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	<title><![CDATA[Signet Loupe: Mars 2025]]></title>
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	<description><![CDATA[]]></description>
	
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	<pubDate>Sat, 29 Mar 2025 13:49:27 +0000</pubDate>
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	<title><![CDATA[Blue Labour : découvrir la doctrine Starmer pour un conservatisme social au Royaume-Uni]]></title>
	<description><![CDATA[
<p><a href="https://ememiom.fr/iom/file/view/1097/keith-starmer" class="embed-insert"><img class="elgg-photo" alt="Keith_STARMER" src="https://ememiom.fr/iom/serve-icon/1097/medium"></a> <br /> <a data-social="facebook" class="text-red no-underline inline-block w-4 h-4 mr-2" target="_blank" href="https://facebook.com/sharer/sharer.php?u=https%3A%2F%2Flegrandcontinent.eu%2Ffr%2F2025%2F03%2F26%2Fblue-labour-decouvrir-la-doctrine-starmer-pour-conservatisme-social-au-royaume-uni%2F"><br /><br /></a> <a data-social="linkedin" class="text-red no-underline inline-block w-4 h-4 mr-2" target="_blank" href="https://www.linkedin.com/shareArticle?title=Blue+Labour%26%23160%3B%3A+d%C3%A9couvrir+la+doctrine+Starmer+pour+un+conservatisme+social+au+Royaume-Uni&amp;url=https%3A%2F%2Flegrandcontinent.eu%2Ffr%2F2025%2F03%2F26%2Fblue-labour-decouvrir-la-doctrine-starmer-pour-conservatisme-social-au-royaume-uni%2F"><br /><br /></a></p>
<p class="has-drop-cap">Les <a href="https://legrandcontinent.eu/fr/themes/politique/lallemagne-dans-linterregne/">élections législatives allemandes de février 2025</a> sont venues parachever une longue série d’échecs des démocraties libérales occidentales. Face au reflux du SPD et de la CDU <a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2025/02/25/vers-une-grande-coalition-dangereuse-5-theses-sur-lelection-allemande/">qui formeront bientôt un gouvernement de « grande coalition »</a>, l’AfD conforte sa position d’acteur du renouveau politique. Notre libéralisme démocratique s’était vendu comme une promesse d’émancipation et de prospérité. Il convulse désormais à l’échelle du continent dans une crise de sens — entre inégalités abyssales et solitude généralisée. Le rêve d’un individu affranchi de toutes les tutelles s’effondre sur lui-même : à force de déconstruire, il ne reste plus rien. Ni peuple, ni nation, ni structures intermédiaires pour amortir la chute. Juste un face-à-face glaçant entre l’État et l’individu, un marché globalisé qui broie les existences et des démocraties à bout de souffle.</p><p>Dans cet interrègne politique, la Grande Bretagne est frappée des mêmes maux. Mais sa réponse électorale fait figure d’exception.</p><p>Le Blue Labour est aujourd’hui en passe d’imposer son hégémonie dans le dispositif de Keir Starmer.</p>
<p>Renaud Large</p>
<p>La <a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2024/07/09/comprendre-la-victoire-du-labour-au-royaume-uni-en-10-points/">victoire travailliste de juillet 2024</a> semble remonter le courant, malgré le poids électoral du parti Reform et de son leader Nigel Farage. Le Labour accède au pouvoir, à contre-temps d’une montée des eaux illibérales. Mais le cabinet Starmer n’est pas seulement le résultat du mouvement mécanique de balancier d’une pendule démocratique rouillée : dans l’opposition, certains travaillistes ont établi une feuille de route précise. Ils s’installent sur une assise idéologique robuste. Ils ont tiré les leçons des erreurs du New Labour et de leur dernière expérience du pouvoir, mais aussi des errements du corbynisme. Si les tories ont quitté le pouvoir dévitalisés, les travaillistes ne s’inscrivent pas uniquement « contre ». Ils essayent de développer une armature intellectuelle instruite des errements du libéralisme agonisant. </p><p>Starmer et son gouvernement ont pris une direction singulière en renouant, au moins en partie, avec une tradition politique délaissée : le Blue Labour.</p>
<p>De Maurice Glasman à Keir Starmer, comment le Blue Labour a conquis le pouvoir au Royaume-Uni</p>
<p>Parmi les influences actuelles du résident du 10 Downing Street, ce courant occupe en effet une place de choix. Le Blue Labour est propulsé par une dynamique politique transversale qui le rend irréductible à une aile droite ou à une aile gauche du parti. Conservateur, il s’est affranchi de l’héritage culturellement plombant des années Corbyn. Progressiste, il a permis de sortir de l’ornière économique du magistère neolibéral de Tony Blair. Sa matrice idéologique a transporté les travaillistes dans l’étape d’après.</p><p>Si le Blue Labour est aujourd’hui en passe d’imposer son hégémonie dans le dispositif de Keir Starmer — notamment sur des sujets régaliens comme les politiques migratoires, sécuritaires et, dans une moindre mesure, de défense — l’influence du courant au sein du parti travailliste a connu des hauts et des bas. Il a été fondé au début des années 2010 par Maurice Glasman, un penseur iconoclaste, d’inspiration post-libérale, qui désirait reconnecter le Labour à son âme ouvrière. Pour lui, le New Labour de Tony Blair avait donné un poids disproportionné à la composante technocratique du Labour, historiquement logée au sein de la Fabian Society, au détriment de ses racines populaires incarnées par l’ouvriérisme des syndicats. En embrassant le libéralisme économique, la troisième voie théorisée par Anthony Giddens avait selon lui durablement éloigné le parti des gens ordinaires.