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	<title><![CDATA[Signet Loupe: Articles de blog de France]]></title>
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	<description><![CDATA[]]></description>
	
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	<guid isPermaLink="true">https://ememiom.fr/iom/blog/view/759/pour-un-mouvement-des-reacs-de-gauche</guid>
	<pubDate>Sat, 13 Nov 2021 13:04:30 +0000</pubDate>
	<link>https://ememiom.fr/iom/blog/view/759/pour-un-mouvement-des-reacs-de-gauche</link>
	<title><![CDATA[Pour un mouvement des réacs de gauche !]]></title>
	<description><![CDATA[
<p>Il faudrait créer un mouvement des réacs de gauche. On ne serait pas nombreux mais on se sentirait moins seul.</p>

<p>À la différence du réac de droite qui ne s’est pas remis de Mai 68, le réac de gauche,lui,  pince du nez devant la victoire de l’Argent et des valeurs marchandes dans tous les domaines . Comme le réac de droite , c’est un aristocrate vieux con, mais qui voudrait être parfois désintéressé.</p>

<p>Le réac de gauche est catastrophé par la baisse du niveau de nos résultats scolaires parce qu’il croit que l’éducation est l’essentiel pour former un citoyen éclairé - il est d’ailleurs outré par l’écriture inclusive , les anglicismes du globish numérique ,tous ces massacres grossiers de la langue, notre vraie identité nationale. </p>

<p>Le réac de gauche n’aime pas non plus l’indignation morale. Non qu’il soit immoral, mais il se préoccupe d’efficacité , sait que la vie collective est affaire de rapports de force, de tours et détours et se méfie par dessus tout des culs bénis et autres peine à jouir des religions anciennes et nouvelles (qui ne disent pas leur nom), dont le but est d’assoir leur pouvoir sur les autres. </p>

<p>Le réac de gauche déteste aussi le ressentiment , la victimisation, l’obsession identitaire de l’époque : les injustices le préoccupent mais il croit en la responsabilité personnelle, pas à l’individu-roi comme un enfant . Il voudrait d’ailleurs que la justice redevienne l’objet du politique plutôt que cette volonté permanente d’imposition du Bien par la contrainte. </p>

<p>Le réac de gauche aime l’autorité de l’Etat c’est à dire de le respect d’une loi votée après délibération - il déteste les voyous, petites frappes et autres mafias . Mais il aimerait une démocratie plus délibérative et se méfie du bonapartisme comme du désordre gauchiste.</p>

<p>Bref c’est un ringard tout à fait inadapté à l’époque, voué à être minoritaire et à avoir le cul entre plusieurs chaises. Mais c’est ce qui fait sa fierté : réussir à ne pas (trop) se vautrer.</p>
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	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
</item>
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	<guid isPermaLink="true">https://ememiom.fr/iom/blog/view/757/les-marches-financiers-creation-de-valeur-et-destruction-de-valeur</guid>
	<pubDate>Thu, 11 Nov 2021 20:26:39 +0000</pubDate>
	<link>https://ememiom.fr/iom/blog/view/757/les-marches-financiers-creation-de-valeur-et-destruction-de-valeur</link>
	<title><![CDATA[Les marchés financiers - Création de valeur et destruction de valeur.]]></title>
	<description><![CDATA[
<p>Prononcé le 30 août 2001 - Déclaration de M. Jean-Pierre Chevènement, député du Mouvement des citoyens. </p>

<p>Les marchés financiers jouent un rôle aujourd'hui essentiel, mais vous n'attendez sans doute pas de moi que j'en fasse le panégyrique..<br />Il n'est pas non plus dans mon intention de les diaboliser. Le développement des marchés financiers, depuis vingt ans, a correspondu à des besoins objectifs de financement de la part des Etats et en particulier du Trésor américain, en raison du poids croissant des déficits budgétaires et de la dette.<br />Il fallait aussi assurer le financement de l'économie américaine par l'épargne japonaise et européenne. Le développement des marchés d'actions (Wall Street) s'est fait grâce à l'afflux de l'épargne américaine mais aussi des capitaux venus du monde entier.<br />La globalisation financière a été -faut-il le rappeler- l'objectif recherché avec constance par la politique des Etats-Unis, relayée par le FMI, l'OCDE et l'Union européenne, (libération des capitaux, désintermédiation et dérégulation bancaires, orientation de l'épargne vers les marchés financiers).<br />Les marchés financiers ont symbolisé, pendant les années quatre-vingt-dix, la confiance en l'avenir de l'économie américaine, il est vrai dopée par les dépenses militaires de l'Administration Reagan depuis le début des années quatre-vingts, dépenses concentrée sur le secteur des hautes technologies, qui sont la vraie cause de l'avance prise par les Etats-Unis sur l'Europe.<br />Pour être complet, il faut aussi souligner le rôle des marchés financiers dans les restructurations d'entreprises (fusions-acquisitions) et dans le financement des entreprises émergentes.<br />La croissance américaine n'a pas trouvé sa source à Wall Street, mais Wall Street a suivi, en apportant les capitaux nécessaires, notamment à travers les fonds de pension et les fonds de placements, dont l'apport en vingt ans a crû respectivement de 2000 et 3000 %. Les Fonds institutionnels des pays de l'OCDE gèrent des masses de capitaux d'un montant de 26.000 milliards de dollars en 1998. Les transactions financières sur les marchés financiers mondiaux, représentent aujourd'hui cinquante-cinq fois le montant du commerce mondial contre un montant supérieur d'un tiers en 1971 et dix fois plus important, en 1991, après le flottement des monnaies.<br />L'espace financier mondial qui s'est créé a évidemment sa loi de fonctionnement : c'est celle de l'actionnaire, et plus précisément celle d'un très grand nombre d'actionnaires minoritaires qui représentent les différents fonds de placement. Leur pression s'exerce sur les Etats. Rappelons-nous, il y a cinq ans, les déclarations de Hans Tietmeyer à Davos : " Les marchés financiers joueront de plus en plus à l'avenir le rôle de gendarmes des Pouvoirs Publics Les hommes politiques doivent comprendre qu'ils sont sous le contrôle des marchés financiers et non plus seulement des débats nationaux. "<br />Une pression encore plus considérable s'exerce sur les entrepreneurs au travers d'une exigence de retour sur investissement très supérieure à la croissance de l'économie mondiale.<br />I - Au cur de la globalisation financière, le concept de création de valeur.<br />Tout se passe comme si aujourd'hui la création de la valeur pour l'actionnaire était devenue le ressort de l'économie mondialisée. On applique à la valorisation des entreprises les principes utilisés pour les actifs financiers.<br />L'objectif est donc d'estimer les flux à venir. C'est ainsi que, selon les promoteurs de cette méthode, la création de valeur permet de mieux prendre en compte le long terme. Là se trouve une explication théorique aux opérations financières (OPA, OPE) qui, en fusionnant et en adossant les entreprises les unes aux autres, sont censées accroître leur valeur. Par une stratégie industrielle appropriée, les flux à long terme seront améliorés, ce qui accroît la valeur présente de l'entreprise et justifie le paiement d'un prix élevé par l'initiateur de l'offre.<br />Vous le savez, la version aujourd'hui la plus en vogue de la création de la valeur est appelée la valeur économique ajoutée, l'EVA (Economic Value Added). L'" EVA " est maintenant une marque déposée aux Etats-Unis. Sous diverses formes, elle est répandue sur la planète par les cabinets anglo-saxons de conseil en stratégie, notamment McKinsey et le BCG (Boston Consulting Group).<br />La finesse de la méthode consiste à définir comment retraiter les flux enregistrés en comptabilité pour aboutir à la valeur économique ajoutée. On obtient ainsi une succession d'EVA par année,, dont l'actualisation donne la MVA (Market Value Added) qui en est la somme. La MVA correspond dans le modèle au cours de bourse. Première observation : la création de valeur est définie par la théorie financière comme la seule création de valeur pour l'actionnaire.<br />L'EVA correspond au résultat d'exploitation moins les impôts et le coût des ressources financières (ressources propres et frais financiers). La création de valeur exclut ainsi explicitement la valeur travail.<br />L'investisseur boursier n'ira que là où la répartition est en passe d'être corrigée en faveur du capital pour obtenir ses fameux 15 % de ROE (Return On Equity).<br />II - Première observation, le concept de création de valeur pour l'entreprise accroît l'instabilité systémique des marchés.<br />1. Il y a une instabilité intrinsèque des mouvements de capitaux dans ce monde globalisé, sujet à des prophéties ou à des paniques autoréalisatrices, en proie à des comportements mimétiques, déjà décrits par Keynes, et accélérés aujourd'hui par les agences de notation. Dans ce monde, le marché valide des croyances, des " conventions ", comme le dit André Orléan. L'imitation est au cur de la rationalité " autoréférentielle " des marchés financiers.<br />Le marché financier mondial ne produit pas de rationalité collective. Il est un pouvoir d'évaluation dont la nature est avant tout médiatique. L'idée que les cours de la Bourse reflètent les fondamentaux des entreprises cotées est démentie par la réalité, comme on l'a vu avec l'effondrement récent du Nasdaq. En France la bourse a stoppé pendant seize ans, de 1962 à 1978 et si à long terme la progression est incontestable, on ne peut pas faire l'impasse sur l'Histoire (les deux guerres mondiales) ni sur un retour possible à l'Histoire. Le grand risque l'ANOMIE.