, respectueux, honnête… » ou « Il faut que chacun y mette du sien. » On part de l’individu pour influencer le collectif. D’ailleurs, le New-Age propose des programmes dans les domaines de la politique, de l’éducation, de l’économie, de la santé. Par exemple, la politique est déterminée par une vision du monde holistique en harmonie avec la nature, la transformation intérieure des individus serait une réforme essentielle en garantissant le succès.</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">9 Le terme qui revient sans cesse est celui de « consensus ». Le changement doit émaner d’un consensus et/ou être inspiré par les dirigeants, le gouvernement doit être un consensus d’individus. On retrouve une forme d’imaginaire, peut-être collective, ou du moins reflétant l’opinion publique, qui consiste à croire que l’on peut faire une bonne société à partir de bonnes valeurs. Implicitement cette croyance signifie : « Si tout le monde était honnête, gentil…. le monde serait beau. » Or, les questions qui se posent sont : peut-on faire une bonne société à partir de valeurs consensuelles ? En quoi des valeurs régulent, organisent une société ? Que se passerait-il, si, comme le veut le New-Age, la transformation de la société se faisait autour de valeurs consensuelles ?</p>
<p>Ses pratiques</p>
<p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">10 – On peut, de façon idéal-typique, dégager trois domaines majeurs :</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">11 – Les nouvelles techniques de développement personnel (gestalt, jeux de rôle, systémique, training mental, rebirth, mais aussi expression corporelle, relaxation, sophrologie, etc.) dont l’objectif est une meilleure connaissance de soi pour un mieux être, un changement personnel et une meilleure efficacité (professionnelle, affective, relationnelle, familiale).</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">12 – Un ésotérisme occidental et oriental. Le New-Age puise dans un véritable univers symbolique (sagesse antique, druide, cathare) et propose des pratiques anciennes réactualisées (astrologie, numérologie, voyance, yi king, zen, tarot, méditation, magnétisme, etc.) et de nouvelles pratiques (channeling, dialogue avec l’ange, transcommunication, régression dans les vies antérieures). L’objectif est toujours le développement de soi, le changement de conscience et un usage individuel du « sacré ».</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">13 – Un intérêt effectif est exprimé pour tout ce qui est le retour à la nature, les produits biologiques, la diététique, la médecine douce, la gymnastique, le yoga, le massage, la musique New-Age. Il s’agit de maintenir en bonne santé notre corps tout comme d’assurer le devenir de la planète. Ces pratiques New-Age ne concerneraient pas seulement une population spécifique, mais, en tendance, tout un chacun, car les moyens de communication exploitent quotidiennement les thèmes ci-dessus et les banalisent.</p>
<p>L’enquête</p>
<p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">14 – L’analyse du « communautaire » vers le « sociétaire », l’analyse de l’organisation des pratiques culturelles et des échanges sociaux en dehors des institutions, l’analyse au quotidien des nouvelles formes de mythologie ou de ritualité nécessitent des outils que j’appelle « socio-anthropologiques ». Pour Pierre Bouvier : « Le socio-anthropologique s’essaie à cette position, entre le Soi et l’altérité, le sociétal, le symbolique, le particulier, le doute 6. »</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">15 – Dans cette perspective socio-anthropologique, l’enquête repose à la fois sur :</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">161) Des analyses de contenus d’ouvrages, de brochures, d’émissions télévisuelles, radiophoniques, des conférences, forums, salons, etc.</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">172) Des entretiens, des discussions, des observations participantes de groupes New-Age pratiquant le channeling, le dédoublement astral, la régression dans les vies antérieures, la rencontre avec l’ange, la médecine naturelle, la sophrologie.</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">183) Des comparaisons avec d’autres mouvements non New-Age, comme le cercle spirite Allan Kardec, les théosophes, les anthroposophes, les Rose-Croix, les Témoins de Jéhovah, le Mouvement Œcuménique chrétien (où j’ai effectué des observations participantes durant un an). Cela m’a permis de percevoir les différences et ainsi de mieux cerner et comprendre la dimension « imaginale », « globale » du New-Age par rapport à ces mouvements plus stéréotypés, secrets, ou religieux, s’intégrant de façon moins significative dans la modernité 7.</p>
<p>Le cybersacré</p>
<p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">19 – Le New-Age est très présent sur le web. Ce mot-clé renvoie rapidement à des annuaires de sites : Isis, carrefour de l’ésotérisme, ABC du New-Age. Ces différents sites utilisent des modes de construction classique avec des rubriques : nouveautés, forum, agenda, magazine, dossiers, livres, annonces, boutique. On y retrouve l’idéologie et de nombreuses pratiques définies ci-dessus. Le New-Age s’y présente comme un style de vie alliant les médecines naturelles, les nouvelles psychothérapies, la relaxation, la musique, la diététique, la gymnastique douce. Le sacré n’est qu’une partie de ce mode de vie, un moyen parmi d’autres de transformations individuelle et collective. Se limiter à une approche essentiellement religieuse du New-Age ne rend pas compte de la pluralité du mouvement. Cependant, dans l’esprit de cet article, nous allons donner un exemple précis de ce cybersacré.</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">20 – La publicité, le cinéma s’angélisent : on retrouve des symboles liés au ciel, à la couleur bleue, à l’ascension Et parmi des pratiques comme le channeling, le pouvoir des cristaux, la régression dans les vies antérieures, l’astrologie, la numérologie, on peut analyser celle des « Anges Gardiens ». Pour bien comprendre et mettre en valeur cette utilisation du cybersacré, nous allons de façon idéal-typique comparer cette quête des « anges » avec ou sans l’utilisation de l’Internet.</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">21 – Sans accès à l’Internet. X a entendu parler des anges gardiens. Il a l’intuition que son ange le protège, il veut en savoir plus sur le sujet. Habitant la campagne, il se rend dans la ville la plus proche et achète un ouvrage sur les anges gardiens 8. Il apprend que d’autres personnes y croient et que certaines entrent en contact avec leur ange gardien. Il aimerait en savoir plus. Il retourne en ville, achète différentes revues New-Age et, effectivement, trouve des lieux de stages, sur « la rencontre des anges gardiens ». Le stage demande un investissement personnel et financier : se rendre dans un lieu inconnu et lointain, travailler avec des personnes que l’on ne connait pas et on est pas sûr du résultat.</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">22 – Avec l’accès à l’Internet. Il écrit « anges gardiens », clique et visualise une multiplicité de sites. On peut les imprimer et acquérir rapidement les informations recherchées. Par exemple, il apprend qu’à chaque signe zodiacal correspondent six anges, il peut les connaître grâce à des logiciels vendus en ligne. Les anges sont bénéfiques, ils veulent nous aider à préparer l’ère du Verseau en plus, leur rendre visite sur le web leur fait plaisir ! Surtout l’avantage c’est, ici, l’anonymat. La toile permet des premiers contacts, des échanges, une mise en confiance et peut-être après, une continuité dans des ateliers, des stage.</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">23 – Nous allons nous contenter de décrire un seul de ces sites intitulé : « La voie des anges » 9. Sur la première page avec un fond bleu étoilé est écrit : « Bienvenue sur ce site dédié aux anges et aux guides des mondes invisibles. » Le site se divise en plusieurs rubriques, les deux premières sont :</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">24 – « Les anges sont parmi nous »</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">25 – « Les anges dans l’histoire ».</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">26 – Leur contenu est semblable. Il s’agit de montrer que dans toutes les religions qu’elles soient chrétiennes, islamistes, hindouiste, croire aux anges est établi. Le discours New-Age se veut non religieux, non dogmatique, il est assez critique face aux religions instituées. Pourtant, il n’hésite pas à utiliser des écrits bibliques lorsque cela se révèle efficace. Pourquoi ces contradictions ? Ce discours historique sur la présence des anges dans les différentes religions est un moyen de légitimation puissant qui fait appel à des référents connus, chargés symboliquement. Cela produit un effet de « halo », c’est-à-dire une confusion amenant l’individu à croire plus facilement au reste des rubriques.</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">27 – La troisième rubrique est intitulée : « Les anges aujourd’hui ».