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	<title><![CDATA[Signet Loupe: Septembre 2021]]></title>
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	<description><![CDATA[]]></description>
	
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	<pubDate>Wed, 15 Sep 2021 20:19:02 +0000</pubDate>
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	<title><![CDATA[La grande rupture Woke qui menace votre entreprise]]></title>
	<description><![CDATA[<p>La rupture qui menace la survie et la prospérité d’une entreprise n’est pas forcément technologique. Ce peut être aussi un changement de comportement. C’est le cas aujourd’hui avec l’émergence d’une jeune génération d’employés très sensibles aux questions sociétales, notamment le sexisme et le racisme, déterminée à agir sur ces questions, y compris sur leur lieu de travail, avec une arme intellectuelle et politique puissante, l’idéologie woke. Il est de la première importance que les entreprises prennent conscience de la grande rupture que constitue l’employé militant, qui menace leur existence même.</p><p class="has-drop-cap">Antonio Garcia Martinez ne sera pas resté longtemps chez Apple. Recruté en avril 2021 pour prendre en charge la plateforme publicitaire, cet ancien entrepreneur, ancien haut dirigeant de Facebook, a été licencié un mois plus tard après une pétition de plus de 2000 employés protestant contre son embauche. La raison? Un ouvrage qu’il a publié en 2016 dans lequel plusieurs passages ont été considérés comme sexistes ou racistes. Il faut dire que l’ouvrage, une autobiographie, commettait le péché capital d’être d’une grande honnêteté, ce qui est rare dans ce genre d’exercice, et donc forcément assez direct dans ses vues sur le monde de la Silicon Valley et de ses travers.</p><p>Ce qui est arrivé à Garcia Martinez est symptomatique de l’idéologie woke. Pour celle-ci, le monde est une hiérarchie d’oppressions, et l’identité d’un individu n’est pas le produit d’un parcours singulier et personnel, mais est définie par des traits qu’il ne contrôle pas, principalement son sexe et sa couleur de peau. Si vous êtes blanc, vous êtes nécessairement raciste, même avec les meilleures intentions du monde. Si vous êtes un homme, vous êtes sexiste. Tout individu fait partie d’une « communauté » définie par ces quelques critères, et ses intérêts coïncident forcément avec celle-ci. Il n’a aucun libre arbitre. L’idéologie woke reformule le fameux discours de Martin Luther king ainsi « Je fais le rêve qu’un jour mes petits enfants vivront dans une nation où ils ne seront pas jugés pour leur caractère mais pour la couleur de leur peau. »</p><p>L’idéologie woke est née au sein des universités américaines, nourries de penseurs post-modernes français comme Foucault et Derrida. Elle alimente la clérisie (enseignants surtout mais aussi journalistes et artistes) qui la diffusent ensuite dans la société, notamment au sein des entreprises par le biais des recrutements d’étudiants. Elle offre une théorie explicative universelle et totale, mais aussi une théorie d’action. A ce titre, elle est extrêmement séduisante pour des jeunes en quête d’absolu. Mais les modèles mentaux sur lesquels elle repose sont corrosifs.</p><p>« Compte tenu des antécédents de M. Garcia Martinez en matière de publication de remarques ouvertement racistes et sexistes, » lit-on dans la pétition, « nous craignons que sa présence chez Apple ne contribue à créer un environnement de travail dangereux pour nos collègues qui risquent d’être victimes de harcèlement public et d’intimidation privée. » Tous les ingrédients de l’offensive woke sont présents dans cette affaire: l’attaque de quelqu’un pour ce qu’il est, non pas pour ce qu’il fait, car rien ne lui était reproché dans son travail chez Apple ni dans aucune de ses fonctions précédentes, sur la base d’un livre écrit cinq ans auparavant; l’interprétation du livre sans aucune nuance pour mener une instruction à charge. L’humour et le second degré sont ignorés et les passages sont cités hors contexte; L’utilisation de la foule (pétition d’employés) contre un seul homme; la lâcheté des autorités, ici la direction d’Apple qui connaissait l’existence du livre lors de son recrutement mais n’a pas levé le petit doigt pour le défendre et l’a immédiatement livré à la vindicte populaire; mais aussi l’hypocrisie des-dites autorités et des signataires de la lettre: aucun d’entre eux ne se plaint en effet du très lucratif partenariat avec Dr. Dre, dont Apple a racheté l’entreprise créatrice de casques musicaux, par ailleurs rappeur fameux pour des titres évocateurs comme « Les salopes, c’est pas de la merde » et « Partouze lyrique ». Vous avez dit sexiste? Deux poids deux mesures, mais pourquoi donc? L’ironie, ensuite, d’une pétition pour dénoncer un risque de harcèlement et d’intimidation qui constitue en elle-même un harcèlement et une démarche d’intimidation réussies. L’autre ironie est que Garcia Martinez est attaqué comme « mâle blanc », alors qu’il est en fait d’origine hispanique, et donc non blanc dans la typologie woke; mais ce n’est pas grave: du moment qu’il y a un point à marquer, tout est bon, y compris contre un membre d’une « minorité », que les woke prétendent par ailleurs défendre.</p>
<p><a href="https://philippesilberzahn.files.wordpress.com/2021/09/foucault.jpg"></a><br />Disrupteur en chef</p>