<br />Il apparaît qu'il n'y a pas de finance autorégulée. L'action des Etats ou du FMI, comme prêteurs en dernier ressort, est une garantie fondamentale qui seule permet d'établir une nouvelle " convention " et par conséquent un nouvel équilibre.<br />2. Le concept de création de valeur accroît l'instabilité financière des marchés : En prétendant justifier la valeur boursière par la prise en compte du long terme, il accroît l'amplitude des réactions immédiates à la moindre modification d'informations au demeurant toujours très incertaines sur les perspectives à long terme. Cette sensibilité est techniquement mesurable au travers des PER (Price Earning Ratio) rapportant les cours de bourse aux bénéfices. Un PER de 20, bas de la fourchette des indices boursiers actuels, implique qu'une baisse de un euro des bénéfices entraînera une baisse de 20 euros du cours. Plus le PER d'une entreprise est élevé, plus la bourse reflètera la fluctuation de son cours. La capacité des marchés financiers à gérer l'incertitude propre au long terme a été invalidée par les expériences récentes, par exemple celle de la nouvelle économie (chute du Nasdaq de 65 % en un an) que j'ai déjà évoquée.<br />La minimisation des risques par les gestionnaires de fonds conduit les intervenants à diversifier leurs portefeuilles, ce qui accroît l'interdépendance des marchés financiers, mais aussi paradoxalement le risque systémique.<br />Or, le principal facteur de crise est lié au " panurgisme " obligé des intervenants. Un vaste mouvement de marché entraîne ceux qui sont à contre-courant à supporter des pertes latentes de plus en plus importantes, et finalement insupportables. Ils sont alors dans l'obligation de fermer leur position en accentuant le mouvement initial du marché. Ce phénomène de " stress " se diffuse aujourd'hui de plus en plus rapidement.<br />Le fonctionnement des marchés financiers contient donc en lui-même un facteur explosif. Le concept de création de valeur y contribue. Issu d'une critique des règles comptables, il paraît aujourd'hui susceptible de s'y substituer au travers du concept de " fair value " que les autorités comptables internationales (IASC - International Accounting Standard Committee) envisagent de généraliser pour les sociétés cotées. La fair value consiste à substituer à la valeur historique d'acquisition des actifs financiers enregistrés dans les comptes, leur valeur de marché, ce qui est supposé correspondre à la fameuse MVA. Dans ces conditions, c'est l'ensemble de l'économie qui vivrait au gré des aléas boursiers. L'Europe continentale, le capitalisme rhénan mais aussi la France, y sont hostiles et sont parvenus pour l'instant à différer cette décision.<br />L'instabilité intrinsèque des marchés, leur réactivité au court terme, les imperfections de l'information disponible, pèsent naturellement sur leur " efficience " théorique. Après avoir créé de la valeur, les marchés financiers peuvent aussi générer des destructions de ressources importantes.<br />Le Monde a publié une étude fort instructive sur douze fusions géantes. Ce sont huit cent milliards d'euros de valeur boursière qui se sont volatilisés. Le remboursement des dettes contractées, l'amortissement des coûts d'acquisition ont fait fondre le bénéfice par action. Depuis le rachat d'Orange, la capitalisation de France-Telecom a ainsi baissé de plus de 75 %.<br />Le concept de création de valeur peut favoriser l'instabilité du système. Aux Etats-Unis, jusque l'an 2000, l'inflation des actifs boursiers avait ainsi supplanté celle des produits, cependant que l'insuffisance d'épargne intérieure rendait nécessaire l'appel aux capitaux du reste du monde. La Réserve fédérale s'est trouvée démunie pour lutter contre ces effets pervers sans casser la croissance. Les difficultés actuelles de l'économie américaine illustrent l'impasse dans laquelle la prédominance des marchés financiers a engagé l'ensemble du système économique et financier.<br />III - Seconde critique plus fondamentale : le concept de création de valeur sape à terme toute idée de stratégie coopérative.<br />Censée intégrer le long terme, la théorie de la création de la valeur privilégie en fait l'incidence à court terme de choix ou d'éléments de long terme. Elle ne réduit pas mais aggrave la myopie comptable. Surtout elle élimine toute dimension collective. Elle méconnaît les solidarités les plus fondamentales et par exemple le fait que les salaires d'aujourd'hui seront les débouchés de demain.<br />Depuis vingt ans, l'Europe et les grands pays industriels tentent de gérer leurs contradictions dans le cadre de stratégies coopératives. L'idée maîtresse est qu'une action apparemment contraire à son intérêt peut néanmoins servir son initiateur si elle entraîne une réciprocité de la part de ses partenaires, qui sont autant des alliés que des concurrents. Cette problématique existe aussi au niveau des agents économiques. Le keynésianisme était une forme efficace de stratégie coopérative. Aujourd'hui, la création de valeur, en réduisant les références et les horizons au cours de bourse, sape les capacités coopératives des entreprises. Chacun se crispe sur sa gestion immédiate de création de valeur. Le long terme est pour chacun trop aléatoire pour justifier des sacrifices économiques ou sociaux immédiats. L'inhibition des stratégies coopératives qui résulte du concept de création de valeur est évidemment un élément considérable de destruction de valeurs à l'échelle collective.<br />L'exigence d'une rentabilité à 15 % n'est pas soutenable dans la longue durée. On observe d'ailleurs que celle-ci dans le passé récent a été obtenue plus par les plus values que par les dividendes (13 contre 2,8 % à Wall Street dans les années quatre-vingt-dix).<br />Le gouvernement d'entreprise (corporate governance) pénalise l'investissement à long terme, comme on l'a vu avec la récente crise de l'électricité aux Etats-Unis. Il crée un modèle de développement myope et foncièrement inégalitaire entre une minorité de gagnants et les trois quarts des salariés dont le pouvoir d'achat individuel -essentiellement constitué par les salaires- a plutôt tendance à stagner.<br />Le gouvernement d'entreprise ne répond qu'aux intérêts à court terme des Fonds de pension, essentiellement anglo-saxons qui n'ont guère de préoccupations industrielles ou sociales. Le concept financier de création de la valeur vise à leur donner une légitimité, mais la politique du monde -un monde réduit aux grands pays industrialisés, qui représentent l'essentiel de la capitalisation boursière- peut-elle se faire à la corbeille, comme aurait dit le général de Gaulle, ou plus précisément aujourd'hui sur les marchés financiers interconnectés ? Il y a là un grand danger pour l'avenir de nos sociétés.<br />La création de valeur pousse également à ce que soit réduit le poids des prélèvements publics qui obèrent l'EVA. Sans doute les services publics doivent-ils être gérés avec le souci d'améliorer leur efficacité, mais une dégradation des services publics et des équipements collectifs finirait par peser sur les performances des entreprises. Un équilibre est à trouver. Il ne peut résulter de la seule prise en compte de la création de valeur boursière.<br />S'il n'est pas dans l'intérêt à moyen ou long terme d'un pays de favoriser la bulle spéculative, ne serait-ce qu'à cause des risques liés aux effets de richesse, les écarts de capitalisation qui en résultent peuvent évidemment exposer les entreprises à des prédateurs étrangers. Le jeu des OPE, par la facilité qu'il implique -on paie contre du papier actions et non contre de l'argent- favorise inévitablement les entreprises surcapitalisées. C'est un risque majeur. Il y a une réponse de surenchère dans la course à la capitalisation. Elle participe de la bulle. Une autre voie, plus salutaire et raisonnable, consiste à décliner cette forme de compétition et à maintenir d'autres moyens d'endiguement des conséquences des déséquilibres d'inflation boursière d'un pays à l'autre. A cet égard, le récent rejet de projet de directive OPA par le Parlement européen est salutaire. Ce texte aurait exposé les entreprises européennes des pays à faible inflation boursière comme la France à n'importe quel prédateur boursier.<br />IV - Mettre les marchés financiers au service de la croissance.<br />La domination de la finance sur l'industrie et de la spéculation sur la production ne sont pas soutenables à long terme.<br />1. Le marché ne possède pas en lui des forces de rappel suffisantes pour rétablir un prix d'équilibre.<br />Pour stabiliser le système, étouffer les crises et rétablir la confiance, comme on l'a vu avec le rachat des Caisses d'Epargne américaines en 1991, avec les crises mexicaine en 1994, asiatique en 1997, russe en 1998, argentine et brésilienne aujourd'hui. Il a fallu alors des prêts massifs aux pays dits émergents, ou encore renflouer les fonds de placement en valeurs russes LTCM.<br />Ce sont les prêteurs publics en dernier ressort qui ont dû remédier à la myopie et à l'entraînement moutonnier des banques et des marchés. Il es donc normal que les Pouvoirs Publics veillent à assurer la transparence sur les marchés, empêchent les manipulations, bref assurent leur contrôle dans l'intérêt public et dans celui des opérateurs eux-mêmes.<br />2. Il est clair surtout que la prise de risques majeurs à très long terme ne peut être assurée raisonnablement que par les Etats.