</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">28 – Après avoir légitimé l’existence des anges dans l’histoire religieuse, ce site propose un message produit par channeling (inspiration). Ce message est très optimiste : les anges se proposent d’aider, de soutenir, de soulager, de guérir. Je cite : « Face aux événements qui arrivent, les hommes auront besoin de nos secours. » C’est signé Hahahel, Beni Elohim, hiérarchie des anges de Mercure.</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">29 – D’emblée, il est intéressant de souligner l’utilisation de moyens « paranormaux » pour rendre compte de l’idéologie du New-Age, à savoir la  critique de la société contemporaine et la création d’un monde meilleur. L’originalité est l’attente d’une intervention extérieure pour produire ce changement. Comment interpréter sociologiquement cette aide de l’au-delà, manque de liens sociaux, désespoir, régression ou au contraire amusement ? Recherche de nouvelles sensations « channeling » ? Individualisme ? En plus du signe astrologique nous devrions consulter nos anges gardiens.</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">30 – La quatrième rubrique : « Les anges de la Kabbale »</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">31 – Il s’agit d’une classification ésotérique de 72 anges suivant leur ordre hiérarchique. Exemple : n°1 les Hayoth, n°2 les Ofanim, n°3 les Erelim. Cela est très complexe, et n’a de sens que pour les personnes initiées à la Kabbale, public limité, alors pourquoi mettre cette classification ardue en ligne ? Là aussi, il s’agit d’un moyen de légitimation puissant, un discours ésotérique que l’on ne peut remettre en cause, écrit à partir de connaissances que d’autres n’ont pas. Cela produit un effet de rigueur, de sérieux.</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">32 – La dernière rubrique s’intitule : « Rencontre avec les anges ». Il s’agit d’un rituel individuel, « gratuit » que l’on peut faire tranquillement chez soi.</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">Description : rituels et outils d’invocation et de contact</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">33 – Allumez une bougie colorée (voir « Boutique des anges ») en choisissant la couleur correspondant à l’ange invoqué (voir fiche).</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">34 – Placez devant vous le pentacle de l’ange invoqué (voir « Boutique des anges »).</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">35 – Visualisez la couleur associée … prononcez trois fois le nom de l’archange…</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">36 – Utilisez l’encens correspondant à l’ange invoqué (voir « Boutique des anges »).</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">37 – Utilisez l’huile angélique correspondant à l’ange (voir « Boutique des anges »).</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">38 – Mettez-vous en harmonie avec les deux planètes correspondant à l’ange en les nommant à voix haute.</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">39 – Exprimez votre demande à voix haute.</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">40 – J’ai simplifié le rituel, mais il est à noter qu’à chaque numéro correspond à un renvoi vers la « Boutique des anges ». On peut donc acheter tout le matériel en ligne.</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">41 – Comment sociologiquement interpréter ce rituel de magie blanche en ligne ?</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">42 – On peut être surpris qu’un rituel ésotérique soit divulgué sur Internet et qu’un groupe, ou une communauté, ne garde pas ces connaissances qu’elle pourrait exploiter ou réserver à des initiés. D’abord ce site, comme la plupart des sites New-Age, montre bien le passage de valeurs et de pratiques New-Age dans la société contemporaine à travers des productions individuelles. Dans l’idéologie New-Age les connaissances ésotériques, et autres pratiques, doivent être données à tous. Il doit exister une égalité des savoirs, des compétences pour que chacun puisse préparer l’âge d’or. Ainsi, les théories et les pratiques sont simplifiées et réadaptées aux logiques de la société contemporaine. Elles deviennent faciles d’accès. Elles ne demandent aucune connaissance préalable et promettent la réussite, le bien-être et la spiritualité.</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">43 – Ce passage d’une connaissance ésotérique réservée à une élite vers une uniformalisation produit, ici, une transparence « totale ». Sous prétexte que rien ne doit rester secret, on peut parfois constater une absence d’inhibition. Des individus livrent facilement leur vie privée. Alors que, dans des sociétés justement dites secrètes, comme la franc-maçonnerie, la vie privée reste, elle aussi, secrète 10. L’internaute peut par la suite envisager de faire un stage. L’animateur du séminaire, Jacques S., se présente comme un sophrologue et un relaxologue. La sophrologie qui est issue du milieu médical et dont l’objectif est l’épanouissement, la connaissance de soi » est réinvestie dans des expériences nouvelles. Dans ce stage, l’animateur propose un contact avec « l’ange tutélaire de naissance ». Il utilise des techniques sophrologiques pour des objectifs qui ne sont pas ceux de la sophrologie, telle que la définit Caycédo<a id="bodyftn10" href="https://socio-anthropologie.revues.org/158#ftn10">11</a>. Se présenter comme sophrologue est un moyen de légitimation non négligeable car, dans les représentations sociales, ce titre est parfois assimilé au médical, à la science symbolisant la rigueur, la méthode, la vérité. La juxtaposition de deux savoirs, l’un relevant du « scientifique » et l’autre du « paranormal » est classique dans le New-Age.</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">44 – Face à ces stagiaires, l’animateur s’exprime à la fois au nom de la Science, et à partir de ses expériences personnelles, de ses « dons ». Compétences difficiles à remettre en cause dont il peut accentuer l’un ou l’autre aspect suivant l’attente, les motivations et les résultats de ses stagiaires.</p>
<p>L’Internet et le New-Age partagent la même idéologie</p>
<p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">45 – Ainsi l’internaute, par l’intermédiaire du cybersacré, a la possibilité de télécharger des informations (résumés d’ouvrages), des galeries d’images, des messages des anges, un rituel, de la musique, de participer à des groupes de discussions, d’acheter en ligne des logiciels, des bougies, de connaître des lieux de stages, de conférences. En quelques minutes il est saturé d’informations. La toile est un moyen technologique qui permet d’acquérir des connaissances, de communiquer, d’acheter, qu’il s’agisse de recettes de cuisine ou d’anges gardiens, de spiritualité ; le geste est le même.</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">46 – Le domaine du sacré, qui était considéré par R. Otto 12 comme une « expérience transcendante », n’est plus séparé du monde profane mais devient une dimension que l’on croise de temps à autre en « cliquant » sans pour autant émouvoir et ne demandant pas une attitude de respect ou un rituel particulier. Cette banalisation s’accompagne sociologiquement d’un moindre investissement. L’internaute est assis, il boit son café, son seul mouvement est celui de la main tenant la souris, et, comme par magie, il est submergé d’informations visuelles (images, textes) et sonores (musique). Comment reçoit-il ces informations ? Est-ce que l’esprit critique est proportionnel à l’effort fourni ? Lors de nos premières visites sur des sites de l’Internet, n’obéissions-nous pas à des règles de savoir-vivre, de conduites de politesse acquises socialement ? Un individu produit un site, souvent techniquement bien construit, que l’on peut télécharger gratuitement (ou pour le prix d’une communication téléphonique locale). Il serait malvenu de produire un contre-don négatif.</p><p>47 – Sociologiquement, on peut poser l’hypothèse que l’absence d’investissement physique ou financier, la diversité des informations, la rapidité d’exécution et le manque de connaissances techniques pourraient amoindrir l’esprit critique et donc conduire à une banalisation du « sacré » ou au pire à un déplacement de celui-ci vers les nouvelles technologies, support de la « magie » et de « l’image » ? Peut-être l’esprit critique nécessite-t-il une nouvelle forme d’apprentissage face à l’Internet du moins pour l’internaute non averti 13 ?</p>
<p>Du cybercafé au cybersacré</p>