</p><p>Dans l’introduction de son ouvrage Blue Labour. The Politics of the Common Good, Maurice Glasman écrit : « le Blue labour est né pendant le krach financier de 2008 et le sombre crépuscule du New Labour et de la troisième voie. C’est aussi l’époque de la mort de ma mère. (…) Nous avons regardé Gordon Brown dire que le « destin du Labour était de sauver le système bancaire mondial » et les yeux de ma mère ont croisé les miens, puis elle a secoué la tête et fermé les yeux. »  Si le blairisme se voulait une adaptation de la social-démocratie au marché, il se révéla en réalité la première pierre d’une conversion au libéralisme culturel. En un sens, il a par ailleurs préparé l’axe sociétal du corbynisme — deux versants parfaitement antagonistes avec les aspirations populaires. En lançant ce courant, Maurice Glasman souhaitait donc retrouver l’identité « prolétaire » du Labour et renouer avec le traditionalisme travailliste empreint de solidarité communautaire, d’enracinement culturel et de dignité humaine. « En renouant avec son histoire, le parti travailliste peut revitaliser la Grande-Bretagne (…) Les travailleurs organisés qui ont résisté à leur dépossession et à leur exploitation ont appelé leur parti, le parti travailliste pour nous le rappeler »  écrit-il ainsi en 2011.</p><p>Le mouvement a connu son apogée entre 2010 et 2015 sous Ed Miliband, alors chef de l’opposition officielle — Maurice Glasman a d’ailleurs été créé Lord par ce dernier. </p><p>Ed Miliband a préfacé en 2011 The Labour Tradition and The Politics of Paradox, publication de référence du Blue Labour regroupant ses penseurs de premier plan comme Marc Stears, Jonathan Rutherford ou Maurice Glasman lui-même.</p><p>Dans son texte, le leader travailliste se montre particulièrement bienveillant avec les idées du Blue Labour : « Les discussions publiées ici sont empreintes d’énergie politique et de confiance intellectuelle. Nous sommes ouverts à de nouvelles idées et à de nouvelles approches (…) Historiquement, les débats au sein du parti travailliste ont tourné autour d’un choix entre « plus d’État et moins de marché » ou « plus de marché et moins d’État ». Cette approche doit être revue (…) La contribution centrale (…) du Blue Labour (…) se situe au cœur de cette discussion qui a déjà redynamisé le parti et plus généralement la politique, depuis que nous avons quitté le pouvoir. » </p><p>Durant le shadow cabinet Corbyn, le mouvement a considérablement perdu en influence au sein du parti. Il s’est peu à peu mué en courant d’opposition au corbynisme entre 2015 et 2020, notamment par le biais de plusieurs groupes de réflexions comme le Common Good Labour, devenu par la suite Labour Together. C’est depuis ces organisations — à l’extérieur du parti — qu’il se structure, se régénère, gagne des militants, des cadres et reprend pied contre les équipes de Jeremy Corbyn et leur doctrine.</p><p>Maurice Glasman souhaitait retrouver l’identité « prolétaire » du Labour et renouer avec le traditionalisme travailliste empreint de solidarité communautaire, d’enracinement culturel et de dignité humaine.</p>
<p>Renaud Large</p>
<p>À la faveur de l’élection de Keir Starmer à la tête du parti en 2020, le Blue Labour redevient une pièce centrale de l’échiquier travailliste et les corbynistes sont évincés du parti. Morgan McSweeney devient ainsi directeur de campagne puis directeur de cabinet de Keir Starmer après avoir dirigé Labour Together à partir de 2017. Ce dernier est un enfant du courant, dont la philosophie a largement inspiré son action. En 2010, il avait mené la campagne victorieuse à Barking &amp; Dagenham de Jon Cruddas, figure parlementaire iconique du Blue Labour, contre l’extrême droite du British National Party. Après les élections de 2024, Morgan McSweeney devient directeur de cabinet du Premier ministre Starmer. En juin 2024, la revue The New Statesman fait de McSweeney la personne la plus influente à gauche en Grande Bretagne .</p><p>Le cabinet Starmer se compose par ailleurs de ministres inspirés ou proches de la doctrine du Blue Labour dont Ed Miliband, le Secrétaire d’État à la Sécurité énergétique et à la Neutralité carbone ; Angela Rayner, la Vice-Première ministre et Secrétaire d’État au Logement, aux Communautés et aux Collectivités locales ; ou encore Lisa Nandy, la Secrétaire d’État à la Culture, aux Médias et aux Sports. Enfin, une jeune garde parlementaire s’inscrit elle aussi dans la filiation du Blue Labour. On retrouve des députés du nord ouvrier, par-delà le red wall comme Dan Carden à Liverpool, Jonathan Hinder à  Pendle &amp; Clitheroe, Jonathan Brash à Hartlepool ou David Smith à North Northumberland.</p><p>L’influence du courant dans certaines décisions politiques du cabinet Starmer est d’ailleurs patente.</p><p>La référence constante du Premier ministre au respect des gens ordinaires est directement inspirée du Blue Labour. Quelques mois avant son accession au pouvoir, en janvier 2024,  Starmer brossait « l’histoire des gens ordinaires dans ce pays » lors du Civil Society Summit . Dans son discours à la Labour Party Conference 2024, il mentionnait : « les personnes issues de la classe ouvrière ordinaire comme la mienne » . On peut également percevoir l’influence du Blue Labour dans l’approche régulationniste du cabinet en matière migratoire, afin notamment de préserver le monde du travail. Dès 2011, Maurice Glasman invitait à « fixer des limites »  en matière migratoire. Dans son discours sur l’immigration en novembre 2024, le Premier ministre Starmer évoquait quant à lui : « la sécurisation de nos frontières [comme] la question la plus importante pour les travailleurs » .</p><p>Glasman constitue aujourd’hui une figure plus contestée, mais néanmoins toujours influente intellectuellement — et institutionnellement. Invité par le <a href="https://legrandcontinent.eu/fr/themes/politique/sources-intellectuelles-de-la-revolution-culturelle-trumpiste/j-d-vance/">vice-président J. D. Vance</a>, il a été le seul pair britannique à se rendre à la cérémonie d’investiture du Président Trump en janvier 2025. Il adresse régulièrement des critiques aux membres de la majorité, qualifiant la chancelière de l’échiquier, Rachel Reeves de « drone du Trésor » ou le procureur général, Richard Hermer « d’imbécile progressiste » .</p><p>Invité par le vice-président J. D. Vance, Maurice Glasman, fondateur du Blue Labour, a été le seul pair britannique à se rendre à la cérémonie d’investiture du Président Trump en janvier 2025.</p>
<p>Renaud Large</p>