<br />Le capitalisme patrimonial ignore naturellement tous ceux qui n'ont pas de patrimoine. Il ignore plus fondamentalement les citoyens que nous sommes tous, irréductibles à l'homo oeconomicus de la théorie économique. Toute société a besoin que s'exercent les fonctions régaliennes, que soit assurée la cohésion sociale, que fonctionnent des services publics correspondant aux grands besoins de santé et d'éducation, ou à des monopoles naturels, disposant d'une assise territoriale (réseaux de chemins de fer ou d'électricité). Les grands programmes de recherche et de développement technologiques ne peuvent être lancés et financés dans la durée que par la Puissance Publique.<br />La compétitivité ne se réduit pas en effet à la somme des performances partielles des entreprises. La cohésion sociale et la qualité du système national d'innovation contribuent essentiellement à la création de richesses. Or, ce sont des phénomènes collectifs, tout comme la culture et l'éducation, l'apprentissage et la diffusion du progrès technique, l'acceptation raisonnable des risques technologiques qu'il appartient à la Puissance Publique de susciter par un débat responsable, permettant de dominer les peurs irrationnelles, dont est porteur un concept aussi peu rigoureux que le trop fameux " principe de précaution ". Tout cela procède d'un effort de la collectivité dans son ensemble et suppose la restauration d'une capacité de réflexion collective et d'action à long terme de la Puissance Publique et de l'ensemble des partenaires sociaux.<br />3. L'entreprise elle-même a besoin de la durée.<br />Concrètement, l'entreprise mérite mieux que la financiarisation qui la transforme en actif pur, dont il s'agirait de maximiser la valeur boursière. L'entreprise a besoin d'actionnaires stables et d'un management qui puisse inscrire son action dans la durée. Or, la part des non résidents dans le capital des entreprises françaises est devenu trop importante, passant, durant les années quatre-vingt-dix de 10 % à 35 % selon la Banque de France. La part des investisseurs étrangers atteindrait 50 % pour l'ensemble des sociétés figurant au CAC 40. De même, et le mouvement s'est accéléré ces dernières années, beaucoup de PME à fort potentiel de développement sont-elles aujourd'hui contrôlées par des capitaux étrangers. L'épargne française se place plus volontiers en obligations qu'en actions.<br />La situation de la France contraste de ce point de vue avec celle des autres pays industrialisés, où le taux de détention de la capitalisation boursière par les non-résidents est notablement plus faible : 11 % pour le Japon, 10 % pour l'Allemagne, 9 % en Grande-Bretagne, 6 % aux Etats-Unis. Il est vrai que la part détenue par chaque Fonds d'investissement est souvent très faible.<br />La fin du système de participations croisées expose cependant nos grandes entreprises au risque de prédateurs boursiers. Il est certainement souhaitable de faire remonter la part de l'actionnariat stable : la moitié des sociétés cotées au CAC 40 a un noyau dur inférieur à 30 %, quinze d'entre elles inférieur à 20 %, cinq inférieur à 10%. Cela peut se faire par rachat d'actions ou par le développement de Fonds d'épargne salariale qui peuvent intervenir dans la gestion dès lors qu'ils représentent environ 10 % de la capitalisation.<br />Cette situation a un inconvénient majeur : La subordination trop étroite des dirigeants aux actionnaires peut aboutir à des résultats profondément négatifs. L'amélioration du rendement boursier se fait en fonction de considérations à court terme, au détriment des investissements et des synergies à long terme. La valeur d'un dirigeant ne se résume pas à la publication des comptes semestriels, voire trimestriels, de son entreprise, et la gouvernance externe par le marché atteint vite ses limites. Le diktat des normes de gestion anglo-saxonnes sur les entreprises françaises est profondément destructeur des cultures d'entreprise et des solidarités sociales sans lesquelles une société démocratique ne peut vivre.<br />Le pouvoir dans les entreprises doit être exercé par des actionnaires stables, assurant soit directement la gestion de l'entreprise, soit un contrôle sur un directoire gérant celle-ci dans la durée. La prédominance des marchés financiers s'exerce souvent par des effets d'opinion. Cette logique conduit au mythe d'entreprises sans usines, et bientôt sans salariés, rejetant tous les problèmes sur les sous-traitants.<br />Il faut éviter un retour à l'archéocapitalisme du XIXème siècle qui ressusciterait des tensions d'un autre temps. Il faut pour cela reconquérir le capital de nos entreprises pour leur redonner toutes leurs chances de développement à long terme.<br />Au total, la " création de la valeur pour l'actionnaire " est un concept microéconomique qui n'a de signification que contextuelle. Ne confondons pas le besoin de liquidité avec le problème de développement économique, qui résulte de l'effort fourni par tous ceux qui travaillent et entreprennent. Les apporteurs de capitaux sont rémunérés en fonction d'une logique propre : le taux d'intérêt qui correspond à l'effort d'épargne et les dividendes que justifie la prise de risque.<br />La création de valeur proprement dite se réalise dans l'entreprise grâce à l'effort de tous ceux qui y travaillent, qui innovent, améliorent les processus de production et la qualité des produits, grâce aux chefs d'entreprise que vous êtes, auxquels incombent la responsabilité d'anticiper les tendances du marché, d'orienter la recherche et le développement technologique, d'organiser la production, de créer un climat social favorable au sein de l'entreprise elle-même. La création de valeur implique aussi une action à longue portée de l'Etat. Elle ne va pas non plus sans des services publics performants, je pense en particulier au système éducatif. Plus que jamais la France doit faire le pari de l'intelligence en fixant clairement à l'Ecole ses missions. L'élévation du niveau de formation et la qualification de notre main d'uvre est notre principal atout.<br />*<br />* *<br />Evitons donc les oppositions dogmatiques. Il n'est pas nécessaire de combattre les excès d'une économie administrative par un excès inverse qui serait la dictature des marchés financiers.<br />Il n'y a rien à gagner à opposer une conception purement créancière du monde à la citoyenneté, ensemble indissociable de droits et de devoirs, dont l'Etat, en tant qu'expression de la nation, communauté de citoyens, est le garant en dernier ressort. Non seulement encore une fois parce que les marchés ont besoin d'un principe extérieur pour surmonter leurs crises, mais bien plus encore parce que le développement économique à long terme a besoin de références stables. Pour que des normes et des objectifs collectifs suscitent l'adhésion de la collectivité et des partenaires sociaux, il est nécessaire qu'ils résultent d'un débat démocratique argumenté, sanctionné par le suffrage universel. On ne peut faire l'impasse sur les nations et sur la démocratie, dont elles sont le cadre, pour assurer un développement soutenable à long terme, sauf à prendre le risque de délégitimer profondément le mécanisme économique lui-même. L'économie de marché a besoin de la démocratie. Le principal danger qui guette le monde, c'est l'anomie, l'absence de règles. Sachons donc préserver la légitimité démocratique qui les fonde dans chaque nation. C'est dans le développement à long terme, inséparable des choix collectifs, auxquels les marchés peuvent contribuer, mais que seuls ils ne peuvent pas faire, que gît le vrai potentiel de création de valeur par les entreprises.<br />V - Assurer la croissance à long terme de l'économie française.<br />Je ne voudrais pas conclure sans dessiner quelques perspectives sur les conditions à réunir pour assurer la croissance à long terme de l'économie française, car là est la véritable création de valeur.<br />Notre pays, à partir de 2006, et l'Europe plus encore, vont devoir faire face aux conséquences d'une véritable implosion démographique qui posera le problème du financement de nos régimes de retraite et de notre protection sociale. Le taux de renouvellement des générations est descendu pour l'Europe à 70 %, (soit 1,45 enfant par femme).<br />La situation sera un peu moins mauvaise pour la France mais dès 2050 le rapport des actifs aux inactifs sera descendu de 2,5 à 1,5. La démographie est le problème essentiel qui se pose à la France et à l'Europe au XXIème siècle. Cette implosion démographique pèse lourdement sur l'avenir de la protection sociale. A cette question il n'y a de réponse solide et convaincante ni dans la mise en place des fonds de pensions, ni dans le développement de placements à l'étranger, dont la France, avec les emprunts russes, a déjà fait une fois l'expérience, ni dans le recours à l'immigration qui, dès lors qu'il deviendrait massif, poserait inévitablement le problème de l'intégration des nouveaux arrivants, dans le respect de nos valeurs et de nos lois, et par conséquent de la stabilité sociale.<br />En réalité, il n'y a de réponse adéquate à cette lancinante question que dans la démographie elle-même. Il convient de revoir le système de cotisations des retraites pour prendre en compte le nombre d'enfants élevés et de multiplier les possibilités de garde individuelle et collective permettant aux couples de satisfaire leur désir d'enfants (qui correspond à un taux de 2,3 enfants par femme), tout en permettant aux femmes qui le souhaitent d'exercer l'activité professionnelle à laquelle elles aspirent légitimement.<br />Plus généralement, c'est toute la politique familiale qui doit être repensée, afin de résoudre le problème de long terme qui se pose à la France, chaque pays européen ayant la responsabilité de prendre les mesures les mieux adaptées à sa culture et à son système social.