<p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">48 – Le mythe du New-Age : celui de créer une société harmonieuse est un thème récurrent mais, pour la première fois dans l’histoire, ce mythe se concrétise à travers la technologie contemporaine. La croyance dans les nouvelles technologies comme valeurs et comme moyens de salut pour l’humanité apparaît dans les années 1940-1950. Les recherches de N. Wiener<a id="bodyftn13" href="https://socio-anthropologie.revues.org/158#ftn13">14</a> sur la cybernétique visaient à mettre au point des machines intelligentes qui aideraient les hommes à mieux gouverner et à lutter contre l’entropie. L’idéologie d’une société transparente et unifiée va s’accentuer dans la période contre-culturelle conjointement au développement du New-Age. Dans les années 1980, pour M. Ferguson, porte-parole du New-Age : « Nous bénéficions du phénomène prévu en 1964 par Marshall Mc Luhan : l’implosion de l’information. La planète est vraiment devenue un village global.<a id="bodyftn14" href="https://socio-anthropologie.revues.org/158#ftn14">15</a> » En 2000, d’après J.-F. Dortier<a id="bodyftn15" href="https://socio-anthropologie.revues.org/158#ftn15">16</a>, on estime à 250 millions le nombre d’internautes, soit 10 fois plus qu’en 1995.</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">49 – L’échange d’informations « immatérielles » par l’Internet fait partie de la vie quotidienne : monde virtuel, dématérialisé où les échanges sont « numériques » et « lointains ». Le New-Age en profite et prolonge ses connections vers l’au-delà, et réci-proquement, l’au-delà nous répond. Jacques S. nous apprend que les anges lisent sur le web et qu’ils inspirent par « channeling » des personnes leur donnant des messages écrits, des images ou de la musique des sphères, que l’on peut télécharger. (D’ailleurs, pour les problèmes de connexions, l’animateur suggère d’appeler l’archange Gabriel, saint patron des télécommunications.)</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">50 – Que l’au-delà se serve du net correspond sociologiquement à un élargissement des frontières sur deux niveaux, déjà inscrit dans le cadre d’un élargissement horizontal à travers l’autoroute mondiale de l’information. Mais il s’agit ici d’un déplacement vers le « haut » que l’on retrouve dans les publicités de l’Internet avec des images et des symboles « d’ascension » : vues aériennes, ciel, planète, espace, vitesse. Si l’on poursuit dans cette logique d’échange « immatériel », le monde global à construire serait non plus une communauté de « corps » mais une communauté spirituelle. Déjà le virtuel permet la rencontre des vivants et des morts à travers des cimetières et de nouveaux rituels funéraires, mais ces échanges se feraient également avec d’autres entités : des « anges », des « êtres de lumières » Le prix à payer pour réussir cette communauté d’âmes serait le sacrifice du corps. Nous n’en sommes pas là.</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">51 – Le cybersacré profite à des individus qui à la fois diffusent l’idéologie optimiste du New-Age : « Nous pouvons changer le monde » et en vendent les techniques, les pratiques, les logiciels et les ouvrages. La finalité du cybersacré New-Age se dit. Le lien social virtuel dans un monde dématérialisé n’est pas réalisable. Le lien social nécessite la rencontre des individus car l’on n’échange pas seulement des « informations » mais des regards, des comportements, des attitudes, des émotions, des contacts physiques qu’une webcam ne peut remplacer.</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">52 – Ainsi de nouveaux liens sociaux peuvent apparaitre : X ne dispose pas de l’Internet, mais il habite près de Grenoble. Il peut se rendre au New-AgeCybercafé ouvert depuis 1996 qui propose des connections (25 francs pour 30 minutes). Les internautes sont présents autour de lui et physiquement très proches car il y a peu d’espace. Ils partagent les mêmes valeurs, le « cyberespace », il peut s’adresser à eux et simultanément surfer. Pour Philippe Breton : « L’engouement pour Internet se déploie dans un climat qui apparaît véritablement comme celui d’une nouvelle religiosité.<a id="bodyftn16" href="https://socio-anthropologie.revues.org/158#ftn16">17</a> » Dans cette perspective, comment s’établissent les contacts dans les cybercafés ? Donnent-ils lieux à de nouveaux rituels ? Est-ce que le « néophyte » est pris en charge par des internautes confirmés ? Peut-on distinguer des modes d’adaptation, de régulation des systèmes de recon-naissance ?</p><p dir="ltr" lang="fr-fr" xml:lang="fr-fr">53 – Le New-Age et l’Internet sont liés. Ils partagent les mêmes objectifs : créer un monde inter-relié. Le premier va accentuer le passage dans le troisième millénaire dans la perspective de la réalisation d’un nouvel-âge et le second va mettre l’accent sur le développement technologique. Mais tous les deux prometteraient la création d’un monde meilleur. Sommes-nous dans le retour « des grands récits<a id="bodyftn17" href="https://socio-anthropologie.revues.org/158#ftn17">18</a> », des mythes et des utopies ?</p><p>Notes</p><p>1 E. Morin, Vingt ans après, Paris, Complexe, 1988, p. 155-156.</p><p>2 M. Bolle De Bal, La tentation communautaire, Bruxelles, éd. de l’Université de Bruxelles, 1985, p. 139.</p><p>3 H. Marcuse, Vers la libération, Paris, Minuit, 1969, p. 11.</p><p>4 P. Ansart, Les idéologies politiques, Paris, PUF, 1974.</p><p>5 M. Ferguson, Les enfants du Verseau, Paris, Calmann-Lévy, 1981, p. 35.</p><p>6 P. Bouvier, La socio-anthropologie, Paris, Armand Colin, 2000, p. 59.</p><p>7 M.-J. Ferreux,  Le New-Age, ritualités et mythologies contemporaines, Paris, L’Harmattan, 2001.8 Par exemple, le dernier ouvrage de P. Coehlo, Le Démon et mademoiselle Prym, Paris, Anne Carrière, 2000.</p><p>9 http://anges.free.fr/anges0.html.</p><p>10 A ce propos, G. Simmel écrit : «  La société secrète ne fait rien de secret, c’est l’ensemble de ses membres qui est  lui-même un secret. » in Secret et sociétés secrètes, Strasbourg, Circé, 1991, p. 92.</p><p>11 J.-P. Hubert, R. Abrezol, Traité de sophrologie, Paris, Courrier du Livre, t. 2, 1990.</p><p>12 R. Otto, Le sacré, Paris, Payot, 1995, p. 22-44.</p><p>13 Les sites liés à la spiritualité sont innombrables. Techniquement bien construits, ils ont su rapidement s’adapter et profiter de ce nouvel outil qu’est le web. Outre le New-Age, il serait intéressant d’analyser  la visibilité des nouveaux mouvements religieux et montrer comment ils savent mettre l’internaute en confiance (« Vous êtes le 700e visiteur. »), comment ils utilisent plusieurs sites et différents moteurs de recherche et attendent parfois plusieurs  échanges avant de révéler leur identité.</p><p>14 N. Wiener, Cybernétique et société, Paris, Deux Rives, 1952, p. 134.</p><p>15 M. Ferguson, op. cit., p. 28.</p><p>16 J.-F. Dortier, « Vers une intelligence collective ? », Sciences Humaines, hors-série n° 32, mars-avril-mai 2001, p. 24.</p><p>17 Ph. Breton, Le culte de l’Internet, Paris, La Découverte, 2000, p. 6.</p><p>18 J.-F. Lyotard, La condition postmoderne, Paris, Minuit, 1994.</p><p>Auteur :  Marie-Jeanne Ferreux – Université Michel de Montaigne, Bordeaux III</p><p dir="ltr" lang="fr-FR" xml:lang="fr-FR">Source de l’article : <a href="http://socio-anthropologie.revues.org/" target="_blank" rel="noopener noreferrer">La revue Socio-anthropologie</a></p><p dir="ltr" lang="fr-FR" xml:lang="fr-FR">« La revue Socio-anthropologie aborde les déstructurations et les recompositions qui sont au cœur de ce tournant de millénaire.<br />La « socio-anthropologie », démarche originale à la croisée interdisciplinaire, s’inscrit dans les débats actuels. Les perspectives et les résultats qu’elle propose permettent de mieux saisir le contemporain dans ses continuités et ses mutations.<br />Chaque numéro est construit autour de trois éléments : textes classiques, réflexions méthodologiques et études sur des pratiques et des représentations contemporaines. »</p>]]></description>
	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
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	<pubDate>Sun, 03 Oct 2021 11:22:30 +0000</pubDate>
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	<title><![CDATA[Boualem Sansal. “La France vient de découvrir que l’islamisme ronge la maison”]]></title>
	<description><![CDATA[<p>Auteur d’une lettre adressée “aux peuples et aux nations de la terre”, l’écrivain détaille, pour L’Express, sa vision des religions, et revient sur ses échanges avec Eric Zemmour.</p><p>Pour l’écrivain francophone algérien Boualem Sansal, “l’islamisme va encore plus loin qu’une dictature, en s’en prenant à tout ce qui fait notre humanité, comme si celle-ci dérangeait Dieu”.</p><p>C’est un manifeste athée, baroque et rageur, qui célèbre le “miracle de la vie”.</p>
<p>Lettre d’amitié, de respect et de mise en garde aux peuples et aux nations de la terre</p>