<p>Une vision « post-libérale » agrégeant plusieurs influences</p>
<p>Ne se voulant ni nostalgique ni réactionnaire, le Blue Labour porte un constat simple : l’homme n’existe pas hors de ses liens. La liberté, dans cette perspective, ne consiste pas à se détacher des autres, mais à trouver sa place dans un ordre collectif où chacun contribue au bien commun. Dans la vision post-libérale du Blue Labour, l’homme n’est pas une monade isolée mais le fruit d’une histoire, d’une culture, d’une communauté. Seul un retour aux structures d’appartenance pourrait ainsi nous sortir du chaos. Le libéralisme économique et le progressisme culturel ont ensemble détruit les liens sociaux qui faisaient tenir la classe ouvrière. À force de déréguler l’économie et de briser les solidarités traditionnelles, nous aurions fabriqué une société de l’errance, privée d’identité et de repères.</p><p>Face à ce constat, le Blue Labour propose explicitement un projet civilisationnel : la reconquête du politique par le patriotisme, le local, le syndicalisme, la coopération entre travailleurs, et la redécouverte du rôle structurant des communautés. Une société ne pouvant pas être pensée comme un simple contrat entre individus qui cherchent leur intérêt personnel, elle doit reposer sur des liens organiques et une interdépendance qui oblige à reconnaître que nous avons des devoirs envers les autres. Glasman écrit ainsi :</p><p>« Les valeurs distinctives du Labour sont enracinées dans les relations, dans les pratiques qui renforcent une vie éthique. Des pratiques telles que la réciprocité, qui donne une forme concrète à la liberté et à l’égalité dans une relation active de don et de contre-don. La mutualité, où nous partageons les bénéfices et les charges d’une association. Et puis, si la confiance est établie, la solidarité, où nous partageons activement notre sort avec d’autres personnes. Telles sont les formes du mouvement syndical, des mutuelles, des coopératives et des syndicats. Il s’est construit sur des relations de confiance et d’amélioration mutuelle qui se sont forgées entre les personnes par l’action commune. » </p><p>Le Blue Labour s’inspire également de la doctrine sociale de l’Église. Il entend lutter contre l’éclatement social par la réhabilitation des valeurs transcendantes comme la dignité humaine.</p><p>En 2020, Glasman écrit encore :</p><p>« J’ai vécu une expérience intense. Je suis resté debout toute la nuit à lire Laborem Exercens de Jean-Paul II, qui reste la plus grande réflexion sur le sens du travail que j’ai jamais lue. Centesimus Annus de Jean-Paul II était également révélateur, de même que Rerum Novarum de Léon XIII. J’ai établi le lien entre la subsidiarité, le statut humain du travailleur et la solidarité en tant que forme de communauté politique. » </p><p>Comment reconstruire du commun quand tout a été nivelé ? En repartant des travaux de Karl Polanyi — que Glasman cite abondamment dès 1994 dans l’article « The Great Deformation. Polanyi, Poland and the terrors of planned spontaneity » publié dans la New Left Review  — le Blue Labour cherche à réencastrer l’économie dans la politique. Il postule que pour reprendre la main sur l’économie, il faut la réinscrire dans des structures démocratiques tout en refusant la séparation entre possédants et travailleurs. Les biens doivent ainsi devenir relationnels en s’établissant dans une réciprocité entre le producteur et le consommateur. Pour les tenants du courant, nous donc serions des homos reciprocans plutôt que des homo oeconomicus .</p><p>À propos de son ouvrage, La  politique de la vertu , co-écrit avec Adrian Pabst, John Milbank, penseur proche du Blue Labour, explique :</p><p>« Nous défendons une économie sociale de marché, qui critique à la fois le marché capitaliste et l’État bureaucratique, car comme la plupart des penseurs communautariens, nous pensons que ce sont les deux faces d’un même problème (…) Nous critiquons l’idée selon laquelle par nature une transaction économique est basée sur l’intérêt particulier des parties (…). Un échange économique peut aussi s’appuyer sur un but commun. Ce n’est pas une question d’altruisme pur, mais de réciprocité qui caractérise toutes les relations humaines quand elles ne sont pas artificiellement détruites. » </p><p>Les auteurs s’inspirent de l’approche de l’économie civile que l’on retrouve chez l’économiste italien Luigino Bruni.</p><p>Le Blue Labour propose explicitement un projet civilisationnel : la reconquête du politique par le patriotisme, le local, le syndicalisme, la coopération entre travailleurs, et la redécouverte du rôle structurant des communautés.</p>
<p>Renaud Large</p>
<p>« Pour l’économie sociale et civile, le marché peut être considéré comme bon et favorable au bien commun dans la mesure uniquement où il constitue l’expression et la concrétisation d’une socialité fondamentale, où il comprend une dimension mutualiste et communautaire, fortement ancrée dans l’exigence de respect et de réciprocité » résume Serge Audier . On pourrait trouver un écho à cette idée dans <a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2020/09/04/graeber-en-plein-vol/">le concept de « communisme primaire » du penseur David Graeber</a>. Pour lui, les activités quotidiennes les plus stimulantes — le service rendu, les loisirs sportifs, la rencontre humaine — sont le fruit d’une relation basée sur la solidarité et l’entraide. Elles se situent en dehors du marché. Il considère ainsi que les gens « appliquent les principes du communisme parce que c’est la seule chose qui fonctionne vraiment. (…) Le communisme est donc déjà là. » </p><p>Le discours du Blue Labour résonne enfin avec celui du solidarisme et du mutualisme français.</p><p>À la fin du XIXe siècle, Léon Bourgeois posait un principe simple : nous serions tous débiteurs — non pas au sens financier du terme, mais parce que nous sommes les héritiers d’un monde que nous n’avons pas bâti. Notre éducation, nos infrastructures, nos institutions… tout cela est le fruit d’un effort collectif. Dans son ouvrage Solidarité, Bourgeois défend une idée révolutionnaire : l’individu ne peut jouir de ses libertés qu’à condition de reconnaître ce qu’il doit aux autres. Il en déduit une obligation morale et politique : chacun doit contribuer au bien commun, en fonction de ses moyens et nous cotisons pour rembourser, aux générations futures, la dette que nous avons contractée à l’égard de nos ancêtres. Ici, l’égalité n’est pas donnée, elle se construit par la solidarité. Comme alternative au capitalisme, Bourgeois propose un autre modèle économique, plus ancré, plus solidaire : celui des coopératives et des mutuelles. Des structures où la production appartient à ceux qui la font vivre, où la valeur ne s’évapore pas vers les actionnaires mais irrigue le territoire. C’est un modèle où la production est enracinée, où la finance ne dicte plus sa loi, où l’on valorise les métiers qui font tenir la société plutôt que ceux qui spéculent sur sa ruine.</p>
<p>La stratégie Glasman et l’avenir européen du Blue Labour</p>
<p>Maurice Glasman et le Blue Labour veulent agir en deux temps.</p><p>D’abord, en réhabilitant le rôle des Nations et des communautés politiques. Contre la vision selon eux technocratique et mondialisée du pouvoir, ils défendent une démocratie « ancrée dans la vie », où les citoyens reprennent la main sur les grandes décisions. Ils croient au retour de la civilité, charpente d’une vie commune juste. Et ils réhabilitent, à gauche, la notion de Patrie. En 2011, Maurice Glasman déclarait : « Le parti travailliste dispose d’un immense espace pour être le parti patriotique, pour affirmer que nous vivons dans un grand pays. » </p><p>Les travaillistes britanniques ne sont pas arrivés au pouvoir par hasard et impréparés à la dureté du climat politique. Quelques mois après leur victoire, ils ont pu s’appuyer sur l’armature intellectuelle et l’agenda de réformes savamment établies par le Blue Labour pendant des années.</p>
<p>Renaud Large</p>
<p>Ensuite, en reconnectant l’individu à un cadre structurant. Le Blue Labour  insiste ainsi sur la nécessité de reconstruire un pacte entre capital et travail : recréer des syndicats forts, favoriser la participation des travailleurs aux décisions stratégiques des entreprises, et donner une priorité absolue au local sur le global. La famille, l’école, la commune, l’entreprise coopérative… sont autant de lieux où se reconstruit un lien social que le libéralisme avait brisé. Une société qui ne tient que par des contrats et des règlements produit le vide ; le Blue labour veut combler ce vide, reconstruire une conscience partagée du bien commun, dans un monde où l’on appartiendrait à quelque chose de plus grand que soi. Maurice Glasman décrit ainsi les « anciennes traditions politiques [qui] se sont fondues dans le mouvement travailliste. (…) D’un côté, il y avait la notion aristotélicienne de la vie bonne et du bien commun. L’importance de la politique, de la vertu comprise comme la poursuite d’une vie commune entre des intérêts divergents, a été transposée dans la vie politique de la Nation. »  Une société où la liberté cesse d’être un mirage individualiste et matérialiste pour redevenir une conquête collective et transcendante.</p><p>Les travaillistes britanniques ne sont pas arrivés au pouvoir par hasard et impréparés à la dureté du climat politique.</p><p>Quelques mois après leur victoire, ils ont pu s’appuyer sur l’armature intellectuelle et l’agenda de réformes savamment établies par le Blue Labour pendant des années. Avec une approche post-libérale novatrice, ils parviennent à renouveler un logiciel idéologique comme peu d’autres mouvements socialistes en Europe. L’avenir nous dira si cette formule parvient à contenir ou faire reculer <a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2025/02/05/au-royaume-uni-reform-uk-est-en-train-de-devenir-la-premiere-force-politique-devant-les-travaillistes/">la poussée électorale du parti de Nigel Farage</a>.</p><p>Toujours est-il que le reste de la gauche continentale serait bien inspiré de s’intéresser de plus près aux aggiornamentos des travaillistes britanniques et de connaître la leçon du Blue Labour. On retrouve en effet des traits distinctifs du Blue Labour dans d’autres courants politiques européens : la social-démocratie scandinave avec son ancrage local et syndical, l’économie sociale et solidaire en Italie, en Espagne ou en France — avec les coopératives comme Myosotis à Brescia, Mondragon au pays basque ou encore le réseau de la mutualité française. Aussi est-il légitime de se demander si le modèle du Blue Labour pourrait être exportable en Europe continentale. C’est une possibilité qui pourrait contenir la droite radicale — et qui nécessiterait d’intensifier les échanges entre les acteurs européens pour faire émerger une culture politique commune.</p>]]></description>
	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
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	<pubDate>Fri, 28 Mar 2025 05:20:06 +0000</pubDate>
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	<title><![CDATA[L’islamisme, un projet politique transnational qui menace particulièrement la France, « fille aînée de la laïcité ».]]></title>
	<description><![CDATA[
<p>"Le Point : Vous décrivez l’islamisme comme un projet politique transnational qui menace particulièrement la France, que vous qualifiez de « fille aînée de la laïcité ».  <a href="https://ememiom.fr/iom/file/view/1095/daoud-avant-trop-tard" class="embed-insert"><img class="elgg-photo" alt="Daoud_avant_trop_tard" src="https://ememiom.fr/iom/serve-icon/1095/medium"></a> Pensez-vous que la France soit suffisamment consciente de ce danger ? </p>