<p>Le tsunami est en route</p><p>On aurait tort de ne voir en l’épisode de Garcia Martinez qu’une anecdote typiquement américaine. C’est au contraire la manifestation visible d’une rupture profonde en plein développement. Elle se propage désormais en Europe principalement dans les entreprises internationales via leurs filiales américaines. Je commence à le voir très concrètement dans celles avec lesquelles je travaille.</p><p>On peut multiplier les exemples de formes que prend l’immixtion du wokisme dans les entreprises françaises, notamment par le développement de stages dits « D&amp;I » (diversité et inclusion). Ainsi ce manager d’une grande entreprise qui ne s’est pas remis de devoir, au début du stage, répondre à la question suivante: quelles sont les 3 identités qui vous définissent? Car le modèle mental woke, c’est que l’inclusion ne peut se faire que sur une base identitaire parfaitement définie. Il faut donc mettre des gens dans ces cases, principalement de couleur de peau et de genre. Cette autre femme manager, appelons-la Carine, se fait expliquer dans son stage que comme elle est blanche, elle est structurellement raciste. Or Carine a un fils adoptif, qui est noir. Cette autre manager n’ose plus dire « Au revoir les filles! » à son équipe en partant le soir, car on lui a fait remarquer que c’est sexiste.</p><p>L’enfer est pavé de bonnes intentions. Le racisme et le sexisme sont des réalités. Il est donc heureux qu’il y ait une prise de conscience à ce sujet, et une volonté d’action concrète au sein des entreprises. Mais le wokisme n’est pas la bonne réponse, et malgré ce que prétendent ses promoteurs, ce n’est pas son intention. Parce qu’il repose sur l’idée de monter les gens les uns contre les autres, l’idéologie woke ne réglera ni le problème du racisme, ni celui du sexisme ou de l’oppression en général. Bien au contraire, il crée du ressentiment en inventant des crimes de toute pièce. Il ne cherche pas à réconcilier, mais à diviser et accuser; en créant artificiellement une classe de victimes qui appellent à être défendues, il mène une stratégie politique de prise de pouvoir.</p><p>Un problème stratégique pour les entreprises</p><p>Au-delà de la question sociétale, l’idéologie woke pose un problème très concret aux entreprises. Alors qu’il se développe, peu à peu une chape de plomb s’abat en leur sein. Plus personne n’ose rien dire ni rien faire. Un manager qui prend une décision courageuse est immédiatement attaqué de façon directe ou indirecte comme raciste ou sexiste. L’un d’entre eux me confiait récemment qu’il n’ose plus contester les augmentations de salaire pour ses employées femmes décidées dans son équipe, même dans le cas où l’augmentation n’est pas justifiée. La discrimination positive devient la norme, excluant des managers talentueux pour la seule raison qu’ils n’ont ni le bon sexe ni la bonne couleur de peau. L’idéologie woke ne gagne pas tant par de grandes batailles médiatiques comme celle d’Apple que par ces myriades de petites renonciations de managers anonymes qui essaient de sauver leur peau. La conséquence est claire: comme toute censure, elle éteint peu à peu le feu créatif de l’entreprise. Elle écarte les esprits originaux et promeut les médiocres et les carriéristes, ceux qui suivent la ligne du parti quelle qu’elle soit. Elle transforme le système en producteur d’eau tiède sur fond de guerre civile, chacun devenant le salaud d’un autre. Aucune organisation ne peut résister à cela.</p><p>L’idéologie woke, c’est donc votre nouveau défi stratégique. Face à ce défi, il est essentiel de comprendre qu’elle est une stratégie politique et sociale, pas intellectuelle. Elle ne cherche pas à gagner la bataille des idées, mais à prendre le pouvoir, et pour cela tous les moyens sont bons, y compris de susciter la haine entre les humains. Or comme Martin Luther King l’a dit de façon profonde, la haine ne peut pas chasser la haine, seul l’amour le peut. Il ne s’agit donc pas tant de lutter contre l’idéologie woke en pointant ses contradictions et ses axiomes absurdes que de faire en sorte que l’énergie qui alimente le désir noble et sincère de lutter contre les discriminations, plutôt que de susciter une guerre civile, devienne une source créative vers l’universel.</p><p>La source pour cet article, entre autres: <a rel="noreferrer noopener" href="https://taibbi.substack.com/p/on-the-hypocrites-at-apple-who-canceled" target="_blank">On the Hypocrites at Apple Who Fired Antonio Garcia-Martinez</a>. Pour en savoir plus sur l’idéologie woke, on pourra lire les deux remarquables études publiées par le think tank Fondapol: <a rel="noreferrer noopener" href="https://www.fondapol.org/etude/lideologie-woke-1-anatomie-du-wokisme/" target="_blank">L’idéologie woke. Anatomie du wokisme (1)</a> et <a rel="noreferrer noopener" href="https://www.fondapol.org/etude/lideologie-woke-2-face-au-wokisme/" target="_blank">L’idéologie woke. Face au wokisme (2)</a>. Dans le contexte spécifique de l’entreprise, le best seller actuel (en anglais) est <a rel="noreferrer noopener" href="http://www.amazon.fr/dp/1546090789/ref=nosim?tag=innovationtri-21" target="_blank">Woke, Inc.: Inside Corporate America’s Social Justice Scam</a> par Vivek Ramaswamy.</p><p></p>]]></description>
	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
</item>
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	<pubDate>Mon, 13 Sep 2021 10:52:10 +0000</pubDate>
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	<title><![CDATA[Pour une brève histoire de l’islamogauchisme]]></title>
	<description><![CDATA[
<p>Ce texte a été initialement publié dans La Revue des deux mondes, octobre 2018.</p>
<p>L’islamo-gauchisme existe-t-il ? Au vrai, la question mérite d’être posée, dans la mesure où aucune organisation d’extrême-gauche au monde n’assume l’étiquette. Il s’agit plutôt d’une désignation hostile et critique. Est-elle réelle ou fantasmatique ? Que recouvre-telle et que signifie-t-elle ?</p><p>Comme le disait le président Mao, « le rebelle vit dans la population comme un poisson dans l’eau ». Depuis leur origine, les groupes révolutionnaires ont pour objectif principal de se fondre dans les masses pour mieux les orienter. Si celles-ci deviennent islamistes ou s’entichent de tel ou tel personnage religieux, les marxistes doivent leur apporter un « soutien critique ». Tel est dès 1920 l’enjeu du Congrès des peuples d’Orient, qui se tient à Bakou sous l’égide de l’Internationale communiste. La stratégie qui est définie est celle du soutien aux « luttes de libération nationale ». On épouse l’affect de la foule. Puis, dans un second temps, on tente de la faire évoluer dans une direction révolutionnaire.</p><p>En vérité, les différents groupements n’ont jamais cessé de suivre la ligne du congrès de Bakou. À la fin des années 1960, on voit ainsi de nombreux cénacles maoïstes appuyer la « Théologie de la libération », un courant catholique né au Brésil sous la houlette du théologien Leonardo Boff et du prêtre dom Helder Camara. Les ecclésiastiques qui défendent cette position tiennent le Christ pour le premier de tous les guérilleros. Être fidèle à l’évangile, c’est donc prendre les armes aux côtés des mouvements prosoviétiques ou prochinois.