<p>Dans sa Lettre d’amitié, de respect et de mise en garde aux peuples et aux nations de la terre, à paraître le 7 octobre, Boualem Sansal s’adresse à ses “frères humains” afin de les avertir sur les grandes causes de nos malheurs.</p><p>Le romancier algérien distingue quatre “Destructeurs”, source selon lui des principales calamités qui nous touchent : “l’Argent, la Religion, le Fast-food et les Jeux d’arène”.</p><p>L’islamisme représente à ses yeux une double peine, puisqu’il cumule la religion et la politique.</p><p>Face à ces maux, Boualem Sansal imagine une “Constitution universelle”, base d’une fédération mondiale des peuples enfin libres. Mais lui-même reconnaît ne guère croire en son utopie. Dans un entretien accordé à L’Express, l’écrivain livre sa vision très critique des religions, et se montre particulièrement pessimiste sur l’islamisme, une idéologie totalitaire s’en “prenant à tout ce qui fait notre humanité”.</p><p>Il revient aussi sur sa rencontre avec Eric Zemmour, qui se réclame de lui dans son livre et en interviews. Un homme selon lui “trop intelligent” pour croire au discours “enfermé dans 300 mots” qu’il porte…</p><p>L’Express : Pourquoi avoir voulu adresser une lettre “aux peuples et aux nations de la terre” ?</p><p>Boualem Sansal : J’avais déjà, il y a quelques années, écrit une lettre à mes compatriotes algériens (1) pour leur dire que notre pays était dans une situation terrible, mais que nous en étions nous-mêmes responsables. Un ami m’a alors dit que ce serait bien si j’étendais ce procédé au monde entier. C’est un peu pédant de s’adresser aux peuples et nations de la terre, mais l’idée m’a plu (rires).</p><p>Vous distinguez dans ce texte quatre “Destructeurs”, qui sont selon vous à l’origine de nos plus grands malheurs : “l’Argent, la Religion, le Fast-food et les Jeux d’arène”…</p><p>Quand les choses ne vont pas, on cherche toujours des responsables. C’est une réaction humaine, très naturelle. On a tendance à d’abord chercher autour de soi. Si on a des problèmes à la maison, on regarde du côté de ses voisins ou de la mairie. Si on ne trouve pas, on regarde du côté des représentants de l’État. Mais on se rend très vite compte que les individus ne sont pas si responsables que cela. Il y a des conditions qui les amènent à faire ce qu’ils font. Nous sommes prédéterminés, de façon inconsciente, à agir de telle ou telle façon. Si on remonte l’échelle, on arrive à des entités très mystérieuses, que nous ne savons pas toujours définir. J’ai distingué quatre “Destructeurs” responsables d’une part importante de nos malheurs. L’argent, c’est cette convention par laquelle les hommes font des échanges. La religion, c’est la logique du “je crois donc je sais, la vérité est mienne”. La malbouffe est un dérèglement général, non pas qu’alimentaire et sanitaire, mais aussi culturel et politique. Et les jeux d’arène, ce sont les guerres ou la délinquance.</p><p>“Qui a jamais vu une religion s’isoler dans un coin pour méditer sans ennuyer son monde ? À peine nait-elle et apprend-elle le nom de son créateur et de son prophète qu’elle monte sur la butte pour voir l’espace qu’elle doit conquérir” écrivez-vous…</p><p>Je crois au mystère. Tous les êtres humains se posent la question du pourquoi de l’univers et de la vie. On cherche des réponses, et il y a toujours des personnes qui veulent nous proposer des explications. C’est le sorcier de la tribu, ou des illuminés qui pensent avoir entendu des choses. A partir de là se construit un récit du commencement. C’est la phase romantique des religions. Je trouve cela très intéressant. Pendant des siècles, la légende d’Abraham a ainsi circulé au Moyen-Orient. Dans les camps nomades, on racontait des histoires. Mais petit à petit, la religion se structure, et on entre dans la prise de pouvoir. Des gens vont profiter de la situation pour exploiter la naïveté des autres. Officiellement, la religion fait l’éloge du bien, de la fraternité, du bonheur dans la bonne et douce soumission à Dieu. Mais il y a aussi les mauvais élèves, comme les terroristes…</p><p>A vous lire, l’islamisme serait d’autant plus néfaste qu’il associe une religion, l’islam, à la politique…</p><p>L’islamisme est une peine très lourde. C’est une dictature extrême, qui joue sur le corps. Elle contrôle physiquement les personnes. Mais elle rentre aussi dans la tête des gens. Cette idéologie installe un virus qui modifie la façon de voir le monde. Cependant, l’islamisme va encore plus loin qu’une dictature, en s’en prenant à tout ce qui fait notre humanité, comme si celle-ci dérangeait Dieu. C’est la vision d’une humanité pécheresse poussée à l’extrême. Aux yeux des islamistes, pour que leur Dieu puisse dormir sur ses deux oreilles, il faudrait tuer l’humanité. Alors que n’importe quel dictateur a besoin de son peuple, et finit même souvent pas l’exalter (“le génie aryen”, “le génie arabe”…), l’islamisme entend tout éradiquer.</p><p>Vous écrivez que l’islamisme est “la chose la plus dangereuse du monde pour au moins les deux siècles à venir”…</p><p>L’islamisme s’appuie sur l’islam, une doctrine qui a une puissance fabuleuse. On peut voir des individus apostats qui sont sortis de l’islam, mais on n’a jamais vu un peuple apostat. Là où s’installe l’islam, il est définitif. L’islam s’empare de l’individu dans tous ses recoins : la façon de s’habiller, de s’alimenter mais aussi de penser. Dans les pays musulmans, juifs, chrétiens et tous ceux qui ne sont pas considérés comme étant musulmans, à l’image des homosexuels, sont effacés. Cela fonctionne comme une épuration. L’islamisme a ainsi entre ses mains un instrument fabuleux. Les islamistes ne sont d’ailleurs pas les seuls à avoir compris la force de l’islam. Les dictateurs dans nos pays musulmans l’ont eux aussi réalisé et s’en sont servi, mais en se limitant au niveau d’un Etat. L’islamisme lui n’a pas de frein. Il se fiche des frontières, il réfléchit au niveau planétaire. Pour l’instant, on n’a jamais trouvé les moyens de juguler ce phénomène. Comme je vous le disais, l’islamisme s’appuie sur l’islam, que personne n’a le droit de critiquer. Mais dans vos pays, il joue aussi de la démocratie et de l’État de droits. L’islamisme instrumentalise ces valeurs pour justifier son existence. Puisque la démocratie reconnaît toutes les opinions, de l’extrême droite à l’extrême gauche, elle est aussi obligée de reconnaître l’islamisme. Tous ceux qui ne commettent pas d’attentats ou d’actes violents sont, par principe, protégés dans un État de droits. L’islamisme se retrouve ainsi immédiatement en terrain conquis. Nulle part dans le monde on ne combat vraiment les islamistes. On lutte contre les terroristes djihadistes, mais ceux-ci ne sont que des scories de l’islamisme.</p><p>Vous plaidez pour la “sortie de l’âge des religions et des dieux”, et que nous rentrions dans “l’âge de l’homme et des étoiles”…</p><p>Il n’y a pas de solution. Dans le livre, j’ai imaginé une constitution mondiale pour célébrer et défendre ce miracle qu’est la vie. Mais je sais bien que c’est un fantasme. Je pense qu’il faut apprendre à se satisfaire de petites choses, de manière locale. Les Etats ne sont plus ceux d’antan. Du temps de Ramsès, les souverains possédaient des empires et étaient comme Dieu dans leur territoire. Ils ont su construire des pyramides. Peu à peu, nos dirigeants ont rapetissé. A l’époque des Lumières, des souverains pouvaient encore s’entourer de grands esprits comme Voltaire. En Suède, le médecin Johann Friedrich Struensee, devenu l’amant de la reine, a su faire des réformes éclairées, avant d’être décapité. Napoléon aussi s’était s’entouré d’esprits brillants. Mais avec la démocratie ou l’égalité des chances, les moyens d’action sont de plus en plus limités. Regardez l’Europe ! A son époque, un Charles V avait une puissance colossale. Aujourd’hui, c’est quoi l’Union européenne ? Ce n’est même pas l’Algérie, c’est tout petit, rien du tout.</p><p>“Eric Zemmour a une tête beaucoup plus riche que le petit discours qu’il tient”. Eric Zemmour vous a cité lors de son débat face à Jean-Luc Mélenchon. Il évoque aussi votre rencontre dans son livre : “Nous utilisons les mêmes mots pour décrire une France menacée de mort par l’islam” peut-on y lire…</p><p>Nous nous sommes rencontrés, c’est vrai. Nous avons passé un moment ensemble dans un café du côté des Invalides, à Paris. Je lui ai parlé de mon expérience de l’islam. Tout comme le catholicisme, cette religion ne fait de mal à personne tant qu’on n’y touche pas. Mais dès que des régimes illégitimes s’en sont emparés, cela s’est compliqué. En Algérie, on a d’abord utilisé le socialisme pour endormir le peuple. Mais cela ne fait pas tourner un État. Le régime s’est ainsi tourné vers une doctrine indiscutable qu’il avait sous la main : l’islam. Cela a permis de transformer les citoyens en croyants, avec l’idée qu’ils obéissent tous de manière uniforme. Quand l’islam a commencé à faiblir, on est passé à l’islamisme. J’ai expliqué à Monsieur Zemmour qu’il faut combattre l’islamisme au tout début. Car c’est comme l’humidité dans une maison. Initialement, la menace est invisible, elle pénètre les murs qui, petit à petit, se désagrègent. Quand vous vous rendez compte, c’est trop tard, il faut tout détruire pour assainir. Cela devient une mission impossible. J’ai donc déclaré à Eric Zemmour que vu de l’extérieur, la France en était au stade où elle venait de découvrir que l’islamisme rongeait la maison. Mais pour combattre ce phénomène, il n’y a pas de solution. L’islamisme, c’est comme une pieuvre, vous pouvez détacher un tentacule, et les autres s’agrippent. En Syrie, quand Hafez el-Assad a réalisé à quel point l’islamisme avait gagné du terrain, il a dissous les Frères musulmans et fait massacrer la ville d’Hama, où les Frères ont tenté de soulever la population contre les “infidèles”. En démocratie, ce genre de répression est bien sûr impossible. En Algérie, nous sommes berbères et francophones. Mais on a décidé d’arabiser la population, sous la pression de la Ligue arabe, parce que l’arabe, c’est le Coran. Le problème, c’est qu’il a fallu recruter des enseignants dans le monde arabe. Tous les régimes en ont profité pour se débarrasser de leurs opposants. C’est comme ça que nous avons confié nos enfants dans les écoles primaires à des personnes venues d’Égypte ou du Yémen. Une fois qu’on a réalisé cela, c’était déjà trop tard. Nous avons tenté de retarder l’arabisation à l’université, mais c’était devenu mission impossible. La question fondamentale est de savoir à quel moment on passe au combat face aux islamistes. Dans nos sociétés, on n’a plus envie de se battre, on cherche des conciliations. Au début, on réagit, puis on se laisse gagner par la fatigue, on se dit qu’on va essayer de comprendre le phénomène, de le canaliser, de former les imams, de négocier avec les pays émetteurs comme l’Arabie saoudite. On rentre dans les arrangements. Mais en face, les islamistes agissent, et ne font que cela, 24h sur 24, alors que nous avons d’autres choses à faire, comme par exemple élever des enfants. Eux sont constamment en train de lire l’histoire de l’islam, de trouver des stratégies dans les batailles menées par le prophète ou par les califes. Ils baignent dans cette culture conquérante. J’ai expliqué tout cela à Eric Zemmour…</p><p>Lui défend une “re christianisation” de la France… Qu’en pensez-vous ?