<p>Kamel Daoud : Je pense qu’il y a une France telle qu’elle est vécue de l’intérieur par les Français et qui n’a rien à voir avec la France telle qu’elle est perçue de l’autre côté. Soit détestée, soit aimée, mais, dans les deux cas, mythifiée. Ce qui frappe quand on arrive ici, c’est la sensation d’être rétrogradé, comme si l’on passait soudain dans une classe inférieure, à rebours du prestige attendu, imaginaire, un standing inverse très éloigné de l’image que le pays projette à l’étranger. Par exemple, Erdogan a fait de la France une cible privilégiée de son discours antioccidental. Un discours qui, par capillarité médiatique, se diffuse largement dans le monde que vous qualifiez d’arabe, notamment en Algérie. Ce discours antifrançais est d’autant plus séduisant qu’il se présente comme antioccidental et antilaïque, tout en puisant sa légitimité dans une rhétorique anticoloniale ou postcoloniale. Si l’on arrivait à intégrer un islam de France, ce serait la plus grande défaite imaginable pour l’islamisme transnational, car cela montrerait que l’islam peut être compatible avec la démocratie et l’indifférence religieuse. La laïcité protège les religions des ambitions politiques. Or l’islamisme est une ambition politique : on est islamiste non seulement pour accéder au paradis, mais aussi pour dominer. </p>