</p><p>Plus tard, en 1979, quand les mollahs s’emparent du pouvoir en Iran, l’Organisation communiste internationaliste (OCI), trotskiste, apporte son soutien à l’ayatollah Khomeiny : « La crise révolutionnaire est ouverte en Iran. La révolution est inévitable », s’écrie l’organe du mouvement, La Vérité, en février 1979. Derrière la révolution islamiste se profile la révolution prolétarienne…</p><p>Dans un même esprit, la Quatrième Internationale, mouvement trotskiste présent dans plus de quatre-vingt pays, dont le parti frère est aujourd’hui en France le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), a toujours évité de s’octroyer une section israélienne, pour ne pas déplaire aux camarades arabes.</p><p>C’est toutefois l’attentat du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center qui constitue un tournant décisif. Dans les mois qui suivent, la plupart des groupes stigmatisent, non les auteurs de l’attentat, mais l’islamophobie, qui, selon eux, grimpe avec force. La Grande-Bretagne se trouve alors en pointe. Le principal mouvement trotskiste anglais se nomme le Socialist Workers Party (SWP). En 2004, cette puissante organisation, bien implantée dans les syndicats, impulse une coalition électorale nommée le Respect Party, dont le porte-parole est un truculent travailliste, qui n’est pas sans évoquer Jean-Luc Mélenchon : George Galloway. Galloway a lui-même rompu en 2003 avec le Parti travailliste car il refusait de soutenir l’intervention en Irak.</p><p>L’originalité du Parti du Respect, c’est qu’il est essentiellement vertébré par des membres du SWP, alliés à des adhérents de la Muslim Association of Britain (MAB), qui sert de paravent aux Frères musulmans. L’invocation du « respect » est d’ailleurs directement liée à l’Islam. Il s’agit en effet de « respecter » les femmes voilées et les coutumes musulmanes.</p><p>Le SWP contrôle sur le plan international une coordination de mouvements révolutionnaires, organisés dans la Tendance socialiste internationale (International Socialist Tendancy). En 2004, la TSI passe un accord tactique avec la Quatrième Internationale : dans les pays où cette dernière est faible, ses partisans doivent rallier les sections de la TSI. Dans ceux où elle est forte, les membres de la TSI doivent rejoindre ses sections territoriales. Aussitôt, les militants anglais de la Quatrième Internationale rejoignent le SWP. En France, les membres de la TSI animent un petit groupe nommé Socialisme par en bas (SPEB), dont fait partie la future députée insoumise Danièle Obono. Immédiatement, SPEB rallie la section française de la Quatrième Internationale, à l’époque la Ligue communiste révolutionnaire<a role="button" tabindex="0" onclick="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_1');" onkeypress="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_1');">[1]</a>En février 2009, la Ligue communiste révolutionnaire devient le Nouveau Parti anticapitaliste.
.</p><p>L’alliance entre la TSI et la Quatrième Internationale se concrétise en octobre 2004 lors du Forum social européen de Londres, un rassemblement altermondialiste qui voit converger des militants de toute l’Europe. Ceux-ci observent avec circonspection une réunion de femmes voilées, protégées par un service d’ordre trotskiste. Mieux encore : la vedette du Forum social européen, qui prend la parole et recueille une ovation, est le théologien Tariq Ramadan.</p><p>Le surgissement de Tariq Ramadan en 2004 mérite une explication. Nous savons que dans l’esprit des activistes d’extrême-gauche, les islamistes sont les victimes d’une islamophobie injustifiée. Les soutenir, c’est par ailleurs se mêler aux masses arabes. La TSI appelle ainsi à défendre « le droit des femmes à porter le voile ». L’ennui, c’est que les islamistes sont très divisés entre eux. Lesquels doit-on soutenir ? Le choix de la TSI se porte rapidement sur les Frères musulmans, et principalement sur Tariq Ramadan. Les révolutionnaires veulent en effet privilégier les islamistes qui leur semblent porteurs d’un message social. Or, la stratégie des Frères musulmans est celle de l’islamisation progressive des sociétés laïques. Cette islamisation passe par l’ouverture d’écoles coraniques et par la mise en place de réseaux d’aide sociale (bureaux d’emploi, dispensaires). Dans la mouvance des Frères musulmans, Tariq Ramadan passe en outre pour un « gauchiste », car il met en avant la stratégie des dispositifs d’aide. Si quelqu’un mérite le qualificatif d’islamo-gauchiste, c’est alors sans doute lui. Il incarne aux yeux des islamistes une « aile gauche » des Frères musulmans. Il constitue en tout cas dans les années 2000 la principale passerelle entre l’extrême gauche trotskiste et les Frères musulmans.</p><p>En France, le mouvement le plus impacté par la nouvelle convergence est donc la Ligue communiste révolutionnaire, qui devient en 2009 le Nouveau Parti anticapitaliste. En mars 2010, le NPA présente aux élections régionales en Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA) une candidate voilée, Ilham Moussaïd. Karl Marx a pourtant écrit : « La religion est l’opium du peuple ». Comment des marxistes peuvent-ils soutenir le voile ? À la suite du scandale provoqué par cette candidature, la jeune femme scissionne du NPA, avec une poignée de militants issus des « quartiers ».</p><p>L’initiative la plus importante est toutefois la création du Parti des indigènes de la république (PIR) en 2010. Cette formation sans équivalent est l’aboutissement d’un processus initié en 2005 avec le texte : « Appel pour les assises de l’anticolonialisme postcolonial : « Nous sommes les indigènes de la République ! » Dans ce manifeste qui tient la France pour un pays demeuré intrinsèquement colonial, on glane cette remarque : « Discriminatoire, sexiste, raciste, la loi antifoulard est une loi d’exception aux relents coloniaux<a role="button" tabindex="0" onclick="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_2');" onkeypress="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_2');">[2]</a>Voir à ce propos <a href="https://www.cairn.info/revue-herodote-2006-1-page-118.html" rel="noopener" target="_blank">cet article</a>.