</p><p>Je me demande s’il le pense réellement. Eric Zemmour utilise toujours les mêmes mots, qui reviennent en boucle. Son cerveau fonctionne avec 300 termes. A force de se répéter, il n’y a plus de contradiction chez lui. C’est un homme intelligent et cultivé, qui n’a pas lu que Maurras. Il connaît Victor Hugo ou Chateaubriand. C’est un grand lecteur. Il a une tête beaucoup plus riche que le petit discours qu’il tient. Je pense ainsi qu’il est trop intelligent pour y croire. Mais il en est devenu prisonnier, parce que le théâtre national l’a aussi mis dans cette position. Aujourd’hui, il ne peut plus tenir un autre discours. S’il adopte un ton plus modéré, ses partisans vont dire qu’il fait comme Marine Le Pen, et qu’il se renie. La campagne va l’obliger à aller au bout de cela. Aucun mea culpa n’est plus possible chez lui. Mais Jean-Luc Mélenchon et tous les autres sont eux aussi prisonniers de leur rôle. Quand ces politiques essayent d’échapper à la détermination du discours, au rôle qu’ils se sont attribués, c’est très difficile. Emmanuel Macron, avec son “en même temps”, a essayé de s’échapper de la logique droite et de gauche, mais il n’a pas réussi. Aujourd’hui, dans une même phrase, il dit tout et son contraire. Mais l’idée de départ était intéressante. Il voulait se positionner comme l’intellectuel qui doute, celui qui essaie de comprendre. Mais lui-même s’est assigné un rôle, et il ne peut plus sortir du “en même temps”. Quitte à tomber régulièrement au milieu, dans les trous. S’il se retrouve lors de la prochaine élection face à Marine Le Pen ou Eric Zemmour, face à un discours raciste qui divise la société, il va devoir sortir de ça, et tenir un discours clair. On ne peut pas être chat et chien en même temps, ça n’existe pas. Ou alors on est ridicule quand on tente de le faire.</p><p>Propos recueillis par Thomas Mahler et Anne Rosencher pour L’Express</p><p>“Lettre d’amitié, de respect et de mise en garde aux peuples et aux nations de la terre“, de Boualem Sansal (Gallimard, 101 p.). Parution le 7 octobre. Gallimard</p><p><a href="https://www.lexpress.fr/actualite/idees-et-debats/boualem-sansal-la-france-vient-de-decouvrir-que-l-islamisme-ronge-la-maison_2159345.amp.html">https://www.lexpress.fr/actualite/idees-et-debats/boualem-sansal-la-france-vient-de-decouvrir-que-l-islamisme-ronge-la-maison_2159345.amp.html</a></p>]]></description>
	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
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	<pubDate>Wed, 15 Sep 2021 20:19:02 +0000</pubDate>
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	<title><![CDATA[La grande rupture Woke qui menace votre entreprise]]></title>
	<description><![CDATA[<p>La rupture qui menace la survie et la prospérité d’une entreprise n’est pas forcément technologique. Ce peut être aussi un changement de comportement. C’est le cas aujourd’hui avec l’émergence d’une jeune génération d’employés très sensibles aux questions sociétales, notamment le sexisme et le racisme, déterminée à agir sur ces questions, y compris sur leur lieu de travail, avec une arme intellectuelle et politique puissante, l’idéologie woke. Il est de la première importance que les entreprises prennent conscience de la grande rupture que constitue l’employé militant, qui menace leur existence même.</p><p class="has-drop-cap">Antonio Garcia Martinez ne sera pas resté longtemps chez Apple. Recruté en avril 2021 pour prendre en charge la plateforme publicitaire, cet ancien entrepreneur, ancien haut dirigeant de Facebook, a été licencié un mois plus tard après une pétition de plus de 2000 employés protestant contre son embauche. La raison? Un ouvrage qu’il a publié en 2016 dans lequel plusieurs passages ont été considérés comme sexistes ou racistes. Il faut dire que l’ouvrage, une autobiographie, commettait le péché capital d’être d’une grande honnêteté, ce qui est rare dans ce genre d’exercice, et donc forcément assez direct dans ses vues sur le monde de la Silicon Valley et de ses travers.</p><p>Ce qui est arrivé à Garcia Martinez est symptomatique de l’idéologie woke. Pour celle-ci, le monde est une hiérarchie d’oppressions, et l’identité d’un individu n’est pas le produit d’un parcours singulier et personnel, mais est définie par des traits qu’il ne contrôle pas, principalement son sexe et sa couleur de peau. Si vous êtes blanc, vous êtes nécessairement raciste, même avec les meilleures intentions du monde. Si vous êtes un homme, vous êtes sexiste. Tout individu fait partie d’une « communauté » définie par ces quelques critères, et ses intérêts coïncident forcément avec celle-ci. Il n’a aucun libre arbitre. L’idéologie woke reformule le fameux discours de Martin Luther king ainsi « Je fais le rêve qu’un jour mes petits enfants vivront dans une nation où ils ne seront pas jugés pour leur caractère mais pour la couleur de leur peau. »</p><p>L’idéologie woke est née au sein des universités américaines, nourries de penseurs post-modernes français comme Foucault et Derrida. Elle alimente la clérisie (enseignants surtout mais aussi journalistes et artistes) qui la diffusent ensuite dans la société, notamment au sein des entreprises par le biais des recrutements d’étudiants. Elle offre une théorie explicative universelle et totale, mais aussi une théorie d’action. A ce titre, elle est extrêmement séduisante pour des jeunes en quête d’absolu. Mais les modèles mentaux sur lesquels elle repose sont corrosifs.</p><p>« Compte tenu des antécédents de M. Garcia Martinez en matière de publication de remarques ouvertement racistes et sexistes, » lit-on dans la pétition, « nous craignons que sa présence chez Apple ne contribue à créer un environnement de travail dangereux pour nos collègues qui risquent d’être victimes de harcèlement public et d’intimidation privée. » Tous les ingrédients de l’offensive woke sont présents dans cette affaire: l’attaque de quelqu’un pour ce qu’il est, non pas pour ce qu’il fait, car rien ne lui était reproché dans son travail chez Apple ni dans aucune de ses fonctions précédentes, sur la base d’un livre écrit cinq ans auparavant; l’interprétation du livre sans aucune nuance pour mener une instruction à charge. L’humour et le second degré sont ignorés et les passages sont cités hors contexte; L’utilisation de la foule (pétition d’employés) contre un seul homme; la lâcheté des autorités, ici la direction d’Apple qui connaissait l’existence du livre lors de son recrutement mais n’a pas levé le petit doigt pour le défendre et l’a immédiatement livré à la vindicte populaire; mais aussi l’hypocrisie des-dites autorités et des signataires de la lettre: aucun d’entre eux ne se plaint en effet du très lucratif partenariat avec Dr. Dre, dont Apple a racheté l’entreprise créatrice de casques musicaux, par ailleurs rappeur fameux pour des titres évocateurs comme « Les salopes, c’est pas de la merde » et « Partouze lyrique ». Vous avez dit sexiste? Deux poids deux mesures, mais pourquoi donc? L’ironie, ensuite, d’une pétition pour dénoncer un risque de harcèlement et d’intimidation qui constitue en elle-même un harcèlement et une démarche d’intimidation réussies. L’autre ironie est que Garcia Martinez est attaqué comme « mâle blanc », alors qu’il est en fait d’origine hispanique, et donc non blanc dans la typologie woke; mais ce n’est pas grave: du moment qu’il y a un point à marquer, tout est bon, y compris contre un membre d’une « minorité », que les woke prétendent par ailleurs défendre.</p>
<p><a href="https://philippesilberzahn.files.wordpress.com/2021/09/foucault.jpg"></a><br />Disrupteur en chef</p>