<br />A l'horizon des prochaines années, l'économie française n'est pas dépourvue d'atouts. La population active progressera encore, toutes choses égales d'ailleurs, de 0,6 Millions d'ici 2010, tandis que le nombre des personnes âgées croîtra de 1,1 Million. Surtout, le nombre d'actifs employés en-dessous de vingt-cinq ans et au-dessus de cinquante-cinq ans est sensiblement plus faible en France que chez nos voisins européens (respectivement 28 % contre 51 % et 36 % contre 41 %). Si nous rejoignions la moyenne européenne des taux d'activité, la population active pourrait s'élever de 1,4 Million d'ici 2010.<br />Enfin, il subsiste en France un chômage résiduel de plus de deux millions de personnes, legs des années de stagnation et conséquence du choix de l'accrochage du franc au mark, plus particulièrement de 1991 à 1997. C'est le chômage qu'il faut continuer à résorber en priorité, avant de faire à nouveau appel à l'immigration qui n'est absorbable qu'à doses modérées (environ 100.000 par an).<br />Enfin la progression du travail féminin est appelée à continuer. Nous devons favoriser ce mouvement en desserrant les freins qui y font obstacle, notamment dans l'organisation de la vie quotidienne.<br />Au total, la population active française pourrait s'accroître d'environ 5 Millions de personnes dans la prochaine décennie à condition que soit menée une politique volontariste de croissance et de revalorisation du travail. Parallèlement un assouplissement de la législation sur les heures supplémentaires s'avérera nécessaire pour aider les entreprises à remédier à leurs difficultés de recrutement. Il subsiste donc des possibilités de croissance pour les entreprises françaises à partir des ressources humaines dont le pays dispose encore. Mais les années qui viennent doivent être impérativement mises à profit pour redresser le taux de natalité et assurer le renouvellement des générations. Avec 778.000 naissances en 2000, soit un taux de renouvellement des générations de 1,86, la France s'est rapprochée de l'objectif minimal (2,1). Si la France ne veut pas disparaître, elle doit donner l'exemple du redressement qui sera indissociablement démographique et économique.<br />Cela suppose, bien sûr, que par ailleurs l'action publique crée les conditions de la croissance dans deux domaines stratégiques. :<br />1) D'abord, s'agissant du cadrage économique global, il est impératif que l'euro reste compétitif et que son taux ne se relève pas sensiblement au-dessus du cours actuel. C'est une erreur de se réjouir de la remontée de l'euro. Le taux actuel favorise encore en effet la localisation des investissements en particulier ceux des grandes sociétés multinationales dans la zone euro.<br />Il faudra pour cela, et pour ne pas brider la croissance, que la Banque Centrale européenne revoie à la baisse ses taux d'intérêt. Le pouvoir monétaire a été imprudemment délégué à une Banque Centrale indépendante dont la seule priorité est la lutte contre l'inflation. Alors que la Federal Reserve Board considère qu'au-dessus d'un taux de chômage de 4 %, il n'y a pas de risque d'inflation la Banque Centrale Européenne se donne un taux de 11 % dit NAIRU (Non Accelerating Inflation Rate Unemployment) au-dessous duquel il y aurait danger d'inflation. Pour combattre ce dogmatisme il me paraît nécessaire que les entreprises se mobilisent en France, en Allemagne et dans le reste de l'Union Européenne, car cette politique d'argent cher et de croissance lente qui en résulterait saperait inévitablement leur position concurrentielle à long terme. Il y a là une véritable hérésie économique sur laquelle il faudra revenir, en renégociant au besoin le traité de Maastricht. A défaut, l'Europe risquerait de s'enfermer dans un cercle vicieux de malthusianisme : la remontée de l'euro conduirait au marasme économique et celui-ci, en réduisant encore la natalité rendrait irréversible l'implosion démographique, elle-même étouffant les ressorts de la croissance.<br />2) Le deuxième domaine dans lequel les Pouvoirs Publics doivent reprendre l'initiative est celui du développement technologique. C'est ainsi que les Etats-Unis ont accru leur avance sur le reste du monde depuis vingt ans.<br />Il est capital que nous portions notre effort de recherche à 3 % du PIB dans des domaines ainsi variés que les nouvelles technologies de l'information, les biotechnologies, l'énergie, notamment les réacteurs nucléaires du futur et la pile à combustible, la santé, les transports, l'agriculture et l'environnement, tout en maintenant notre effort de recherche militaire qui, sans nous engager dans l'inutile compétition du " bouclier anti-missiles ", doit nous permettre de maîtriser les technologies clés, en particulier dans l'espace et la simulation nucléaire.<br />Toute l'expérience du dernier demi-siècle en France, comme celle des Etats-Unis depuis vingt ans, montrent que l'initiative publique en matière de développement technologique est le terreau indispensable du développement économique futur et de l'émergence de nouvelles entreprises.<br />*<br />* *<br />Conclusion.<br />La création de valeur est une chose trop sérieuse pour être laissée aux théoriciens de l'économie mathématique. On ne peut parler de création de valeur que de manière globale.<br />La création de valeur est une notion qui ne peut s'apprécier que dans le contexte économique global, ne serait-ce que parce qu'elle n'est pas dissociable de sa répartition.<br />On ne peut donc faire l'impasse sur le débat démocratique pour obtenir l'acquiescement indissociable de la collectivité et des partenaires sociaux.<br />Les marchés financiers doivent être mis au service du développement et non pas l'inverse. La régulation des marchés financiers mondiaux sera inévitablement un des grands sujets de préoccupations dans les années qui viennent, avec toute une série de sujets-clés : maîtrise des fluctuation monétaires entre le dollar, l'euro et le yen, contrôle de la spéculation et en particulier des paradis fiscaux. Mais c'est un autre sujet. Mon propos aujourd'hui visait seulement à combattre les excès d'un nouvel intégrisme financier et à prôner, au contraire, les vertus du dialogue entre chefs d'entreprises et responsables politiques, dialogue nécessaire au maintien d'une grande ambition industrielle et technologique pour la France<br />(source http://www.mdc-france.org, le 07 septembre 2001)</p>
<p>013002537</p>]]></description>
	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
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	<pubDate>Thu, 11 Nov 2021 18:38:40 +0000</pubDate>
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	<title><![CDATA[Benjamin Sire : Pour combattre Eric Zemmour, il faut montrer le désastre de ses idées]]></title>
	<description><![CDATA[<p>Combattre Zemmour ? C'est possible. Mais... </p><p>Mais pourquoi donc insiste-t-on à ce point pour reproduire sans cesse les mêmes erreurs dans cette perspective de lutte ? Celles qui, année après année, n'ont jamais permis de faire reculer les idées de l'extrême-droite, ni celles du patriarche Le Pen, pas davantage que celles de sa fille, pourtant juste héritière hédoniste et dilettante.  </p><p>D'ailleurs, ces idées, on ne les combat pas, on ne les mentionne même pas. On se contente de défiler en criant "no pasaran", en campant sur des postures morales, en faisant symboliquement barrage, en appelant au front (de moins en moins) républicain, en insultant la frange croissante des électeurs qui se laisse bercer par les sirènes de la haine. Et puis ? Bah, rien. </p><p>Alors qu'Eric Zemmour se présente en épouvantail de l'élection qui s'avance et qu'avec Marine Le Pen, le courant qu'il représente dépasse les 36% d'intentions de vote au premier tour, le même cirque recommence.  </p><p>On s'indigne des provocations du polémiste, qui sont posées sur la route de son opposition comme des pièges à souris dans un couloir étroit.  </p><p>Il s'amuse à pointer des journalistes avec un fusil d'assaut ? Une ministre tweete, la gauche pousse des cris d'orfraie, les spécialistes de l'armement s'indignent des manquements aux plus élémentaires procédures liées au maniement d'une arme, les analystes imaginent qu'il s'agit d'une erreur stratégique, alors que la France s'en moque comme de l'an quarante ou se marre de la frayeur de cette presse honnie par beaucoup.  </p><p>Lui, le roi de cette culture confiture que l'on étale quand on en manque, autant pour se rassurer que pour impressionner ceux qui ont le moins d'éducation, se plante dans les grandes largeurs à Rouen, y voyant le débarquement et la source de la légende de Jeanne d'Arc ? Les doctes ergotent sur la véracité des faits, ignorants pourtant que ces erreurs émaillent chaque propos du "Z". Les incultes ironisent, pour une fois qu'ils reniflent l'arnaque... On se gausse. Et puis ? Zemmour engrange. </p><p>Dans cette symbolique ville de Drancy, il enlève sa cravate et dévoile une femme plus ou moins complice, mais tout a fait victime des conséquences de ce buzz ? Les Sherlock Holmes de comptoir fouillent le passé de la dame, les autres l'insultent... Zemmour se marre. </p><p>Parce qu'encore une fois, les idées, la stratégie, le fait que le journaliste, pas encore officiellement dans la course, mais déjà parti trop tôt, ne fasse qu'occuper un terrain laissé vacant par certains, soit pas encore candidats (Macron, LR), soit candidats trop permanents (Mélenchon), soit candidats en rodage (Jadot, Hidalgo), ne semblent pas compter dans la frayeur des observateurs.  </p>
<p>Qui écoute vraiment Zemmour ?</p>