<p>Mais, pour répondre à votre question : non, la France n’a pas pleinement conscience du danger. La conscience française sur ces enjeux existe peut-être un peu, mais elle est bridée par la repentance, la contrition, une sorte de fascinant masochisme occidental. </p>

<p>Le Point : « Soyez prudents, un pays peut être perdu en un instant ! » écrivez-vous. Quelles sont, selon vous, les erreurs que la France commet actuellement et qui pourraient mener à cette perte ? </p>

<p>Kamel Daoud : D’abord, croire que la démocratie et les droits sont irréversibles. C’est une illusion extraordinairement dangereuse. Un jour, un journaliste français très connu m’a dit à propos de la Tunisie : « On sait que c’est une démocratie fragile. » Je lui ai répondu : « D’où vous vient la certitude que la démocratie en France est solide ? » Cette illusion conduit à ne plus défendre nos droits avec la même détermination. Ensuite, c’est l’idée de la gratuité des droits acquis. Comme si on avait oublié ce que ces libertés ont coûté – en vies, en sacrifices. Enfin, il y a cette confusion en France entre radicalité et vérité. Ce qui est à la fois noble et désastreux. Les grandes causes nécessitent de la radicalité pour émerger, mais une radicalité permanente finit par attirer les pires individus et légitimer la violence comme moyen de changement. Généralement, les grandes causes attirent les petits esprits. Or la violence fait perdre ce qui est acquis, sans rien assurer de ce qui manque encore. </p>

<p>Je viens d’Algérie où j’ai vu comment un pays peut se perdre facilement : il suffit de presque rien, une pénurie, un gros embouteillage qui bloque toute une journée… Ceux qui prônent la violence me semblent davantage vouloir assouvir leur désir de sang plutôt qu’un idéal de justice. </p>

<p>Le Point : Vous critiquez le concept de « postcolonialisme permanent ». Comment influence-t-il le débat public en France ? </p>

<p>Kamel Daoud : La France sert à tout, et même à refuser les valeurs universelles. L’équation est très simple. En Algérie, par exemple : on est antiféministe, antilaïque, antimoderniste, antiréforme. Pour quelle raison ? Parce que ce sont des valeurs françaises. Et, comme la France a colonisé, cela les disqualifie comme valeurs universelles. </p>

<p>Le postcolonial, qu’est-ce que c’est quand vous êtes un Algérien, francophone, un peu connu ? On vous parle toujours comme si vous étiez une sorte de cadavre bavard de la guerre d’indépendance. Moi, je ne l’ai pas vécue. Je respecte les gens qui ont eu l’idéal de se battre pour la liberté. Je suis admiratif. Mais ils sont morts pour que je sois libre, pour que je puisse jouir du droit de faire la sieste, de profiter du soleil, de faire le gecko. Pas pour que je reste prisonnier du passé. </p>

<p>J’ai vu comment ce filon d’études postcoloniales a fini par devenir une rente. Et dès qu’on en sort, on devient une menace. Une menace pour ceux qui, en Occident, en ont fait un gagne-pain ou un sens à leur vie. Une menace pour les régimes politiques qui construisent leur légitimité sur le postcolonial. </p>

<p>En France, on m’impose ce rôle du cadavre sublimé. J’ai décidé de le refuser, car la mémoire est un chemin que l’on traverse pour comprendre, pas une maison où l’on s’installe. </p>

<p>Le Point : Dans votre livre, vous analysez la montée d’un « néo-islamisme <br />intelligent » en Algérie. Quelles sont ses caractéristiques et en quoi diffère-t-il de l’islamisme des années 1990 que vous avez connu ? </p>

<p>Kamel Daoud : L’islamisme des années 1990 – je ne suis pas spécialiste, mais je peux en témoigner –, il était brutal, armé, avec cette mythologie du renversement immédiat et de la prise de pouvoir. Je pense que les islamistes ont compris que les choses ne fonctionnent pas comme ça. Qu’il faut du temps – ils l’ont. Et qu’il faut transformer la société par le bas. Mieux vaut transformer le citoyen en croyant pour avoir son califat plutôt que d’imposer par l’acide, le voile et les attentats. </p>