<p>Le tsunami est en route</p><p>On aurait tort de ne voir en l’épisode de Garcia Martinez qu’une anecdote typiquement américaine. C’est au contraire la manifestation visible d’une rupture profonde en plein développement. Elle se propage désormais en Europe principalement dans les entreprises internationales via leurs filiales américaines. Je commence à le voir très concrètement dans celles avec lesquelles je travaille.</p><p>On peut multiplier les exemples de formes que prend l’immixtion du wokisme dans les entreprises françaises, notamment par le développement de stages dits « D&amp;I » (diversité et inclusion). Ainsi ce manager d’une grande entreprise qui ne s’est pas remis de devoir, au début du stage, répondre à la question suivante: quelles sont les 3 identités qui vous définissent? Car le modèle mental woke, c’est que l’inclusion ne peut se faire que sur une base identitaire parfaitement définie. Il faut donc mettre des gens dans ces cases, principalement de couleur de peau et de genre. Cette autre femme manager, appelons-la Carine, se fait expliquer dans son stage que comme elle est blanche, elle est structurellement raciste. Or Carine a un fils adoptif, qui est noir. Cette autre manager n’ose plus dire « Au revoir les filles! » à son équipe en partant le soir, car on lui a fait remarquer que c’est sexiste.</p><p>L’enfer est pavé de bonnes intentions. Le racisme et le sexisme sont des réalités. Il est donc heureux qu’il y ait une prise de conscience à ce sujet, et une volonté d’action concrète au sein des entreprises. Mais le wokisme n’est pas la bonne réponse, et malgré ce que prétendent ses promoteurs, ce n’est pas son intention. Parce qu’il repose sur l’idée de monter les gens les uns contre les autres, l’idéologie woke ne réglera ni le problème du racisme, ni celui du sexisme ou de l’oppression en général. Bien au contraire, il crée du ressentiment en inventant des crimes de toute pièce. Il ne cherche pas à réconcilier, mais à diviser et accuser; en créant artificiellement une classe de victimes qui appellent à être défendues, il mène une stratégie politique de prise de pouvoir.</p><p>Un problème stratégique pour les entreprises</p><p>Au-delà de la question sociétale, l’idéologie woke pose un problème très concret aux entreprises. Alors qu’il se développe, peu à peu une chape de plomb s’abat en leur sein. Plus personne n’ose rien dire ni rien faire. Un manager qui prend une décision courageuse est immédiatement attaqué de façon directe ou indirecte comme raciste ou sexiste. L’un d’entre eux me confiait récemment qu’il n’ose plus contester les augmentations de salaire pour ses employées femmes décidées dans son équipe, même dans le cas où l’augmentation n’est pas justifiée. La discrimination positive devient la norme, excluant des managers talentueux pour la seule raison qu’ils n’ont ni le bon sexe ni la bonne couleur de peau. L’idéologie woke ne gagne pas tant par de grandes batailles médiatiques comme celle d’Apple que par ces myriades de petites renonciations de managers anonymes qui essaient de sauver leur peau. La conséquence est claire: comme toute censure, elle éteint peu à peu le feu créatif de l’entreprise. Elle écarte les esprits originaux et promeut les médiocres et les carriéristes, ceux qui suivent la ligne du parti quelle qu’elle soit. Elle transforme le système en producteur d’eau tiède sur fond de guerre civile, chacun devenant le salaud d’un autre. Aucune organisation ne peut résister à cela.</p><p>L’idéologie woke, c’est donc votre nouveau défi stratégique. Face à ce défi, il est essentiel de comprendre qu’elle est une stratégie politique et sociale, pas intellectuelle. Elle ne cherche pas à gagner la bataille des idées, mais à prendre le pouvoir, et pour cela tous les moyens sont bons, y compris de susciter la haine entre les humains. Or comme Martin Luther King l’a dit de façon profonde, la haine ne peut pas chasser la haine, seul l’amour le peut. Il ne s’agit donc pas tant de lutter contre l’idéologie woke en pointant ses contradictions et ses axiomes absurdes que de faire en sorte que l’énergie qui alimente le désir noble et sincère de lutter contre les discriminations, plutôt que de susciter une guerre civile, devienne une source créative vers l’universel.</p><p>La source pour cet article, entre autres: <a rel="noreferrer noopener" href="https://taibbi.substack.com/p/on-the-hypocrites-at-apple-who-canceled" target="_blank">On the Hypocrites at Apple Who Fired Antonio Garcia-Martinez</a>. Pour en savoir plus sur l’idéologie woke, on pourra lire les deux remarquables études publiées par le think tank Fondapol: <a rel="noreferrer noopener" href="https://www.fondapol.org/etude/lideologie-woke-1-anatomie-du-wokisme/" target="_blank">L’idéologie woke. Anatomie du wokisme (1)</a> et <a rel="noreferrer noopener" href="https://www.fondapol.org/etude/lideologie-woke-2-face-au-wokisme/" target="_blank">L’idéologie woke. Face au wokisme (2)</a>. Dans le contexte spécifique de l’entreprise, le best seller actuel (en anglais) est <a rel="noreferrer noopener" href="http://www.amazon.fr/dp/1546090789/ref=nosim?tag=innovationtri-21" target="_blank">Woke, Inc.: Inside Corporate America’s Social Justice Scam</a> par Vivek Ramaswamy.</p><p></p>]]></description>
	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
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	<pubDate>Mon, 13 Sep 2021 10:52:10 +0000</pubDate>
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	<title><![CDATA[Pour une brève histoire de l’islamogauchisme]]></title>
	<description><![CDATA[
<p>Ce texte a été initialement publié dans La Revue des deux mondes, octobre 2018.</p>
<p>L’islamo-gauchisme existe-t-il ? Au vrai, la question mérite d’être posée, dans la mesure où aucune organisation d’extrême-gauche au monde n’assume l’étiquette. Il s’agit plutôt d’une désignation hostile et critique. Est-elle réelle ou fantasmatique ? Que recouvre-telle et que signifie-t-elle ?</p><p>Comme le disait le président Mao, « le rebelle vit dans la population comme un poisson dans l’eau ». Depuis leur origine, les groupes révolutionnaires ont pour objectif principal de se fondre dans les masses pour mieux les orienter. Si celles-ci deviennent islamistes ou s’entichent de tel ou tel personnage religieux, les marxistes doivent leur apporter un « soutien critique ». Tel est dès 1920 l’enjeu du Congrès des peuples d’Orient, qui se tient à Bakou sous l’égide de l’Internationale communiste. La stratégie qui est définie est celle du soutien aux « luttes de libération nationale ». On épouse l’affect de la foule. Puis, dans un second temps, on tente de la faire évoluer dans une direction révolutionnaire.</p><p>En vérité, les différents groupements n’ont jamais cessé de suivre la ligne du congrès de Bakou. À la fin des années 1960, on voit ainsi de nombreux cénacles maoïstes appuyer la « Théologie de la libération », un courant catholique né au Brésil sous la houlette du théologien Leonardo Boff et du prêtre dom Helder Camara. Les ecclésiastiques qui défendent cette position tiennent le Christ pour le premier de tous les guérilleros. Être fidèle à l’évangile, c’est donc prendre les armes aux côtés des mouvements prosoviétiques ou prochinois.</p><p>Plus tard, en 1979, quand les mollahs s’emparent du pouvoir en Iran, l’Organisation communiste internationaliste (OCI), trotskiste, apporte son soutien à l’ayatollah Khomeiny : « La crise révolutionnaire est ouverte en Iran. La révolution est inévitable », s’écrie l’organe du mouvement, La Vérité, en février 1979. Derrière la révolution islamiste se profile la révolution prolétarienne…</p><p>Dans un même esprit, la Quatrième Internationale, mouvement trotskiste présent dans plus de quatre-vingt pays, dont le parti frère est aujourd’hui en France le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), a toujours évité de s’octroyer une section israélienne, pour ne pas déplaire aux camarades arabes.</p><p>C’est toutefois l’attentat du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center qui constitue un tournant décisif. Dans les mois qui suivent, la plupart des groupes stigmatisent, non les auteurs de l’attentat, mais l’islamophobie, qui, selon eux, grimpe avec force. La Grande-Bretagne se trouve alors en pointe. Le principal mouvement trotskiste anglais se nomme le Socialist Workers Party (SWP). En 2004, cette puissante organisation, bien implantée dans les syndicats, impulse une coalition électorale nommée le Respect Party, dont le porte-parole est un truculent travailliste, qui n’est pas sans évoquer Jean-Luc Mélenchon : George Galloway. Galloway a lui-même rompu en 2003 avec le Parti travailliste car il refusait de soutenir l’intervention en Irak.</p><p>L’originalité du Parti du Respect, c’est qu’il est essentiellement vertébré par des membres du SWP, alliés à des adhérents de la Muslim Association of Britain (MAB), qui sert de paravent aux Frères musulmans. L’invocation du « respect » est d’ailleurs directement liée à l’Islam. Il s’agit en effet de « respecter » les femmes voilées et les coutumes musulmanes.</p><p>Le SWP contrôle sur le plan international une coordination de mouvements révolutionnaires, organisés dans la Tendance socialiste internationale (International Socialist Tendancy). En 2004, la TSI passe un accord tactique avec la Quatrième Internationale : dans les pays où cette dernière est faible, ses partisans doivent rallier les sections de la TSI. Dans ceux où elle est forte, les membres de la TSI doivent rejoindre ses sections territoriales. Aussitôt, les militants anglais de la Quatrième Internationale rejoignent le SWP. En France, les membres de la TSI animent un petit groupe nommé Socialisme par en bas (SPEB), dont fait partie la future députée insoumise Danièle Obono. Immédiatement, SPEB rallie la section française de la Quatrième Internationale, à l’époque la Ligue communiste révolutionnaire<a role="button" tabindex="0" onclick="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_1');" onkeypress="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_1');">[1]</a>En février 2009, la Ligue communiste révolutionnaire devient le Nouveau Parti anticapitaliste.