<p>Jusqu'à présent, le seul qui se soit confronté nationalement à l'extrême-droite sur le terrain du réel électoral est Emmanuel Macron. En 2017, ill avait réthoriquement giflé la candidate du Rassemblement national en lui mettant le nez dans son incompétence, mais également dans les impasses de son programme. Est-on obligé d'attendre que ce manège se reproduise pour réagir autrement qu'avec des pancartes et des tweets suintant de niaiserie bien intentionnée ? Doit-on attendre d'Emmanuel Macron, dont la tâche sera cette fois-ci moins aisée, qu'il terrasse l'hydre, alors même que parmi les opposants les plus sincères au fantasme zemmourien, nombreux sont celles et ceux qui n'ont pas davantage d'appétence pour l'actuel locataire de l'Elysée ? </p><p>Mais qui écoute vraiment Zemmour ? Qui, plus encore, l'entend ? Qui, hormis les potentiels électeurs séduits, l'on regardé dérouler sans contradiction sa litanie délétère lors de ses très longues interviews sur les sites alternatifs Thinkerview et Livre Noir, qui, toutes deux, ont dépassé le million de spectateurs ? Qui, plutôt que de lui jeter à la figure un pathétique "Vous ne servez à rien !", comme le fit il y a quelque semaines l'avocate Caroline Mécary sur Cnews, s'est intéressé à ce qu'il entendait par redonner à la France sa grandeur, qui semble être le fil conducteur de sa vision, comme jadis Boris Johnson, cornaqué par Dominic Cummings, promettait aux Anglais le "take back control" ? </p><p>C'est pourtant en regardant le sens et le référentiel global des promesses zemmouriennes que l'on envisage le désastre et que, peut-être, il devient possible de dissuader la majorité des Français de lui accorder leur vote. Parce que, comme nous le disions en préambule, derrière les envolées passéistes, les références permanentes à une Histoire fantasmée et pervertie, le reste n'est ni bien novateur, ni émancipateur et encore moins de nature à restaurer une quelconque grandeur, à moins que de se mettre au ban des nations représente un progrès à l'heure où la majorité des valeurs s'inversent et où les mots, en mode orwellien, sont vidés de leur sens. </p>
<p>Une reprise du programme de Fillon en 2017</p>
<p>Pour ce qui est de sa politique économique, domaine dans lequel ses compétences méritent d'être interrogées, Zemmour nous donne des bribes qui ressemblent terriblement à la reprise du programme de François Fillon en 2017. Peut-être est-ce là le sens de sa volonté d'exhumer le RPR, confirmée par ses propositions concernant l'automobile qui, elles, nous renvoient même presque à Pompidou, le chantre d'un tout bagnole qui avait son sens à l'époque, mais l'a définitivement perdu aujourd'hui. Au final, moins de fonctionnaires, baisse des impôts et des cotisations sociales, allègement des contraintes des PME, liquidation du droit du travail, protectionnisme relatif en externe, libéralisme appuyé en interne, réduction de la dette (comme tout le monde) et donc lutte contre "l'assistanat" par le rabotage des aides sociales mâtiné de préférence nationale. Bref, un bon vieux programme de droite avec quelques clins d'oeil à Marine Le Pen, mais surtout à Jean-Marie, dont il se rapproche par son libéralisme, tandis que sa fille essaye maladroitement de jouer la carte étatiste. Êtes-vous certains qu'à l'exception des traditionnels électeurs de droite, ce programme puisse obtenir l'assentiment des Français et notamment des classes populaires, qui, abandonnées par la gauche depuis la note Terra Nova de 2011, envisagent de soutenir un candidat d'extrême-droite en méconnaissance de cause ? </p><p>En matière d'écologie, c'est encore pire. Même si le nucléaire est à l'heure actuelle l'énergie la moins polluante, s'en contenter comme seule perspective, tout en mettant au rebut le renouvelable, consiste à rayer la question de toute analyse programmatique et de se laver les mains de la réelle crise climatique et environnementale. </p><p>Pour ce qui est du sociétal, nous avons compris que le polémiste en campagne convoque, outre le souvenir défraîchi du RPR, l'ombre tutélaire du général De Gaulle, ce qui est assez cocasse quand on se souvient combien l'homme de Colombey a fait pour l'immigration nord africaine, certes sous une forme de contrainte et face au manque flagrant de main-d'oeuvre après-guerre. Mais dans les faits, il lorgne surtout du côté de Viktor Orban, le Premier ministre hongrois, qui l'a reçu en grande pompe, accompagné de Marion Maréchal Le Pen, le 24 septembre dernier, après une première visite de courtoisie en 2019. D'ailleurs, toujours en retard d'un wagon dans cette pré-campagne, Marine Le Pen vient de lui emboîter le pas à Budapest, flairant le danger de laisser le leader magyar (qui se rit de sa nouvelle influence), ne danser qu'avec Zemmour. </p>
<p>Le camarade Orban ne plaisante pas</p>
<p>Orban, un modèle ? Non seulement plusieurs déclarations d'Eric Zemmour vont dans ce sens, le polémiste estimant que le leader hongrois est "un dirigeant qui défend l'identité de son pays, sa souveraineté et ses frontières" et qu'il lutte contre "la propagande totalitaire menée par le lobby LGBT (sic)", mais un petit sondage, sans la moindre valeur scientifique avouons-le, que nous avons réalisé sur Twitter auprès de ses potentiels électeurs avant d'écrire ses lignes, indiquait que pour 42% d'entre-eux c'était bien la politique menée à Budapest qui se rapprochait le plus de leurs souhaits. Pourquoi pas. Mais dans ce cas, il faudra justement faire définitivement une croix sur ce qui a fait la grandeur de la France, à commencer par son universalisme, déjà attaqué violemment par l'extrême gauche et les mouvances décoloniales et woke, son ouverture, sa promotion des droits de l'homme et ses promesses déjà écornées en matière de liberté, d'égalité et de fraternité. Certes ces valeurs sont déjà rejetées par une bonne partie de la véritable extrême-droite, mais si l'on considère la question des homosexuels, il faut se rappeler par exemple qu'aujourd'hui, le Rassemblement national est tout simplement le parti qui recueille leur plus grand nombre de votes. Or de ce point de vue, le camarade Orban ne plaisante pas. Dès sa seconde élection, en 2010, il a oeuvré pour réduire les droits de ses compatriotes LGBT, avant de rendre impossible toute forme de mariage entre personnes du même sexe ainsi que la reconnaissance civile de la transexualité et d'adopter, cette année, une loi prohibant toute forme de représentation ou de promotion de l'homosexualité, formule pouvant être interprétée très largement.  </p><p>En termes de laïcité, autrefois porté sur la chose, Viktor Orban a fait son aggiornamento depuis longtemps, et insiste lourdement sur les racines chrétiennes du pays, ayant même fait entrer Dieu dans la constitution magyare. Le corollaire de cette christianisation des institutions s'exprime logiquement par une multitude d'attaques contre le droit des femmes et, bien entendu, l'avortement dont le recours est déjà limité par plusieurs lois locales. Il va également de soi que le Premier ministre hongrois oeuvre pour museler la presse de son pays, ayant fait voter dès 2010 une loi, modifiée depuis, allant dans ce sens. C'est certes une bonne nouvelle pour les factieux de tous bords, mais rarement pour la démocratie, d'autant plus que de telles mesures s'accompagnent souvent d'autres tendant à réduire toutes formes de contre-pouvoirs, ce qui est le cas en Hongrie où le parti majoritaire, le Fidesz, est déjà hégémonique dans la direction de l'administration et des institutions.  </p>
<p>Dictature populiste à bas bruit</p>
<p>Il reste à parler d'immigration, la marotte commune de Zemmour et Orban, domaine dans lequel le Hongrois n'y va pas avec le dos de la cuillère. Luttant avec acharnement contre le fantasme du grand remplacement, il est partisan de la construction de murs pour interdire l'accès de son territoire aux migrants, tel qu'il l'a déjà fait à la frontière avec la Serbie, son objectif étant de "de mettre fin à l'immigration par tous les moyens". Bien qu'en la matière, la situation de la France et de la Hongrie ne peuvent être comparées, on se demande sérieusement le sort que souhaite réserver Eric Zemmour aux plus de 5 millions d'immigrés (n'ayant pas acquis la nationalité française) et aux autres millions de français d'origine étrangère présents sur le territoire et qui sont aussi dans son collimateur. Les expulser ? Les contraindre à aller à l'église et à changer de prénoms, faisant des Mohammed des Pierre et des Fatima des Marie ? Soyons sérieux cinq minutes. Est-ce vraiment de cette dictature populiste à bas bruit dont les Français voudraient ? Ne sont-ils pas, pour certains, juste aveuglés par leur désir latent de vengeance contre les élites et les corps intermédiaires, de la même manière que le polémiste est lui-même mû par ce sentiment, lui qui a raté deux fois l'ENA et n'a jamais été ni à son aise à Sciences-Po, ni dans les rédactions où il a oeuvré, où il s'est fait tant d'ennemis, imaginant que c'est son extraction (juive et populaire) qui était mise en cause alors que c'était son comportement machiste, renfermé et égoïste qui lui valait des contempteurs. </p>
<p>Pendant vaguement lettré d'Hanouna</p>