<p>Je pense que l’AKP de la Turquie a offert un modèle. On a les deux grandes tendances, avec, comme arc narratif : « C’est l’AKP ou les talibans. » On essaie de se placer au milieu, et ils ont aussi compris qu’il fallait fabriquer de l’islamisme à la base et au berceau. En bref, mieux vaut contrôler l’école qu’un palais présidentiel. </p>

<p>Le Point : Vous évoquez cette invitation à prendre un café par le patron des services secrets à Oran, prélude habituel à une arrestation. Comment avez-vous vécu cette période et qu’est-ce qui a finalement déclenché votre départ définitif ? </p>

<p>Kamel Daoud : Comme pour beaucoup d’Algériens, le chemin de l’exil est devenu nécessaire. Cet épisode dont vous parlez, c’est à la limite de l’anecdote, mais je ne suis pas quelqu’un d’idiot, et donc je tire les conclusions très vite. C’était un an, deux ans de pression énorme. Physiquement, ça se traduit par un malaise, par la maladie. Vous vous levez et vous ne vous sentez pas bien. Une dictature, ça commence au ventre, vous avez mal au ventre dès le matin. Et puis ça passe par l’éclaircissement des rangs autour de vous, parce que les gens ne vous fréquentent plus, parce qu’ils ont peur. Je voyais venir une sorte d’hystérisation du lien. Et je savais que cette hystérisation ne pouvait jouir d’elle-même que par la violence. </p>

<p>En arrivant en France, j’avais décidé de ne pas en faire un sujet de discussion. On m’a proposé des rendez-vous médiatiques pour en parler, j’ai refusé. Mon pays me manque physiquement, chaque matin. Mais ils ne peuvent pas me déposséder de mon Algérie. C’est hallucinant de voir des Algériens lancer des pétitions pour me déchoir de ma nationalité. </p>

<p>Le Point : On pense à Boualem Sansal. Pourquoi les intellectuels algériens sont-ils si exposés aujourd’hui, même et surtout lorsqu’ils vivent en France ? </p>

<p>Kamel Daoud : Parce qu’ils incarnent la réflexion critique, la nuance et l’universalité, autant de valeurs incompatibles avec les identités de repli et le chauvinisme cultivé comme projet national en Algérie. Sansal, par sa liberté de ton, son esprit rieur et sa singularité assumée, représente l’exact opposé de la morbidité que promeut actuellement le régime algérien. </p>

<p>Boualem Sansal est devenu malgré lui le symbole de cette relation complexe et souvent conflictuelle avec la France, relation instrumentalisée pour renforcer une légitimité chancelante. Ainsi, il paie aujourd’hui le prix de son courage intellectuel, de sa capacité à défier le discours dominant et à proposer une alternative lucide à l’histoire officielle. </p>

<p>Un intellectuel qui vient d’Algérie et qui a une audience mondiale, il incarne quoi ? La réussite, l’universalité, l’acceptation. Je ne renoncerai pas à mon algérianité. </p>

<p>J’adore ce pays, c’est mon pays. Mais je ne renoncerai jamais non plus à ce que m’a permis la France. Ce décalage me pousse à réfléchir sans cesse. Je suis hybride, bicéphale, trilingue, entre deux mondes. Cette contradiction nourrit ma réflexion, même si elle excite aussi les radicalités qui voudraient me réduire au rôle du traître. </p>

<p>Le Point : Vous insistez beaucoup sur l’importance de continuer à vivre pleinement face à la menace, notamment islamiste, et vous dites que vous préférez de loin la sieste ou les fruits à l’obsession pour l’islamisme. Comment continuez-vous à vivre sereinement ? </p>

<p>Kamel Daoud : Je ne sais pas s’il faut répondre à ce genre de questions, parce que je n’aime pas cette idée d’être un martyr. D’autres le paient beaucoup plus cher. Que suis-je par rapport à une Iranienne qui doit choisir la longueur de sa jupe en fonction de vingt mille mollahs ? Une lycéenne kidnappée au Nigeria par Boko Haram ? Une Algérienne qui se fait immoler parce qu’elle a dit non à un prétendant ? </p>

<p>Les islamistes sont obsédés par des gens comme nous, pas l’inverse. Ils peuvent prier vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ça ne me dérange pas. Mais eux ne veulent pas que je vive ma vie. Tel est le paradoxe : ce sont eux qui sont obsédés par notre liberté. </p>

<p>Le Point : Vos chroniques couvrent une décennie marquée notamment par la violence terroriste en France. Quel est votre regard rétrospectif sur ces dix ans ? </p>

<p>Kamel Daoud : En France, quoi qu’on dise – même si être décliniste est devenu une forme d’intelligence ! –, il y a encore des gens qui résistent. Il faut juste trouver les bons mots pour sortir la France de cette tétanisation par la culpabilisation qui fait qu’elle accepte tout. Les premiers qui en profitent, ce sont les islamistes. </p>

<p>Je vais dire une monstruosité : en France, il est peut-être trop tard. Comme disait Mahmoud Darwich : « Vous êtes déjà israéliens, nous sommes déjà palestiniens. » Ici, c’est pareil : on ne peut plus revenir en arrière. Ce qu’il faut maintenant, c’est construire une francité qui ne soit ni celle de l’agenouillement et de la contrition ni celle du repli sur soi. </p>

<p>Ce n’est qu’en France qu’on peut construire quelque chose de pluriel et de riche. Ce n’est qu’en France, grâce aux libertés académiques, qu’on peut penser l’islam. Ce n’est qu’en France qu’on peut penser le présent parce qu’on a même la liberté de détester ce pays. </p>

<p>Je réponds souvent à ceux qui me parlent mal de la France : un pays, c’est là où on voudrait voir grandir ses enfants. Ce n’est pas là où on a un drapeau ou deux. Je ne suis pas de ceux qui disent détester ce pays tout en y envoyant leurs enfants. Je suis trop paysan. Nous avons un proverbe en Algérie qui parle de « ceux qui mangent les récoltes et crachent sur les racines » – je ne suis pas de ceux-là. </p>