. »</p><p>Non seulement la LCR signe immédiatement l’appel des Indigènes, mais ses membres s’inscrivent activement dans la construction du parti, qui regroupe plusieurs collectifs antiracistes et antisionistes. Le PIR, dont la devise est « le PIR est à venir », se trouve ainsi principalement structuré par des militants du NPA et par des membres du Collectif des musulmans de France (CMF), un mouvement animé par des Frères musulmans proches de Tariq Ramadan. Il se batît ainsi sur un schéma qui rappelle celui du Respect Party.</p><p>Le PIR prétend rassembler les minorités coloniales, en oubliant toutefois à ce jour les populations asiatiques. Il tient la France pour un pays qui ne s’est pas mentalement décolonisé. Il rencontre un écho dans une certaine gauche tiers-mondiste qui continue à vouloir expier la guerre d’Algérie. Intéressante est à ce propos l’évolution d’Annie Ernaux. En septembre 2012, l’écrivaine initie une pétition contre l’éditeur et écrivain Richard Millet dont elle ne partage pas les idées droitières. Elle obtient son licenciement du groupe Gallimard. Mais en juin 2017, elle signe une pétition de soutien à Houria Bouteldja, cofondatrice du PIR et auteure en 2016 du livre Les Blancs, les juifs et nous<a role="button" tabindex="0" onclick="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_3');" onkeypress="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_3');">[3]</a>Houria Boudeltja, Les Blancs, les juifs et nous, Vers une politique de l’amour révolutionnaire, La Fabrique éditions, Paris, 2016.
. Dans l’ouvrage figure entre autres ce passage : « Vous les Juifs, je vous reconnaîtrais entre mille, votre zèle est trahison. »</p><p>Houria Bouteldja affectionne une posture provocatrice. On lui doit notamment la désignation des Français « de souche », comme étant des « souchiens »… Il est vrai que le PIR se place dans une démarche qui rappelle celle des séparatistes noirs américains, à l’exemple du New Black Panther Party prêchant la séparation entre les noirs et les blancs. Le PIR invoque sans cesse le thème de la « race ». Lors de l’épisode « Nuit Debout » au printemps 2016, le PIR installe place de la République à Paris un imposant tréteau sur lequel il étale sa propagande, sans être inquiété. Un tract intitulé Nuit (blanche) debout : comment sortir de l’entre-soi ? Interpelle. On y lit en particulier : « Les nuits sont blanches. (…) Les classes moyennes blanches se sont massivement mobilisées et composent la majorité des assemblées présentes aux Nuits debout ». L’argument de la race est ainsi mis en avant. Il s’agit d’opposer les prolétaires blancs, vivant dans le confort, aux non-blancs des quartiers : « Alors que les crimes policiers racistes, les contrôles au faciès, la chasse aux sans-papiers, la négrophobie, l’islamophobie et la romophobie d’État, les discriminations et plus récemment l’état d’urgence (…) ravagent la vie quotidienne des habitants des quartiers, sans provoquer un soulèvement massif de l’ensemble de la population, l’impressionnant succès de la mobilisation contre la loi El Khomri, sonne à l’oreille comme l’expression d’un énième « deux poids deux mesures » jusqu’au sein des mouvements de contestation<a role="button" tabindex="0" onclick="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_4');" onkeypress="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_4');">[4]</a>Nuit (blanche) Debout : Comment sortir de l’entre-soi ? Tract du PIR diffusé place de la République à Paris, mars 2016.
 ».</p><p>Nuit Debout, une initiative blanche et donc raciste ? Le PIR n’hésite pas à organiser de son côté des « réunions racisées », c’est-à-dire interdites aux blancs, au nom du droit d’expression des minorités. On observe même des « réunions racisées non-mixtes », réservées aux seules femmes non-blanches. Nous voici dans une logique clairement séparatiste.</p><p>Violemment antisioniste et opposant virulent à Charlie Hebdo, le PIR se distingue à partir de 2015 par sa lutte contre l’état d’urgence lié à la vague meurtrière des attentats islamistes. Il s’inscrit ainsi alors dans une vaste campagne initiée par les organisations d’extrême gauche. Comme le dit un tract anonyme diffusé en Bretagne en 2016 : « L’état d’urgence est décrété pour que rien ne bouge. Pour que les oligarchies puissent continuer leurs affaires. (…) Le verrouillage mental d’aujourd’hui préfigure l’asepsie des imaginaires et l’épuration idéologique de demain<a role="button" tabindex="0" onclick="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_5');" onkeypress="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_5');">[5]</a>À la population bretonne, à la population mondiale, Appel à rassemblement pour : un état d’urgence climatique et un état d’urgence démocratique, tract diffusé en Bretagne en 2016.
.» Pas un mot sur les attentats, ni sur les victimes.</p><p>Dans la période qui suit le massacre de Charlie Hebdo en janvier 2015, une campagne conjointe contre l’islamophobie et l’état d’urgence se met effectivement en place. Elle se voit relayée par le site Mediapart, fondé en 2008 par Gérard Desportes, Laurent Mauduit, François Bonnet et Edwy Plenel. Ce dernier est l’auteur en 2008 d’un livre qui vise déjà à contrer « l’islamophobie » : Pour les musulmans<a role="button" tabindex="0" onclick="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_6');" onkeypress="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_6');">[6]</a>Edwy Plenel, Pour les musulmans, éditions La Découverte, Paris, 2014.