.</p><p>L’alliance entre la TSI et la Quatrième Internationale se concrétise en octobre 2004 lors du Forum social européen de Londres, un rassemblement altermondialiste qui voit converger des militants de toute l’Europe. Ceux-ci observent avec circonspection une réunion de femmes voilées, protégées par un service d’ordre trotskiste. Mieux encore : la vedette du Forum social européen, qui prend la parole et recueille une ovation, est le théologien Tariq Ramadan.</p><p>Le surgissement de Tariq Ramadan en 2004 mérite une explication. Nous savons que dans l’esprit des activistes d’extrême-gauche, les islamistes sont les victimes d’une islamophobie injustifiée. Les soutenir, c’est par ailleurs se mêler aux masses arabes. La TSI appelle ainsi à défendre « le droit des femmes à porter le voile ». L’ennui, c’est que les islamistes sont très divisés entre eux. Lesquels doit-on soutenir ? Le choix de la TSI se porte rapidement sur les Frères musulmans, et principalement sur Tariq Ramadan. Les révolutionnaires veulent en effet privilégier les islamistes qui leur semblent porteurs d’un message social. Or, la stratégie des Frères musulmans est celle de l’islamisation progressive des sociétés laïques. Cette islamisation passe par l’ouverture d’écoles coraniques et par la mise en place de réseaux d’aide sociale (bureaux d’emploi, dispensaires). Dans la mouvance des Frères musulmans, Tariq Ramadan passe en outre pour un « gauchiste », car il met en avant la stratégie des dispositifs d’aide. Si quelqu’un mérite le qualificatif d’islamo-gauchiste, c’est alors sans doute lui. Il incarne aux yeux des islamistes une « aile gauche » des Frères musulmans. Il constitue en tout cas dans les années 2000 la principale passerelle entre l’extrême gauche trotskiste et les Frères musulmans.</p><p>En France, le mouvement le plus impacté par la nouvelle convergence est donc la Ligue communiste révolutionnaire, qui devient en 2009 le Nouveau Parti anticapitaliste. En mars 2010, le NPA présente aux élections régionales en Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA) une candidate voilée, Ilham Moussaïd. Karl Marx a pourtant écrit : « La religion est l’opium du peuple ». Comment des marxistes peuvent-ils soutenir le voile ? À la suite du scandale provoqué par cette candidature, la jeune femme scissionne du NPA, avec une poignée de militants issus des « quartiers ».</p><p>L’initiative la plus importante est toutefois la création du Parti des indigènes de la république (PIR) en 2010. Cette formation sans équivalent est l’aboutissement d’un processus initié en 2005 avec le texte : « Appel pour les assises de l’anticolonialisme postcolonial : « Nous sommes les indigènes de la République ! » Dans ce manifeste qui tient la France pour un pays demeuré intrinsèquement colonial, on glane cette remarque : « Discriminatoire, sexiste, raciste, la loi antifoulard est une loi d’exception aux relents coloniaux<a role="button" tabindex="0" onclick="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_2');" onkeypress="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_2');">[2]</a>Voir à ce propos <a href="https://www.cairn.info/revue-herodote-2006-1-page-118.html" rel="noopener" target="_blank">cet article</a>.
. »</p><p>Non seulement la LCR signe immédiatement l’appel des Indigènes, mais ses membres s’inscrivent activement dans la construction du parti, qui regroupe plusieurs collectifs antiracistes et antisionistes. Le PIR, dont la devise est « le PIR est à venir », se trouve ainsi principalement structuré par des militants du NPA et par des membres du Collectif des musulmans de France (CMF), un mouvement animé par des Frères musulmans proches de Tariq Ramadan. Il se batît ainsi sur un schéma qui rappelle celui du Respect Party.</p><p>Le PIR prétend rassembler les minorités coloniales, en oubliant toutefois à ce jour les populations asiatiques. Il tient la France pour un pays qui ne s’est pas mentalement décolonisé. Il rencontre un écho dans une certaine gauche tiers-mondiste qui continue à vouloir expier la guerre d’Algérie. Intéressante est à ce propos l’évolution d’Annie Ernaux. En septembre 2012, l’écrivaine initie une pétition contre l’éditeur et écrivain Richard Millet dont elle ne partage pas les idées droitières. Elle obtient son licenciement du groupe Gallimard. Mais en juin 2017, elle signe une pétition de soutien à Houria Bouteldja, cofondatrice du PIR et auteure en 2016 du livre Les Blancs, les juifs et nous<a role="button" tabindex="0" onclick="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_3');" onkeypress="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_3');">[3]</a>Houria Boudeltja, Les Blancs, les juifs et nous, Vers une politique de l’amour révolutionnaire, La Fabrique éditions, Paris, 2016.
. Dans l’ouvrage figure entre autres ce passage : « Vous les Juifs, je vous reconnaîtrais entre mille, votre zèle est trahison. »</p><p>Houria Bouteldja affectionne une posture provocatrice. On lui doit notamment la désignation des Français « de souche », comme étant des « souchiens »… Il est vrai que le PIR se place dans une démarche qui rappelle celle des séparatistes noirs américains, à l’exemple du New Black Panther Party prêchant la séparation entre les noirs et les blancs. Le PIR invoque sans cesse le thème de la « race ». Lors de l’épisode « Nuit Debout » au printemps 2016, le PIR installe place de la République à Paris un imposant tréteau sur lequel il étale sa propagande, sans être inquiété. Un tract intitulé Nuit (blanche) debout : comment sortir de l’entre-soi ? Interpelle. On y lit en particulier : « Les nuits sont blanches. (…) Les classes moyennes blanches se sont massivement mobilisées et composent la majorité des assemblées présentes aux Nuits debout ». L’argument de la race est ainsi mis en avant. Il s’agit d’opposer les prolétaires blancs, vivant dans le confort, aux non-blancs des quartiers : « Alors que les crimes policiers racistes, les contrôles au faciès, la chasse aux sans-papiers, la négrophobie, l’islamophobie et la romophobie d’État, les discriminations et plus récemment l’état d’urgence (…) ravagent la vie quotidienne des habitants des quartiers, sans provoquer un soulèvement massif de l’ensemble de la population, l’impressionnant succès de la mobilisation contre la loi El Khomri, sonne à l’oreille comme l’expression d’un énième « deux poids deux mesures » jusqu’au sein des mouvements de contestation<a role="button" tabindex="0" onclick="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_4');" onkeypress="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_4');">[4]</a>Nuit (blanche) Debout : Comment sortir de l’entre-soi ? Tract du PIR diffusé place de la République à Paris, mars 2016.