<p>Le Point : Vraiment, est-ce déjà trop tard pour la France ? </p>

<p>Kamel Daoud : Non, mais ça risque de l’être. Regardez : nous sommes là en train de discuter, vous allez publier cet entretien sans être censuré, je dis ce que je veux et je prendrai un taxi en sortant, sans être suivi ni photographié. Ce sont des libertés précieuses qu’il faut défendre avant qu’il ne soit, pour le coup, vraiment trop tard."</p>

<p>« Avant qu’il ne soit trop tard. Chroniques 2015-2025 », de Kamel Daoud (Les Presses de la Cité, 464 p., 23,90 €). À paraître le 3 avril.</p>

<p>Kamel Daoud, propos recueillis par Peggy Sastre pour Le Point, le 27 mars 2025.</p>
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	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
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	<pubDate>Thu, 27 Mar 2025 21:38:00 +0000</pubDate>
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	<title><![CDATA[&quot;La laïcité française n’est pas soluble dans le multiculturalisme&quot;]]></title>
	<description><![CDATA[<p>En défendant, au micro de Sonia Mabrouk sur Europe 1, que seuls l’État et ses agents devaient être neutres concernant le port de vêtements religieux dans les emplacements publics, Édouard Philippe et Élisabeth Borne ne sont pas montrés fidèles à la loi de 2004. Analyse de Anne-Hélène Le Cornec Ubertini, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, autrice de « Le poison du Communautarisme. La gauche sans le peuple » (L’Harmattan).</p><p class="article-text article-body__item">Les députés hostiles à la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905 voulaient que la liberté de croire soit la liberté de faire, que la liberté de conscience soit la liberté de pratique religieuse dans les emplacements publics. Savez-vous qu’ils ont perdu et que la loi de 1905 a été votée ?</p><p class="article-text article-body__item">À LIRE AUSSI : <a href="https://www.marianne.net/societe/laicite-et-religions/interdiction-des-signes-religieux-si-cette-loi-ne-passe-pas-le-sport-tombera-et-avec-lui-la-loi-de-1905">Interdiction des signes religieux :"Si cette loi ne passe pas, le sport tombera… et avec lui, la loi de 1905"</a></p><p class="article-text article-body__item">Cela paraît évident, mais pas pour tout le monde. Interrogés par la journaliste Sonia Mabrouk sur Europe 1, Édouard Philippe et Élisabeth Borne ont fait gagner les perdants : seuls l’État et ses agents devraient être neutres, la loi de 2004 sur l’interdiction du port de signes religieux ostensibles dans les écoles, collèges et lycées aurait un caractère d’exception en raison du jeune âge des élèves quand la liberté du port de vêtements religieux dans les emplacements publics serait la règle. Le voile islamique poserait problème s’il était imposé, mais il ne le serait pas nécessairement, bien des jeunes filles et des femmes le porteraient librement et ce ne serait pas forcément un signe d’entrisme islamiste ou de soumission de la femme.</p>
<p>La loi de 2004, confirmation écrite de l’esprit de la loi de 1905</p>
<p class="article-text article-body__item">Alors non, les Églises n’ont pas demandé le divorce pour faute de l’État et ne l’ont pas contraint à la neutralité pour avoir plus de liberté cultuelle en 1905. Non, la loi de 2004 n’est pas une exception, elle est la confirmation écrite de l’esprit de la loi de 1905. Confirmation rendue nécessaire par la position du Conseil d’État, peu enclin à appliquer la loi de 1905 dans sa lettre et son esprit. Non, le port du voile islamique porté librement n’émet pas un message différent de celui qui est imposé. Le message est adressé à autrui, particulièrement aux hommes dont les pulsions sexuelles seraient incontrôlables et plus généralement à tous ceux qui peuvent le voir, sans considération de leur liberté de conscience, pourtant garantie par la loi de 1905.</p><p class="article-text article-body__item">À LIRE AUSSI : <a href="https://www.marianne.net/agora/entretiens-et-debats/richard-malka-nous-navons-pas-su-transmettre-le-gout-de-la-laicite">Richard Malka : "Nous n’avons pas su transmettre le goût de la laïcité"</a></p><p class="article-text article-body__item">Le libre port du voile n’enlève rien au message de soumission de la femme qu’il émet. Chaque femme est libre de préférer être soumise. Curieusement, dire que certaines femmes portent le voile librement suffirait à écarter toute idée de soumission. Pourtant l’un n’empêche pas l’autre. En revanche, la promotion de la soumission de la femme concerne la société qui doit, si elle défend à la fois la laïcité, l’égalité de droits entre les hommes et les femmes et la protection des mineurs, refuser a minima l’affichage public de la soumission de la femme. Comment faire le tri entre les différents arguments quand ceux qui s’expriment sont censés avoir une expertise sur le sujet ?</p><p class="article-text article-body__item">Premier point. Est-il besoin de dire que c’est l’État qui a divorcé des Églises pour faute en 1905 ? À force de désinformation, la réponse est peut-être oui. Alors voici un extrait de la présentation de la loi de 1905 par Aristide Briand, son rapporteur, qui ne laisse aucun doute : « MM. Yves Guyot et Sigismond Lacroix font un exposé de la situation du clergé, que nous ne pouvons mieux faire que de citer : […] "Et quand le prêtre a pris sa place partout, dans toute la so­ciété, quand il tient l’éducation d’une main, l’assistance de l’autre, il descend dans la congrégation. Les articles 291 et 292 du Code pénal lui sont inconnus. La congrégation se forme, se développe, enfonce ses racines dans le sol, en fait émerger de vastes casernes, d’immenses bâtiments, sé­questre, enferme des multitudes, fouille de ses tentacules toutes les couches sociales pour en aspirer la vie et la ri­chesse." La solution de MM. Yves Guyot et Sigismond Lacroix était celle que nous préconisons aujourd’hui : répondre aux prin­cipes de persécution du clergé, par des principes de liberté ; rejeter les prêtres dans leurs églises, pour que soit affranchie la société laïque. » (Briand, 4 mars 1905, p. 107-108).</p>