. Aux yeux d’Edwy Plenel, la communauté musulmane sert de bouc-émissaire et fait l’objet d’un ostracisme constant. La lutte contre l’islamisme n’est que le paravent d’une vieille haine antimusulmane. Il est certain que Mediapart s’inscrit de manière décisive dans le combat anti-islamophobe.</p><p>Un premier rassemblement se tient le 18 janvier 2015, place du Chatelet à Paris sur le thème : « Contre le racisme et l’islamophobie, autodéfense populaire ». Sur l’affiche annonçant l’événement, une femme voilée se tient tout près d’une militante noire qui lève le poing. On observe au cours de la manifestation des jeunes brandissant des drapeaux algériens, turcs et marocains, des panneaux avec des sourates du Coran et surtout une grande banderole : « Touche pas à mon prophète ».</p><p>Dès lors, les démonstrations de force s’enchainent. Un nouveau meeting contre l’islamophobie a lieu le 6 mars 2015 à Saint-Denis. Une « Marche de la dignité et contre le racisme » est ensuite organisée par le PIR le 31 octobre 2015.</p><p>Le 11 décembre 2015, une réunion contre l’état d’urgence « pour une politique de paix, de justice et de dignité », rassemble enfin Tariq Ramadan, la « féministe pro-voile » Ismahane Chouder, et Marwan Muhammad du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF). Ces islamistes se retrouvent à la même tribune qu’Omar Slaouti du NPA, Alain Gresh du Monde diplomatique, Laurence Blisson du Syndicat de la magistrature, ou Michel Tubiana de la Ligue des droits de l’homme, sans oublier une ancienne dirigeante du Respect Party, l’activiste voilée Salma Yaqoob.</p><p>Et ce n’est pas fini… Sous le titre « Agir contre l’islamophobie et les racismes », un nouveau meeting se tient à Paris le 21 septembre 2016 en présence de Yasser Louati du CCIF, Nacira Guenif-Souilemas du PIR, Ismahane Chouder, sans omettre Saïd Bouamama de la Coordination communiste, ainsi que les universitaires d’extrême gauche Pierre Tevanian et Sylvie Tissot. L’essayiste Rokhaya Diallo participe à l’événement. Il est vrai que cette militante « féministe » et « antiraciste » défend ouvertement les réunions « racisées » : « Les réunions afroféministes non mixtes n’ont en aucun cas vocation à proposer un projet de société ségrégationniste définitif puisqu’elles s’inscrivent dans la temporalité d’un événement ponctuel. Elles offrent à leurs participantes une échappatoire, une zone de respiration dans une société oppressive », explique-t-elle dans Slate le 2 juillet 2017<a role="button" tabindex="0" onclick="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_7');" onkeypress="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_7');">[7]</a>Rokhaya Diallo, <a href="http://www.slate.fr/story/146466/non-mixite-rokhaya-diallo" rel="noopener" target="_blank">« La non-mixité, un outil politique indispensable »</a>, dans Slate, 2 juin 2017.
.</p><p>On voit ainsi s’agréger toute une mouvance, dont les principales composantes sont le Nouveau Parti anticapitaliste, le Parti des indigènes de la République et les Frères musulmans proches de Tariq Ramadan.</p><p>Quel rôle joue précisément le Nouveau Parti anticapitaliste de Philippe Poutou et Olivier Besancenot ? En aout 2016, le parti trotskiste organise dans le cadre de son université d’été une réunion de défense du burkini, durant laquelle les héritiers de Trotsky scandent : « Trop couvertes ou pas assez, c’est aux femmes de décider ». Le 18 décembre 2016 se tient ensuite à la Bourse du travail de Saint-Denis une « conférence internationale contre l’islamophobie et la xénophobie », sous l’égide conjointe du Parti des indigènes de la République et du NPA. Il s’agit d’une importante réunion, relayée en vidéo dans plusieurs pays, qui rassemble un grand nombre d’intervenants : outre Lila Charef, Ismahane Chouder, Marwan Muhammad et Said Bouamama, on remarque Philippe Marlière, Stathis Kouvélakis, Christine Delphy, Omar Slaouti, Pierre Tartakowski, Thomas Coutrot, Verveine Angéli de l’Union syndicale Solidaires et Olivier Besancenot du NPA. L’appel initial est d’ailleurs cosigné par Olivier Besancenot et Tariq Ramadan.</p><p>Comment s’étonner de voir au printemps 2018 à la faculté de Tolbiac à Paris se succéder durant une grève étudiante deux incidents révélateurs : le saccage du local de l’Union des étudiants juifs de France, et la présence médiatique insistante d’une dirigeante voilée de l’UNEF ?</p><p>Toute l’extrême gauche n’est certes pas réceptive aux thèses d’un Pierre Tevanian, pour qui « l’athéisme est devenu l’opium du peuple de gauche<a role="button" tabindex="0" onclick="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_8');" onkeypress="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_8');">[8]</a>Pierre Tevanian, La haine de la religion : comment l’athéisme est devenu l’opium du peuple de gauche, éditions La Découverte, Paris, 2013.
 ». D’un côté, les trotskistes lambertistes participent activement au réseau du Printemps républicain, qui fourbit un argumentaire face au cléricalisme ; de l’autre Lutte ouvrière a pris clairement ses distances en 2016 par un texte de dénonciation de l’islamo-gauchisme : « Le piège de la « lutte contre l’islamophobie<a role="button" tabindex="0" onclick="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_9');" onkeypress="footnote_moveToReference_271_4('footnote_plugin_reference_271_4_9');">[9]</a>« Le piège de la « lutte contre l’islamophobie » », dans Lutte de classe n°181, février 2017.