<p>En résumé, voter Zemmour serait donc réinventer le libéralisme à l'ancienne de François Fillon, ignorer la crise climatique, restreindre les droits des femmes et des LGBT, museler la presse et les institutions, envisager, tout en restant dans l'Europe, de s'asseoir sur ses principes à la manière des Polonais, si l'on en croit le peu de commentaires qu'il a livré à ce sujet. Serait-ce donc cela restaurer la grandeur de la France ? Certainement pas. Serait-ce vraiment cela que souhaitent les Français ? Même en parlant de réindustrialisation du pays, cette formule qui reste creuse quand on en explique jamais la méthode que l'on envisage pour y parvenir.  </p><p>Mais surtout, au regard des procédés qu'il emploie depuis le début de sa campagne virtuelle, Eric Zemmour, le nostalgique, le passéiste, est avant tout, malgré lui, un enfant de ce que les réseaux et l'infotainment font de pire. Il est le pendant vaguement lettré de Cyril Hanouna, multipliant les buzz grotesques, les provocations attrape followers et les manipulations discutables, comme il y a peu encore à Drancy. </p><p>Lorsque la campagne débutera vraiment, le choix de société qu'il envisage, entre gadget de com', libéralisme économique, autoritarisme sociétal, grenouilleries de bénitier, mépris de l'écologie, ignorance du social, racisme institutionnel et nous en passons, devra bien être mis en évidence pour que les citoyens fassent leur choix en toute transparence. Alors, si jamais ils allaient vraiment plébisciter la gueule qui promet de les mordre, qu'ils n'envisagent pas de se plaindre, ils auront été prévenus. </p><p>Mais nous ne croyons pas à cette fatalité, envisageant que le gag finira par être éventé, que les impasses et impossibilités que portent cette candidature seront à terme exposées au grand jour et que l'éditorialiste retournera à la case départ. Nous en faisons en tout cas le pari... </p>
<p><a href="https://www.lexpress.fr/lexpress-audio/?xtatc=INT-156" target="_blank"><br />L’application L’Express<br />Pour suivre l’analyse et le décryptage où que vous soyez<br /><br />*Benjamin Sire est compositeur et journaliste. Il est également membre du conseil d'administration du Printemps républicain.  </a></p>
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	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
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	<pubDate>Sun, 07 Nov 2021 22:05:17 +0000</pubDate>
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	<title><![CDATA[Réseaux, Sarah Knafo, cathos tradis... &quot;Le Radicalisé&quot;, le livre évènement sur Eric Zemmour]]></title>
	<description><![CDATA[<p>Dans les milieux politiques, Eric Zemmour fascine. Dans les milieux financiers, il intéresse. Les cercles catholiques ultras et influents l'adulent. Comment ce garçon timide d'origine modeste est-il devenu le nouveau héraut des "grands remplacés" et un probable candidat à l'élection présidentielle ? Ci-dessous, les bonnes feuilles de l'ouvrage "Le Radicalisé" (Seuil), par Etienne Girard, en exclusivité pour L'Express. </p>
<p>Le déclencheur Knafo</p>
<p>La réflexion revient souvent. Ses proches, qui l'ont connu débordant d'enthousiasme, ont la surprise de l'entendre soudain traîner un léger spleen en évoquant ses émissions. "Je l'ai trop fait..." Auprès de son éditrice Lise Boëll, il s'interroge comme jamais auparavant : "Qu'est-ce qui peut me faire vibrer ?" Pas les élections européennes, en tout cas. En 2019, il a refusé trois propositions pour s'y présenter. Pas question de perdre son statut parisien pour aller voter des amendements sur les quotas de pêche à Strasbourg. </p><p>La présidentielle, c'est autre chose. Elle demeure la seule élection qui intéresse les Français. Y figurer permet d'entrevoir la possibilité d'un destin, de figurer dans les livres d'histoire. Pour Zemmour, qui a été toute sa vie le scribe des aventures des autres, le rejeton maudit de l'élite, lui qui ne s'est jamais totalement remis de son échec à l'ENA, quelle revanche cela constituerait ! [...] Caresser l'idée semble toutefois lui suffire, car l'essayiste n'ignore pas les risques d'une telle entreprise. Dès qu'il se projette un tantinet, les obstacles paraissent trop nombreux. Patrick Buisson, qui a pourtant tenté de le convaincre de s'engager pour les européennes, fait désormais partie de ceux qui le découragent. "Relis la Bible, répète l'ex-conseiller de Nicolas Sarkozy. Un prophète ne peut pas être roi." Parfois, il suffit d'une personne pour dérégler un équilibre subtil, pour envoyer valdinguer un programme calibré. Dans la vie d'Eric Zemmour, ce grain de sable s'appelle Sarah Knafo. Ils se connaissent depuis 2007. Sarah Knafo a 13 ans, son père est un ami d'"Eric", qu'elle surnomme parfois "Z". Trente-cinq ans les séparent. Mêmes origines juives séfarades, même jeunesse en Seine-Saint-Denis, à Pavillon-sous-Bois pour la jeune femme. </p><p>L'essayiste lui inculque ses idées, lui fait réviser Sciences po avec succès, la pousse à présenter les concours administratifs. Il est le mentor et elle l'apprentie. "Eric, c'est un monstre", juge Sarah, admirative des aptitudes intellectuelles de son pygmalion. A 19 ans, elle indique sur son compte Twitter se considérer "séguiniste et bonapartiste", comme son maître, pose avec Le Père Goriot, de Balzac, le romancier fétiche du journaliste du Figaro. </p><p>A cette époque, Sarah adhère à Critique de la raison européenne, l'association souverainiste de l'IEP de Paris, à l'UNI, le principal syndicat de droite, à l'UMP, tendance musclée. Plusieurs de ses camarades, à qui elle parle de son lien privilégié avec le chroniqueur, comprennent qu'il s'agit d'un oncle, un bruit qu'elle se garde bien de réfuter clairement. Un jour que l'étudiante fait mine d'abandonner la préparation de l'ENA, "Z" la sermonne : "Tu ne vas pas faire ta crise d'adolescence maintenant !" Elle doit réussir là où il a échoué. Elle y parvient du deuxième coup, en 2016. Pendant l'examen, par souci de discrétion, elle a momentanément changé son nom sur Facebook, pour Sarah de Rubempré. Un hommage au héros balzacien qui obsède Zemmour, jusqu'à nommer ainsi sa maison d'édition à l'été 2021. </p><p>[...] Deux ans plus tard, quand elle sort de l'école pour rejoindre la Cour des comptes, un grand corps de l'Etat, son parrain en est subjugué. Sa protégée incarne la relève qu'il a toujours attendue. "Il y avait quelque chose de filial, puis notre relation s'est équilibrée", affirme souvent Sarah Knafo. Peu à peu, elle s'impose comme sa conseillère en lui préparant des notes chiffrées envoyées par e-mail avant ses émissions, ou en donnant son avis sur ses choix de carrière. </p><p>[...] Sarah rêve d'une candidature souverainiste de droite à la présidentielle. Elle aussi exècre Marine Le Pen, encore plus depuis qu'elle a découvert son compte Instagram dédié à ses chats. "Elle n'est pas habitée par la fonction présidentielle, elle n'est pas faite pour ça", en conclut l'énarque devant des amis. Le désir latent d'Eric Zemmour rencontre son énergie. A ses côtés, l'essayiste trouve peu à peu le culot de revendiquer un rôle qui n'a jamais été le sien. Surtout lorsque sa partenaire le provoque, avec toute l'insolence que son âge permet. "Tu ne penses pas que Natacha Polony serait une meilleure candidate que toi ?" lui fait-elle, un jour de juin 2019 au Bonaparte, le café qu'ils fréquentent à Saint-Germain-des-Prés. Zemmour bondit : "C'est n'importe quoi, moi je vais cliver la société sur l'islam et l'immigration, pas comme ces souverainistes de gauche !" </p><p>[...] Peu à peu, les résistances de Zemmour commencent à lâcher. [...] Lorsque, début 2021, une palanquée de trentenaires issus des réseaux de Philippe de Villiers et Christine Boutin vient le trouver pour se mettre à son service, le journaliste est mûr. Lors de la première réunion d'une douzaine de ses soutiens, le 6 avril, au domicile de Sarah Knafo, rue des Saints-Pères, à deux pas de Sciences po, il se dévoile, autour de parts de pizzas. "Je fais ma mue, et c'est grâce à vous que je vais faire ma mue", commence-t-il. Interrogé sur le sens de cette candidature, alors qu'il bénéficie d'un grand confort matériel dans sa vie d'éditorialiste, l'essayiste se lance : "J'y vais, parce que je suis fou." La phrase que tous attendaient pour y croire. [...] </p><p>Le 14 juillet, il réunit discrètement pour la première fois une cinquantaine de ses soutiens, leveurs de fonds, militants de Génération Z, un mouvement de jeunesse qui vient d'être créé, conseillers de l'ombre, à l'Espace Molitor, une salle de réception du XVIe arrondissement de Paris. Il y a un buffet, on passe de la musique, mais, avant, Eric Zemmour délivre son premier discours devant ses troupes. Il n'annonce pas formellement sa candidature, mais personne n'en doute plus. "Les élites intellectuelles ont perdu l'esprit de résistance, clame-t-il. Il faut que vous vous prépariez à devenir cette élite patriote. Nous serons sans doute les seuls à être contre le système." Théâtral, l'essayiste annonce la bataille de toutes les batailles : "Préparez-vous à la tempête." </p><p>La plupart des militants en sortent rassérénés, mais certains cadres ont noté qu'avant et après l'allocution, Zemmour est resté auprès de Sarah Knafo, ne bavardant qu'avec les personnes qu'elle lui présentait. Il n'a pas fait le tour de la salle pour discuter avec ses soutiens, dont certains le rencontrent pour la première fois. Un impair diplomatique sans conséquence quand on est journaliste, plus problématique venant d'un futur candidat à la présidentielle. En rentrant chez lui, un des participants se rend compte de la progression qu'il reste à accomplir pour faire de ce projet de bric et de broc une candidature crédible aux plus hautes fonctions : "Cette campagne, cela peut devenir quelque chose d'énorme ou cela peut devenir quelque chose de terrible." Cette source ne sait pas ce que dit alors Philippe de Villiers à plusieurs de ses interlocuteurs. L'ancien député européen d'extrême droite, ami d'Eric Zemmour, se tient en marge de l'initiative. Il a remarqué la mainmise de Sarah Knafo sur le dispositif, y voit un vice rédhibitoire : "Ils se fascinent l'un l'autre. Ça finira mal." </p><p></p><p>Le radicalisé, par Etienne Girard, aux Editions du Seuil (octobre 2021)</p><p>Seuil</p>
<p>Les réseaux</p>