<p>Neutralité de l'État et de ses représentants</p>
<p class="article-text article-body__item">À propos de l’actuel article 35-1 de la loi de 1905 (le numéro d’article a changé dans le temps) Aristide Briand expliquait ainsi son esprit : « Si l’État demeure neutre à l’égard des Églises, celles-ci doivent observer une neutralité absolue à l’égard de l’État » (4 mars 1905, p. 289).</p><p class="article-text article-body__item">À LIRE AUSSI : <a href="https://www.marianne.net/politique/laicite-dans-l-enseignement-prive-quand-pierre-ouzoulias-fait-tomber-les-masques-hypocrites-de-la-droite-et-du-centre">Laïcité dans l'enseignement privé : quand Pierre Ouzoulias fait tomber les masques hypocrites de la droite et du centre</a></p><p class="article-text article-body__item">La loi oblige l’État et ses représentants à être neutres et en fait autant pour les cultes et leurs représentants (quels qu’ils soient, puisque les cultes sont désormais libres de leur organisation interne). Les Églises restent néanmoins en liberté surveillée par l’État et le Titre V « Police des cultes » de la loi de 1905 y pourvoit.</p><p class="article-text article-body__item">Deuxième point. Le peu d’appétence du Conseil d’État pour la loi de 1905 est sans équivoque dans les propos de Jean-Marc Sauvé, vice-président du Conseil d’État de 2006 à 2018 : « Chaque fois qu’il [le Conseil d’État] a été saisi de ces questions ou lorsque les autorités publiques ont proposé d’en retenir une vision restrictive, il a tranché en faveur d’une lecture ouverte du principe de laïcité » (Sauvé, 2017). Dans le journal La Croix, Jean-Marc Sauvé a justifié cette entorse à la loi de 1905 : « "On a essayé à chaque fois de prendre en compte tous les courants de pensée et de motiver les choix que nous faisions sans se réfugier derrière la lettre de la loi ", assure-t-il. "Nous avons ainsi le sentiment d’avoir contribué à créer de la cohésion sociale et du consensus" » (Rouden, 2018).</p><p class="article-text article-body__item">Le rôle du Conseil d’État n’est évidemment pas de prendre en compte tous les courants de pensée. Le citoyen est en droit d’attendre qu’il suive la lettre de la loi. Plus offensif, le conseiller d’État Thierry Tuot considérait qu’appliquer l’esprit de la loi de 1905 était la preuve d’un manque d’intelligence : « Le devoir d’intelligence impose ensuite ce que nous cessions de faire des contresens historiques, en recyclant les valeurs des années 1900 pour traiter les problèmes des années 2000. La laïcité, n’est pas, comme d’ailleurs tous les grands principes constitutionnels, un état figé du droit, mais un principe de morale publique qui structure une action publique. Elle n’est pas une condamnation de la religion, ou une interdiction, elle est avant tout l’affirmation la plus nette de la liberté » (Thierry Tuot dans son rapport officiel La grande nation pour une société inclusive, 2013, p. 63). La lettre et l’esprit de la loi ayant été largement abandonnés dans les avis et la jurisprudence du Conseil d’État, la loi de 2004 devenait nécessaire pour que la laïcité s’applique au moins à l’école.</p>
<p>Le voile, signe de soumission</p>
<p class="article-text article-body__item">Troisième point. Le voile est un signe de soumission, librement consentie ou pas, au moins au dogme qui ne fait pas mystère de l’infériorité de la femme. Le voile affiche publiquement l’inégalité homme-femme. Pourtant, si nous nous reportons à la loi n° 2014-873 du 4 août 2014 « pour l'égalité réelle entre les femmes et les hommes », les institutions publiques, même si elles sont opposées à la loi de 1905, devrait lutter contre les stéréotypes sexistes qui portent atteinte à la dignité des femmes et font violence à toute personne de bonne volonté :</p><p class="article-text article-body__item">« Article 1. L'État et les collectivités territoriales, ainsi que leurs établissements publics, mettent en œuvre une politique pour l'égalité entre les femmes et les hommes […]. La politique pour l'égalité entre les femmes et les hommes comporte notamment : 1° Des actions de prévention et de protection permettant de lutter contre les violences faites aux femmes et les atteintes à leur dignité ; […] 3° Des actions destinées à prévenir et à lutter contre les stéréotypes sexistes »</p><p class="article-text article-body__item">À LIRE AUSSI : <a href="https://www.marianne.net/agora/humeurs/derriere-la-laicite-dynamique-vantee-par-francois-l-hypocrite-hostilite-du-pape-pour-la-laicite-tout-court">"Derrière la 'laïcité dynamique' vantée par François, l'hypocrite hostilité du pape pour la laïcité tout court"</a></p><p class="article-text article-body__item">La liberté de porter ce que l’on veut ou de ne rien porter n’est pas un droit absolu. Les vêtements ne sont pas réductibles à des bouts de tissus. Ils parlent sans mot dire et s’imposent à la conscience d’autrui. Qui l’ignore ? Le prêt-à-penser sur la laïcité ouverte aux religions n’a pas l’assentiment des citoyens qu’il s’agit de convaincre. La loi de 1905 fait partie de l’art de vivre à la française. Elle permet l’indivisibilité du peuple. Et l’on voudrait l’échanger contre le multiculturalisme conflictuel anglo-saxon ?</p>]]></description>
	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
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