 » ».</p><p>La défense du voile est-elle compatible avec le féminisme ? L’antiracisme passe-t-il par l’organisation de « réunions racisées » excluant les blancs ? La lutte contre l’islamophobie implique-t-elle de s’allier avec des forces cléricales islamistes ? Le combat contre l’homophobie est-il compatible avec l’exaltation de la « virilité islamique » ? Peut-on être antiraciste tout en clamant sa méfiance envers les Juifs et sa haine d’Israël ? Les carnages de 2015 et 2016 peuvent-ils être biffés d’un simple trait de crayon ?</p><p>L’islamo-gauchisme évolue finalement sur les mêmes terres que la Nouvelle Droite d’Alain de Benoist. Le think tank issu de l’extrême droite défend l’ethno-différentialisme, perçu comme la reconnaissance des différences spécifiques liées aux origines ethniques. Il penche en faveur de la séparation. Il milite pour la défense des traditions des peuples du tiers-monde et s’élève contre l’occidentalisation généralisée. Il défend des valeurs de virilité, s’oppose au féminisme, au nom des coutumes ancestrales.</p><p>Islamo-gauchisme et droite radicale convergent. Mais doit-on s’en étonner ?</p>]]></description>
	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
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	<pubDate>Sat, 11 Sep 2021 11:34:43 +0000</pubDate>
	<link>https://ememiom.fr/iom/blog/view/710/esclavage-la-grande-explication-rokhaya-diallo-mathieu-bock-cote</link>
	<title><![CDATA[Esclavage : la grande explication Rokhaya Diallo-Mathieu Bock-Côté]]></title>
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<p>Attention, sujet incandescent. La journaliste antiraciste et l’essayiste conservateur ont accepté de débattre du passé esclavagiste de l’Europe et de la France, alors que sort au Seuil un ouvrage majeur sur le sujet.</p>
<p class="has-drop-cap">Les militants « racialistes » qui donnent de la voix à la faveur du mouvement Black Lives Matter en feraient presque oublier l’essentiel : depuis les années 1990, le passé occulté de l’esclavage remonte lentement à la surface en Occident, grâce au travail des historiens et à la mobilisation des associations. Le 16 septembre paraît au Seuil Les Mondes de l’esclavage, un monumental ouvrage collectif montrant l’extrême diversité d’un phénomène remontant à la préhistoire et jamais tout à fait éteint. Par son ampleur — plus de 12 millions de victimes — et par ses conséquences économiques, sociales, culturelles, la traite transatlantique occupe une place à part dans ce récit.</p><p class="has-background">Lire aussi dans L’Express<br /><a rel="noreferrer noopener" href="https://www.lexpress.fr/actualite/idees-et-debats/l-histoire-oubliee-de-l-esclavage-africain-en-chine_2149022.html" target="_blank">L’histoire oubliée de l’esclavage en Chine</a></p><p>Entre le XVIIe siècle et la deuxième moitié du XIXe siècle, elle a contribué de manière décisive à l’essor des grandes puissances européennes. « La traite et l’esclavage ne sont pas les accidents malheureux d’une modernité par ailleurs émancipatrice, mais une de ses cryptes », écrit l’historien Paulin Isnard dans la préface de cet ouvrage qu’il a dirigé. Pour le sociologue conservateur Mathieu Bock-Côté, qui vient de publier La Révolution racialiste et autres virus idéologiques (Presses de la Cité), certains feraient de cette vérité douloureuse un argument massue justifiant une relecture culpabilisante de l’histoire occidentale, dans le droit fil des luttes américaines. Raccourci facile, lui rétorque la journaliste et documentariste Rokhaya Diallo, l’une des figures de la mouvance précisément dénoncée par l’intellectuel québécois. Si la mémoire se déploie aujourd’hui avec insistance, c’est parce que des voix nouvelles — et bien françaises — se font entendre, se réjouit-elle. Réunis par L’Express, ils ont débattu. Courtoisement, mais sans concession. </p><p>Que pensez-vous de la manière dont le passé de l’esclavage est aujourd’hui mis au jour et discuté dans les sociétés occidentales ?</p><p>Mathieu Bock-Côté. — J’observe avec effarement qu’on en vient un peu partout, sous l’effet de l’américanisation des esprits, à faire de l’esclavage le principe central à partir duquel relire l’histoire occidentale, comme s’il révélait la vérité existentielle de notre civilisation. Il existerait une histoire globale supranationale « des Blancs » qui transcenderait celle des différentes nations. C’est absurde.</p><p class="has-background">Lire aussi dans L’Express<br /><a rel="noreferrer noopener" href="https://www.lexpress.fr/actualite/idees-et-debats/frederic-regent-l-esclavage-a-ete-le-fait-d-une-elite-pas-de-tout-le-peuple-francais_2150518.html" target="_blank">Frédéric Régent : « L’esclavage a été le fait d’une élite, pas de tout le peuple français »</a></p><p>En Nouvelle-France — vous me pardonnerez cet exemple « domestique » —, l’esclavage a beau avoir été un phénomène périphérique, il est présenté comme la matrice des discriminations qui existeraient dans la société québécoise actuelle. Cela n’est pas sans effets sur la vie sociale et l’intégration des immigrés et de leurs descendants, dont certains s’approprient cette filiation imaginaire. Au seul motif qu’ils sont noirs, certains jeunes issus de l’immigration s’inscrivent dans l’espace public comme des descendants d’esclaves, alors que d’un point de vue québécois, ils sont les enfants des premières générations de réfugiés qui ont bénéficié, à partir des années 1960, de l’hospitalité québécoise.  </p><p>Rokhaya Diallo. — Je ne pense pas du tout que l’actuelle mise en lumière du passé de l’esclavage soit due à une « américanisation » des consciences, comme vous dites. Elle vient du fait que, depuis les années 1990, de nouvelles voix, plus nombreuses qu’auparavant, se sont joint au débat. En 1998 notamment, lors de la commémoration dans l’Hexagone des 150 ans de l’abolition de l’esclavage, des Français d’outre-mer ont milité pour qu’il ne soit plus seulement présenté sous l’angle de l’abolition, mais aussi sous celui des victimes. Le terme même d' »américanisation » mérite qu’on s’y attarde.