<p>Réunification au restaurant libanais. Ce vendredi 2 juillet 2021, un bataillon de 23 personnes s'engouffre dans une taverne du XVe arrondissement de Paris, spécialisée dans les mets du pays du Cèdre. Autour de la table, il y a une ancienne candidate à l'élection présidentielle, Christine Boutin, 1,19 % des voix en 2002, un ex-postulant à la primaire de la droite en 2016, Jean-Frédéric Poisson, 1,45 % des suffrages. Et Eric Zemmour. L'objectif de ce déjeuner est de sceller une alliance entre Via, le nouveau nom du Parti chrétien-démocrate, fondé en 2001 par l'égérie des catholiques conservateurs, et les réseaux du polémiste, en vue de la présidentielle. Le moment a quelque chose d'un Yalta de la droite hors les murs. On se jauge, on se dévisage discrètement, mais l'ambiance reste conviviale. Poisson, le président de Via, a fait venir 15 membres de son bureau politique, parmi lesquels Paul-Marie Coûteaux, un des meilleurs amis du journaliste du Figaro, et François Martin, le président de l'association des anciens de HEC actifs dans la géostratégie. Zemmour a convoqué son comité exécutif, sorte de conseil restreint de ses six conseillers les plus importants, dont l'incontournable Sarah Knafo. </p><p>Dans le grand partage envisagé, Eric Zemmour a vocation à devenir le candidat de l'alliance à la présidentielle, tandis que Jean-Frédéric Poisson est pressenti pour devenir le patron de la commission d'investiture aux législatives. Autant dire le grand organisateur du futur mouvement. Ainsi, le christianisme politique se retrouvera au coeur de cette nouvelle droite que Zemmour veut bâtir. [...] </p><p>La plupart des conjurés s'en cachent à peine : la candidature Zemmour, quoi qu'il advienne, doit être l'occasion de purger à la fois le problème Les Républicains, trop mous, et le péril Marine Le Pen, qui vampirise 20 % des voix au premier tour tout en paraissant incapable de s'imposer au second. Dans le scénario où le journaliste du Figaro ne l'emporterait pas en 2022, cette aventure doit au moins permettre de faire perdre la présidente du Rassemblement national, pour reconstruire ensuite un mouvement conservateur plus proche de leurs valeurs. "Soit on sauve la France, soit on sauve la droite", résume parfois Antoine Diers. [...]  </p><p>Dans le plus grand secret, le journaliste bénéficie aussi des conseils de personnalités de premier plan, séduites par son profil intello et ses idées sur l'immigration. De potentiels ministres en puissance. Depuis que Paul-Marie Coûteaux les a présentés, dans un restaurant du boulevard Saint-Germain, en mars 2019, Zemmour s'est beaucoup rapproché de Pierre Brochand, directeur de la DGSE, les services secrets français, entre 2002 et 2008. "On échange quasi quotidiennement", reconnaît l'éditorialiste de CNews quand nous l'interrogeons, en septembre 2021. Le maître espion né en 1941, ancien ambassadeur de France en Hongrie, en Israël ou au Portugal, est persuadé que l'immigration incontrôlée peut "remettre en cause la paix civile", c'est-à-dire provoquer la guerre civile, comme il l'a expliqué à une table ronde de la fondation Res Publica, en juillet 2019. Lorsque nous lui demandons par SMS s'il rédige des notes sur l'immigration, la sécurité ou la géopolitique pour Eric Zemmour, Pierre Brochand nous envoie un lien de son intervention à Res Publica, avec le commentaire suivant : "Pas vraiment nécessaire de rédiger des notes." Zemmour confirme aussi correspondre régulièrement sur sa possible candidature avec Henri Proglio, l'ancien PDG de Veolia et d'EDF. "Ils se sont rencontrés cette année et se sont tout de suite très bien entendus", ajoute leur ami commun Loïk Le Floch-Prigent. Le grand patron s'est déjà rendu rue des Saints-Pères. Il s'agit là en quelque sorte d'un retour aux sources pour l'industriel, animateur non encarté du Groupement de recherche et d'études pour la civilisation européenne (Grece), un groupe de pensée d'extrême droite, à HEC à la fin des années 1960, puis participant occasionnel aux premières réunions du Club de l'Horloge, un cercle de hauts cadres militant pour l'union des droites, à partir de 1974. </p>
<p>Groupies tradis</p>
<p>Pour se rendre au lieu de rendez-vous, Eric Zemmour a choisi de remonter la rue Athénas, une perpendiculaire à la rue Voltaire, où se trouve la librairie Dobrée, dans le centre de Nantes. Ce 10 décembre 2014, le polémiste y donne une dédicace de son dernier livre, Le Suicide français. Itinéraire délicieux, puisque le journaliste peut découvrir, de loin, la longue file d'attente qui serpente sur le trottoir. Une centaine d'admirateurs l'attendent. Sur son passage, chacun se retourne, des dames âgées saluent leur héros, plusieurs cris d'encouragement retentissent. "Bravo, Eric !" lancent deux hommes aux tempes grises près de l'entrée, en applaudissant. L'ovation se répand immédiatement dans la queue. Cette arrivée ressemble à un triomphe. </p><p>Personne, et pas même les caméras de France 2 venues couvrir l'événement, n'a prêté attention au jeune homme en costume qui escorte l'écrivain. A 29 ans, François-Xavier d'Hautefeuille dirige les éditions Diffusion de la pensée française, mieux connues sous le nom de Chiré. Créée en 1966 par son beau-père Jean Auguy, cette société est considérée par le chercheur Jean-Yves Camus comme "le plus important diffuseur par correspondance d'extrême droite en Europe". Véritable institution dans les réseaux catholiques traditionalistes, elle revendique une ligne "contre-révolutionnaire", c'est-à-dire opposée à la doctrine des Lumières et aux droits de l'homme, assume d'Hautefeuille. Dans le sillage de Charles Maurras, le fondateur de l'Action française, maître à penser absolu du groupe, Chiré relaye par exemple la thèse d'un complot franc-maçon à l'origine de la Révolution de 1789, sur lequel l'abbé Augustin Barruel a écrit un pavé de 1 200 pages. </p><p>L'éditeur se veut surtout particulièrement friand de signatures obsédées par les juifs, au point que René Monzat, auteur avec Jean-Yves Camus d'une longue enquête sur les droites nationales et radicales, a vu dans l'entreprise un "trait d'union entre la droite antisémite des années 1930 et la montée du Front national". Sur son site Internet, on retrouve la plupart des livres de Robert Faurisson, l'universitaire condamné pour négationnisme, ceux de Pierre Pascal, inspecteur général à la radio du gouvernement de Vichy, ou encore, pour 8 euros, Les Juifs maîtres du monde, un recueil de textes commenté par l'essayiste Léon de Poncins, dont la couverture montre un homme au nez crochu. [...] </p><p>Cette excursion dans une des places fortes de la France "catho tradi" n'a rien d'un hasard. Pour cet opus, son premier livre original depuis son exclusion d'On n'est pas couché, Eric Zemmour s'est adjoint les services d'une nouvelle attachée de presse, chargée de faire rencontrer un nouveau public à l'auteur. Pas n'importe lequel. Isabelle Muller dispose de puissants réseaux, tout particulièrement chez les catholiques les plus à droite. En 1998, cette fervente croyante aux pommettes saillantes, toujours apprêtée, se fait connaître en coordonnant une pétition de maires contre le Contrat d'union sociale (CUS), l'ancêtre du Pacs. En parallèle, elle exerce des fonctions de vice-présidente de l'Association pour la promotion de la famille (APPF), fondée en 1994 par deux responsables de l'Opus Dei, une organisation rattachée au Vatican, missionnée pour défendre les intérêts de l'Eglise. Isabelle Muller va devenir la communicante attitrée en France de l'association, connue pour entretenir le secret sur l'identité de certains de ses membres haut placés. [...] Dans les années 2000, elle se rapproche naturellement de Philippe de Villiers, le fondateur du Mouvement pour la France, qui en fait sa principale conseillère pour la communication. Le gérant de parc d'attractions la recommandera vivement auprès d'Eric Zemmour : "Prends-la, c'est la meilleure." [...] De nombreuses conférences, sur ce modèle hybride dont Eric Zemmour raffole, mêlant dédicace, exposé et questions-réponses, sont organisées un peu partout sur le territoire. Chaque fois, Isabelle Muller s'en occupe. "J'ai choisi les déplacements en fonction des gens que je connaissais, de mon réseau, des salles", nous confirme-t-elle. [...] A Bordeaux, le 5 mai 2015, Eric Zemmour devise devant plus de 500 personnes à l'Athénée, le centre de conférences situé à deux pas de l'hôtel de ville. [...] Comme une rock star aux petits soins avec ses fans, le journaliste est allé leur délivrer un message d'amitié sur le parvis, derrière les barrières de sécurité. Personne ne s'interroge sur le sexagénaire au physique de sosie de Claude Guéant qui lui posait des questions sur la scène. Bernard Pascaud dispose pourtant d'une petite notoriété. [...] Ce militant monarchiste est le président de Restauration nationale, un mouvement fondé en 1955 sur les cendres de... l'Action française, le parti de Charles Maurras, royaliste et xénophobe, connu pour avoir fomenté une tentative de coup d'Etat, le 6 février 1934. [...] Eric Zemmour sait faire rosir de plaisir son nouveau public. Dans ses conférences, qu'il anime devant une assemblée toujours plus fournie, il aime à répéter cette phrase qu'il attribue à Chateaubriand : "Vous détruisez le christianisme, vous aurez l'islam." Lors d'une conférence au Chesnay, dans les Yvelines, le 15 avril 2015, le voilà interrogé par l'abbé Pierre Amar, prêtre du diocèse de Versailles, très actif dans le mouvement de la Manif pour tous. "Il me manque, dans ce que vous dites, une dimension verticale, spirituelle, qu'en pensez-vous ?" demande l'ecclésiastique. Le journaliste opine : "On est passé à l'hostilité absolument délétère au christianisme. On est passé à la négation de la culture chrétienne de la France. Nous avons remplacé une authentique religion et spiritualité de haut vol par un millénarisme post-chrétien droit-de-l'hommiste qui est absolument de bas niveau. Sur ces ruines naît l'anarchie, l'anomie." La salle n'en finit plus d'applaudir. Ce soir-là, la rencontre est animée par Jean-Marie Le Mené, un militaire devenu magistrat à la Cour des comptes, par ailleurs président de la fondation Jérôme-Lejeune, opposée à l'avortement, et membre de l'Académie pontificale pour la vie, qui dépend du Vatican. Lui aussi est un proche d'Isabelle Muller, qui collabore souvent à la revue de la fondation. </p>