 ».</p><p>Nuit Debout, une initiative blanche et donc raciste ? Le PIR n’hésite pas à organiser de son côté des « réunions racisées », c’est-à-dire interdites aux blancs, au nom du droit d’expression des minorités. On observe même des « réunions racisées non-mixtes », réservées aux seules femmes non-blanches. Nous voici dans une logique clairement séparatiste.</p><p>Violemment antisioniste et opposant virulent à Charlie Hebdo, le PIR se distingue à partir de 2015 par sa lutte contre l’état d’urgence lié à la vague meurtrière des attentats islamistes. Il s’inscrit ainsi alors dans une vaste campagne initiée par les organisations d’extrême gauche. Comme le dit un tract anonyme diffusé en Bretagne en 2016 : « L’état d’urgence est décrété pour que rien ne bouge. Pour que les oligarchies puissent continuer leurs affaires. (…) Le verrouillage mental d’aujourd’hui préfigure l’asepsie des imaginaires et l’épuration idéologique de demain<a role="button" tabindex="0" onclick="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_5');" onkeypress="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_5');">[5]</a>À la population bretonne, à la population mondiale, Appel à rassemblement pour : un état d’urgence climatique et un état d’urgence démocratique, tract diffusé en Bretagne en 2016.
.» Pas un mot sur les attentats, ni sur les victimes.</p><p>Dans la période qui suit le massacre de Charlie Hebdo en janvier 2015, une campagne conjointe contre l’islamophobie et l’état d’urgence se met effectivement en place. Elle se voit relayée par le site Mediapart, fondé en 2008 par Gérard Desportes, Laurent Mauduit, François Bonnet et Edwy Plenel. Ce dernier est l’auteur en 2008 d’un livre qui vise déjà à contrer « l’islamophobie » : Pour les musulmans<a role="button" tabindex="0" onclick="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_6');" onkeypress="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_6');">[6]</a>Edwy Plenel, Pour les musulmans, éditions La Découverte, Paris, 2014.
. Aux yeux d’Edwy Plenel, la communauté musulmane sert de bouc-émissaire et fait l’objet d’un ostracisme constant. La lutte contre l’islamisme n’est que le paravent d’une vieille haine antimusulmane. Il est certain que Mediapart s’inscrit de manière décisive dans le combat anti-islamophobe.</p><p>Un premier rassemblement se tient le 18 janvier 2015, place du Chatelet à Paris sur le thème : « Contre le racisme et l’islamophobie, autodéfense populaire ». Sur l’affiche annonçant l’événement, une femme voilée se tient tout près d’une militante noire qui lève le poing. On observe au cours de la manifestation des jeunes brandissant des drapeaux algériens, turcs et marocains, des panneaux avec des sourates du Coran et surtout une grande banderole : « Touche pas à mon prophète ».</p><p>Dès lors, les démonstrations de force s’enchainent. Un nouveau meeting contre l’islamophobie a lieu le 6 mars 2015 à Saint-Denis. Une « Marche de la dignité et contre le racisme » est ensuite organisée par le PIR le 31 octobre 2015.</p><p>Le 11 décembre 2015, une réunion contre l’état d’urgence « pour une politique de paix, de justice et de dignité », rassemble enfin Tariq Ramadan, la « féministe pro-voile » Ismahane Chouder, et Marwan Muhammad du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF). Ces islamistes se retrouvent à la même tribune qu’Omar Slaouti du NPA, Alain Gresh du Monde diplomatique, Laurence Blisson du Syndicat de la magistrature, ou Michel Tubiana de la Ligue des droits de l’homme, sans oublier une ancienne dirigeante du Respect Party, l’activiste voilée Salma Yaqoob.</p><p>Et ce n’est pas fini… Sous le titre « Agir contre l’islamophobie et les racismes », un nouveau meeting se tient à Paris le 21 septembre 2016 en présence de Yasser Louati du CCIF, Nacira Guenif-Souilemas du PIR, Ismahane Chouder, sans omettre Saïd Bouamama de la Coordination communiste, ainsi que les universitaires d’extrême gauche Pierre Tevanian et Sylvie Tissot. L’essayiste Rokhaya Diallo participe à l’événement. Il est vrai que cette militante « féministe » et « antiraciste » défend ouvertement les réunions « racisées » : « Les réunions afroféministes non mixtes n’ont en aucun cas vocation à proposer un projet de société ségrégationniste définitif puisqu’elles s’inscrivent dans la temporalité d’un événement ponctuel. Elles offrent à leurs participantes une échappatoire, une zone de respiration dans une société oppressive », explique-t-elle dans Slate le 2 juillet 2017<a role="button" tabindex="0" onclick="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_7');" onkeypress="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_7');">[7]</a>Rokhaya Diallo, <a href="http://www.slate.fr/story/146466/non-mixite-rokhaya-diallo" rel="noopener" target="_blank">« La non-mixité, un outil politique indispensable »</a>, dans Slate, 2 juin 2017.
.</p><p>On voit ainsi s’agréger toute une mouvance, dont les principales composantes sont le Nouveau Parti anticapitaliste, le Parti des indigènes de la République et les Frères musulmans proches de Tariq Ramadan.</p><p>Quel rôle joue précisément le Nouveau Parti anticapitaliste de Philippe Poutou et Olivier Besancenot ? En aout 2016, le parti trotskiste organise dans le cadre de son université d’été une réunion de défense du burkini, durant laquelle les héritiers de Trotsky scandent : « Trop couvertes ou pas assez, c’est aux femmes de décider ». Le 18 décembre 2016 se tient ensuite à la Bourse du travail de Saint-Denis une « conférence internationale contre l’islamophobie et la xénophobie », sous l’égide conjointe du Parti des indigènes de la République et du NPA. Il s’agit d’une importante réunion, relayée en vidéo dans plusieurs pays, qui rassemble un grand nombre d’intervenants : outre Lila Charef, Ismahane Chouder, Marwan Muhammad et Said Bouamama, on remarque Philippe Marlière, Stathis Kouvélakis, Christine Delphy, Omar Slaouti, Pierre Tartakowski, Thomas Coutrot, Verveine Angéli de l’Union syndicale Solidaires et Olivier Besancenot du NPA. L’appel initial est d’ailleurs cosigné par Olivier Besancenot et Tariq Ramadan.</p><p>Comment s’étonner de voir au printemps 2018 à la faculté de Tolbiac à Paris se succéder durant une grève étudiante deux incidents révélateurs : le saccage du local de l’Union des étudiants juifs de France, et la présence médiatique insistante d’une dirigeante voilée de l’UNEF ?</p><p>Toute l’extrême gauche n’est certes pas réceptive aux thèses d’un Pierre Tevanian, pour qui « l’athéisme est devenu l’opium du peuple de gauche<a role="button" tabindex="0" onclick="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_8');" onkeypress="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_8');">[8]</a>Pierre Tevanian, La haine de la religion : comment l’athéisme est devenu l’opium du peuple de gauche, éditions La Découverte, Paris, 2013.
 ». D’un côté, les trotskistes lambertistes participent activement au réseau du Printemps républicain, qui fourbit un argumentaire face au cléricalisme ; de l’autre Lutte ouvrière a pris clairement ses distances en 2016 par un texte de dénonciation de l’islamo-gauchisme : « Le piège de la « lutte contre l’islamophobie<a role="button" tabindex="0" onclick="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_9');" onkeypress="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_9');">[9]</a>« Le piège de la « lutte contre l’islamophobie » », dans Lutte de classe n°181, février 2017.
 » ».</p><p>La défense du voile est-elle compatible avec le féminisme ? L’antiracisme passe-t-il par l’organisation de « réunions racisées » excluant les blancs ? La lutte contre l’islamophobie implique-t-elle de s’allier avec des forces cléricales islamistes ? Le combat contre l’homophobie est-il compatible avec l’exaltation de la « virilité islamique » ? Peut-on être antiraciste tout en clamant sa méfiance envers les Juifs et sa haine d’Israël ? Les carnages de 2015 et 2016 peuvent-ils être biffés d’un simple trait de crayon ?</p><p>L’islamo-gauchisme évolue finalement sur les mêmes terres que la Nouvelle Droite d’Alain de Benoist. Le think tank issu de l’extrême droite défend l’ethno-différentialisme, perçu comme la reconnaissance des différences spécifiques liées aux origines ethniques. Il penche en faveur de la séparation. Il milite pour la défense des traditions des peuples du tiers-monde et s’élève contre l’occidentalisation généralisée. Il défend des valeurs de virilité, s’oppose au féminisme, au nom des coutumes ancestrales.</p><p>Islamo-gauchisme et droite radicale convergent. Mais doit-on s’en étonner ?</p>]]></description>
	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
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