</p><p>« L’esclavage a-t-il été un principe structurant aux États-Unis ? Oui. En France, la réponse est non. »</p><p class="has-text-align-right">Mathieu Bock-Côté</p><p>Ceux qui l’emploient nient la spécificité française dans l’histoire de l’esclavage, comme ils nient la dimension américaine de la France : la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane se trouvent dans les Caraïbes, donc dans la sphère géographique des Amériques. Penser notre pays comme seulement européen, c’est faire abstraction de cette partie de lui-même dont nos concitoyens sont toujours à la fois habitants et ressortissants. </p><p>La France a activement participé à la traite transatlantique depuis les Antilles à partir du XVIe siècle, et n’a aboli l’esclavage qu’en 1848. Cette réalité historique ne justifie-t-elle pas à elle seule, Mathieu Bock-Côté, de revenir sur ce passé ? </p><p>M. B.-C. — Il n’y a aucun doute que la question de la mémoire de l’esclavage se pose, en France comme dans d’autres pays. Mais la manière dont on en fait le pivot à partir duquel entreprendre une réinterprétation hypercritique du passé me paraît contestable. L’esclavage a-t-il été un principe structurant des Etats-Unis ? Oui. En France, la réponse est non. Pas plus qu’au Québec. </p><p>R. D. — Pardon, mais nous ne sommes pas au Québec. En France, la traite n’est pas une question périphérique. Des territoires entiers ont servi à concentrer des populations et ont été organisés autour de l’esclavage : la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane… A Saint-Domingue, 90 % des habitants étaient réduits en esclavage. Ces endroits sont structurellement — c’est bien le mot — nés du massacre des natifs et de la déportation sur son sol de populations africaines. La langue créole n’existe que du fait de la traite.</p><p class="has-background">Lire aussi dans L’Express<br /><a rel="noreferrer noopener" href="https://www.lexpress.fr/actualite/societe/christiane-taubira-le-systeme-esclavagiste-est-a-l-origine-du-racisme-actuel_1696752.html" target="_blank">Christiane Taubira : « Le système esclavagiste est à l’origine du racisme actuel »</a></p><p>Les populations ultramarines auraient-elles moins d’importance que les populations hexagonales ? En outre, la manière dont la figure des Blancs et des Noirs a été conçue – cette fameuse racialisation du monde qui fait si peur aujourd’hui —, est intimement liée à la traite, et ses conséquences sont encore visibles. La figure actuelle du Noir est largement influencée par tous les préjugés forgés à l’époque.  </p><p>M. B.-C. — Autrement dit, quelle que soit la réalité historique et des temps présents, il nous faudrait voir le monde en noir et blanc ?  </p><p>R. D. — De quelle réalité parlez-vous ?  </p><p>M. B.-C. — Sous la pression et l’intimidation idéologique de la mouvance indigéniste, il existe aujourd’hui, dans certaines franges non négligeables des populations issues de l’immigration, une mémoire fantasmée, qui consiste à se réapproprier le passé de manière militante sous le vernis de l’expertise universitaire, pour faire le procès de l’identité nationale en prétendant dévoiler ses sombres pages et supposément cachées.  </p><p>R. D. — Quel est le rapport avec ce que je viens de dire ?  </p><p>M. B.-C. — Vous soutenez que la figure du Noir est « codée » racialement par cet héritage, et donc que nos sociétés seraient fondamentalement structurées racialement depuis des siècles. C’est faux. La remontée à la surface des identités raciales s’explique fondamentalement par un effacement de la culture et de la nation.  </p><p>R. D. — Le problème n’est pas de s’approprier une mémoire qui n’est pas la sienne, mais de reconnaître que les sociétés occidentales ont été fondées sur des inégalités dont on constate encore aujourd’hui l’héritage. Vous parlez de « sociétés d’accueil », mais ce n’est pas parce qu’on est Noir qu’on est forcément immigré ! De nombreuses populations noires en France n’ont pas été « accueillies », elles sont présentes dans l’Hexagone depuis des siècles. </p><p>M. B.-C. — Certes. Mais vous ne pouvez nier la réalité de l’immigration massive qui a transformé radicalement les sociétés occidentales depuis cinquante ans, et qui dépassait largement leur capacité d’intégration.  </p><p>Pourquoi évoquer les « pages sombres » de l’histoire serait-il nécessairement hypercritique, Mathieu Bock-Côté ? Les sociétés ne sont-elles pas suffisamment mûres, aujourd’hui, pour affronter la faute morale de l’esclavage ? </p><p>M. B.-C. — Ce n’est pas une question de maturité. L’esclavage est évidemment un crime, une honte, toutes les sociétés l’ont pratiqué, et il faut bien sûr en parler historiquement. Mais sa mémoire est instrumentalisée. </p><p>R. D. — A vous écouter, on a l’impression que certains inventent des choses qui n’ont pas existé pour satisfaire des revendications mémorielles. Je le répète, il s’agit d’inclure dans un récit qui était tronqué, parce que conçu d’un seul point de vue, des perspectives jusque-là invisibles. Il me paraît tout aussi important de raconter depuis une autre perspective la colonisation, en rappelant par exemple comment les soldats des colonies ont largement contribué à l’effort de guerre durant les deux conflits mondiaux.</p><p class="has-background">Lire aussi dans L’Express<br /><a rel="noreferrer noopener" href="https://www.lexpress.fr/actualite/societe/comment-macron-va-commemorer-la-journee-sur-l-esclavage-et-les-vingt-ans-de-la-loi-taubira_2150513.html" target="_blank">Comment Macron va commémorer la journée sur l’esclavage et les vingt ans de la loi Taubira</a></p><p>Ces récits permettent aux uns et aux autres de se situer historiquement dans une nation qui ne les a pas découverts ces cinquante dernières années. Vous voyez cette démarche comme conflictuelle, mais il n’y a là aucune accusation envers la France.  </p><p>Quand le Mouvement des indigènes de la République* dont les membres se présentent comme « descendants d’esclaves et de déportés africains », écrit dans son manifeste fondateur : « La France a été un Etat colonial ; la France reste un Etat colonial », vous n’y voyez qu’une simple interpellation, Rokhaya Diallo ? </p><p>R. D. — J’y vois un rappel quant à la raison de la présence d’une grande partie des populations non blanches en France. Le traitement inégalitaire des populations d’outre-mer résulte de vestiges des pratiques coloniales. Je dis simplement que certains personnages historiques n’ont été présentés que sous leur jour le plus favorable, et qu’il me paraît salutaire de les montrer sous toutes leurs facettes. </p><p>M. B.-C. — Et la commémoration du bicentenaire de la mort de Napoléon, alors ? Certains ne s’y sont-ils pas opposés au motif qu’il avait rétabli l’esclavage ? Au regard de l’histoire, Napoléon peut tout de même difficilement être réduit à cet épisode.  </p><p>R. D. — Cette commémoration a fait l’objet de controverses, en effet, mais elle a eu lieu, ce qui est bien la preuve que ce que vous annoncez comme une calamité s’abattant sur notre pays est un fantasme. De nombreux autres griefs peuvent être adressés à Napoléon : son antisémitisme, la détérioration de la situation des femmes avec le Code civil, ses techniques de guerre — par exemple, la manière dont ses généraux ont réprimé la révolte de Saint-Domingue en utilisant des techniques de futurs massacres de masse … </p><p>M. B.-C. — A quoi vous référez-vous ?  </p><p>R. D. — Au gazage des soldats noirs révoltés, dans les cales des bateaux et à leurs noyades massives… </p><p>M. B.-C. — On y est : Napoléon antisémite, sexiste, raciste et précurseur de Hitler… </p><p>R. D. — Ces gazages n’ont pas existé, peut-être ?  </p><p>M. B.-C. — Votre exemple est une belle illustration de la réécriture sélective du passé, qui oublie tout ce qui caractérise Napoléon à l’échelle de l’histoire.</p><p>Que pensez-vous du <a href="https://www.lexpress.fr/actualite/politique/plutot-que-de-deboulonner-des-statues-l-elysee-suggere-des-contre-monuments_2128338.html" target="_blank" rel="noreferrer noopener">déboulonnage des statues de personnages </a>qui furent acteurs ou complices de l’esclavage ? </p><p>R. D. — Ces actions ne datent pas de Black Lives Matter. La statue de Joséphine de Beauharnais a été plusieurs fois mise à bas ces trente dernières années en Martinique, par exemple. Je me souviens aussi de celle de Colbert devant l’Assemblée nationale. Elle avait été revêtue d’un drap noir par le Cran il y a une quinzaine d’années parce que l’association jugeait parfaitement déplacée la présence de la statue de l’auteur du Code noir [NDLR : édit de 1685 donnant un cadre juridique à l’exercice de l’esclavage et définissant l’esclave comme un bien « meuble »] devant la Chambre des députés, où siègent des élus d’outre-mer. Je trouve important qu’un pays s’interroge sur les symboles qu’il veut mettre en avant dans les espaces représentant la nation.</p><p class="has-background">Lire aussi dans L’Express<br /><a rel="noreferrer noopener" href="https://www.lexpress.fr/actualite/idees-et-debats/marylin-maeso-l-histoire-n-est-pas-un-bloc-statique-elle-ne-cesse-de-s-ecrire_2128344.html" target="_blank">Marylin Maeso : « L’universalisme est la seule manière de préserver la dignité de chaque être humain »</a></p><p>M. B.-C. — La mouvance indigéniste nous invite à l’autocritique ? Eh bien, je l’invite à s’autocritiquer en se demandant pourquoi le nouvel iconoclasme visant les statues et la censure des écrits, des films, des chansons, enthousiasme si peu les sociétés occidentales. Peut-être est-ce parce qu’elles ne se reconnaissent pas <a rel="noreferrer noopener" href="https://www.lexpress.fr/actualite/idees-et-debats/nous-devons-combattre-le-racisme-mais-aussi-cesser-de-tout-voir-a-travers-les-races_2128082.html" target="_blank">dans ce portrait falsifié de leur passé</a> ? Toutes les civilisations, en se déployant au fil de l’histoire, ont commis des injustices et des crimes, c’est une évidence, mais est-ce là leur seul héritage ? </p><p>R. D. — Encore une fois, vous semblez totalement oublier que les mouvements que vous qualifiez d' »indigénistes » font, eux aussi, partie des sociétés occidentales. Ce n’est pas parce qu’ils sont minoritaires qu’ils sont « moins » français, ou anglais, ou belges…</p><p class="has-background">Lire aussi dans L’Express<br /><a rel="noreferrer noopener" href="https://www.lexpress.fr/actualite/societe/colonialisme-esclavage-faut-il-deboulonner-les-statues-symboles-d-un-passe-controverse_2127722.html" target="_blank">Colonialisme, esclavage : faut-il déboulonner les statues symboles d’un passé douloureux ?</a></p><p>J’imagine, Mathieu Bock-Côté, que vous n’envisagez pas un instant que les Etats présentent des « excuses », voire demandent « pardon », comme <a rel="noreferrer noopener" href="https://www.lemonde.fr/afrique/article/2021/05/29/l-allemagne-demande-pardon-a-la-namibie-pour-le-genocide-des-herero-et-des-nama_6082006_3212.html" target="_blank">s’apprête à le faire l’Allemagne auprès des Namibiens </a>pour le génocide de dizaines de milliers d’entre eux entre 1904 et 1908 ?  </p><p>M. B.-C. — La politique des excuses me semble théoriquement fragile et politiquement hasardeuse. Elle en vient à confisquer la mémoire de la nation, et la seule continuité dans laquelle elle est autorisée à se reconnaître est celle des pages sombres et des gestes dont elle doit se repentir.</p><p>« Ce qui est remis en cause ici n’est pas la légitimité de l’État, mais la fidélité à ses idéaux.« </p><p class="has-text-align-right">Rokahya Diallo</p><p>Quant aux pages glorieuses, et qui inspiraient jusqu’alors la fierté, elles sont relativisées, oubliées ou niées. Nous savons que l’histoire est tragique. La prétention de ceux qui sont attachés à une certaine idée de la nation n’est pas de dire que tout est rose et merveilleux, mais de rappeler que l’histoire des sociétés est un mélange de grandeurs et de misères. </p><p>R. D. — Je pense au contraire qu’on peut tout à fait célébrer des gloires tout en reconnaissant qu’on a commis des crimes dans le passé. Il me semble extrêmement important de présenter des excuses pour ce génocide, comme l’Allemagne l’a fait, du reste, pour l’Holocauste, dont le traitement de la mémoire peut servir de modèle pour l’esclavage. Ce qui est remis en cause ici n’est pas la légitimité de l’Etat, mais la fidélité à ses idéaux. Reconnaître qu’il a pu faillir le renforce bien plus qu’il ne l’affaiblit. Je crois aussi beaucoup à la force des créations culturelles. Ce qui nous manque, c’est un patrimoine — des livres, des films, etc. — nous permettant d’insérer ce passé dans un récit collectif. L’histoire de l’esclavage n’est pas seulement l’histoire des Noirs mais celle des inégalités entre les hommes, et en ce sens, elle est notre héritage à tous.  </p><p>__________<br />* Il a donné naissance au Parti des indigènes de la République. </p><p class="has-primary-background-color has-background">Source : <a href="https://www.lexpress.fr/actualite/idees-et-debats/esclavage-la-grande-explication-rokhaya-diallo-mathieu-bock-cote_2157065.h">Claire Chartier, « Esclavage : la grande explication Rokhaya Diallo-Mathieu Bock-Côté », L’Express, 30 août 2021</a>.</p>
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