<p>Viré de L'interallié</p>
<p>"Je vous adresse tout mon mépris". Ce 8 mai 2019, Eric Zemmour éructe. On vient de l'humilier sévèrement, et tout cela pour une affaire de slip de bain. "J'ai dû lui expliquer que son attitude ne correspondait pas aux codes du Cercle de l'Union interalliée", nous raconte Denis de Kergorlay, le président de ce club huppé situé rue du Faubourg-Saint-Honoré, à une minute de l'Elysée. Pendant deux ans, le polémiste a tenté d'intégrer ce saint des saints de la bourgeoisie parisienne, fondé par le maréchal Foch en 1917. [...] En mai 2017, il fait acte de candidature [...]. Le jury qui l'auditionne est emballé, mais Denis de Kergorlay souhaite mettre à l'épreuve l'impétrant. Il lui propose de donner une conférence dans les locaux de l'Interalliée, une prestation qui ouvre droit à six mois d'accès aux installations du club, ses magnifiques salons du XVIIe siècle, avec bibliothèque de 15 000 livres, moulures, plafond haut et tableaux de maître, son superbe jardin à la française, mais aussi ses équipements sportifs. Eric Zemmour adorerait en bénéficier. Depuis quelques années, il a pris l'habitude de nager tous les matins. La piscine couverte du complexe, refaite en 2010 et équipée de saunas, de jacuzzis ainsi que de hammams, fait se pâmer le Tout-Paris. Surtout, elle se trouve à huit minutes à pied de son domicile. Le rêve. Le journaliste tope pour la conférence, qui doit être consacrée aux six premiers mois de la présidence Macron. </p><p>[...] L'annonce de l'adhésion imminente du polémiste, tapissée sur les murs des vestiaires de la piscine et au bar, comme le veut le règlement, suscite une première fronde. Charles-Henri Filippi, l'ex-patron de HSBC France, désormais associé-gérant chez Lazard, accompagné d'un grand diplomate en exercice, démarche Denis de Kergorlay pour faire annuler la procédure. "Il n'a pas l'esprit Interalliée", soutiennent-ils. Les deux parrains de l'éditorialiste, introducteurs statutaires sans qui aucune candidature n'est possible, se rétractent. </p><p>S'ouvre alors une période de méli-mélo typique du monde si feutré des clubs parisiens. Le président décide de temporiser. Il a pris en sympathie le salarié du Figaro, qu'il croise plusieurs fois par semaine dans les locaux du club. Ne fait-il pas partie, après tout, des intellectuels français en vue ? Il le laisse dépasser le stade des six mois sans rien dire. Kergorlay lui cherche en parallèle deux nouveaux parrains, à trouver parmi les adhérents qui apprécient l'oeuvre du journaliste. Renaud Girard, le chroniqueur géopolitique du Figaro, et Alexandre Orlov, l'ex-ambassadeur de Russie en France, acceptent la mission. Le premier par amitié pour son collègue, le second parce qu'il partage largement la vision de la France de l'essayiste. Seulement, entre-temps, Eric Zemmour s'est mal comporté. Un adhérent s'est plaint de ses exposés politiques dans les vestiaires. Pendant que tel ou tel haut fonctionnaire se relaxe, il débat à voix haute, n'hésite pas à invectiver ses interlocuteurs comme on le ferait sur un plateau de télévision. "Eric Zemmour a fait du prosélytisme dans les vestiaires, un membre du club s'est plaint", nous confirme Denis de Kergorlay. </p><p>[...] Cette fois, plus de doute possible, Zemmour n'a pas sa place, conclut le président du Cercle de l'Union interalliée. [...] Il envoie un SMS à l'intéressé pour lui faire part de la décision définitive du club, confirmée par un comité de direction. L'accès à la piscine devra naturellement lui être retiré. Zemmour répond immédiatement, furieux : "Je ne suis pas déçu mais écoeuré. Je n'ai jamais eu l'intention de transformer le Cercle Interallié en foire d'empoigne. J'ai toujours été discret et réservé dans les locaux du Cercle. Je considère que vous êtes le premier responsable de cet échec", explose-t-il. S'ensuit un développement menaçant empli d'une rage froide. "Quant à mes adversaires, ils incarnent exactement ce que disait le général de Gaulle à Peyrefitte sur la bourgeoisie qui avait choisi Vichy : "Pour pouvoir continuer d'aller dans leurs dîners en ville, ils sont prêts à tout même à sacrifier la patrie." Je vous autorise à leur transmettre mon jugement. En vous disant ce que j'ai sur le coeur, je vous rends le service insigne de croire que vous avez eu bien raison d'écarter un excité. Sachez que vos délibérations soi-disant dignes sont empreintes d'une lâcheté et d'un aveuglement qui vous feront honte dans quelques années". [...] </p><p>Avec le recul, Kergorlay, propriétaire d'un château en Normandie, pense avoir réveillé une blessure pas tout à fait guérie chez le journaliste : "Ce qui l'intéressait à titre principal, c'étaient les équipements sportifs, mais pas seulement. Il y avait quelque chose de plus symbolique derrière." </p><p>Le Radicalisé (Seuil), 224 pages, en librairies le 28 octobre. </p>]]></description>
	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
</item>
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	<guid isPermaLink="true">https://ememiom.fr/iom/blog/view/753/droitisatisation-fais-moi-peur-par-gael-brustier</guid>
	<pubDate>Sun, 07 Nov 2021 22:01:02 +0000</pubDate>
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	<title><![CDATA[Droitisatisation, fais-moi peur !, par Gaël Brustier]]></title>
	<description><![CDATA[
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<p class="article__item article__item--para article__item--para-first">Depuis plus de dix ans, la droitisation du débat public et de la société française est devenue un sujet. Ce phénomène est à resituer dans un contexte qui dépasse l'addiction de notre pays à l'immédiateté. Le terme employé est à resituer dans un contexte social et idéologique précis, celui issu notamment des attentats du 11 septembre 2001. Parmi d'autres, beaucoup des avocats du tournant néoconservateur de la famille "républicaine" ont mis en lumière la faillite d'un républicanisme aussi incantatoire qu'impuissant. Cristallisé par la suite autour de la revue Causeur, ce "national-républicanisme" s'est fait agent de la droitisation. Qu'est-ce à dire ? </p><p class="article__item article__item--para">La droitisation est un phénomène paradoxal. Des enquêtes d'opinion démontreront que les Français demandent des mesures sociales, c'est-à-dire "de gauche". Tout cela est bel et bon. Or, si tout cela est vrai, la conversation avec lesdits Français amène à se plonger dans leur univers mental et à constater que rien n'est simple. Surtout pas leur vision du monde. Avant la crise de 2008, le Tea Party et évidemment Trump, Ross Douthat et Reihan Salam avaient, en tant qu'intellectuels conservateurs américains, conclu que le peuple des Etats-Unis était majoritairement favorable au welfare state, mais... géré par des conservateurs. Le paradoxe est décidément maître de la vision du monde de nos sociétés. Les items "de gauche" ou "de droite" dans les enquêtes sont à mettre en perspective. La contradiction est inhérente à la construction de sa vision du monde par chaque individu. La clef de voûte de la droitisation est bien la peur du déclin de l'Occident, une peur qui irradie dans toute la société, sous des formes sophistiquées ou dégradées. </p><p class="article__item article__item--para">L'effondrement du "consensus social-démocrate" à la fin des années 1970 est à l'origine de la droitisation. Stuart Hall, l'éblouissant intellectuel succédant à Gramsci, a décrit à merveille le "populisme autoritaire" de Thatcher. Le thatchérisme et son frère le reaganisme n'ont pas été qu'un programme politique, ni une suite de mesures, ils ont recomposé les univers mentaux de tous les pays occidentaux. </p>
<p><a href="https://abonnement.lexpress.fr/offre/catalogue/digital/mensuel/?xtatc=INT-85-%5Bcatalogue_digital_2mois1e_mensuel%5D&amp;egn-publisher=autopromo-site&amp;egn-name=catalogue-digital-2mois1e-mensuel_inread-article" class="article__item article__item--inread abo-inread abo-inread--rentree" target="_blank" rel="noopener" readability="26"><br /><br /><br /><p>Offre limitée. 2 mois pour 1€ sans engagement</p><br /><br /><br /><p>Je m'abonne</p><br /><br /></a></p>
<p class="article__item article__item--para">A la source de cette révolution conservatrice qui n'en est pas vraiment une, il y a donc l'idée d'une véritable unité d'un Occident confronté à son immédiat déclin et à des menaces imminentes, analysées, comprises ou fantasmées. On peut ainsi comprendre les succès de Geert Wilders, du FPÖ en Autriche, de l'AfD en Allemagne, du FN/RN en France, de la Lega ou de Fratelli d'Italia dans la péninsule Italienne comme les symptômes d'une anxiété continentale face au "déclin de l'Occident". Surtout, l'idée de déclin a envahi le débat public. Tout n'est devenu que causerie autour du déclin.  </p><p class="article__item article__item--para">Entre nostalgie amnésique et obsession mémorielle, notre pays semble régresser et ne voir son histoire qu'à travers le prisme du bien et du mal. La vérité historique, si nécessaire, est liquidée. Il n'est pas étonnant que les enfants politiques de Salan prospèrent sur ce chaos mémoriel qui cannibalise le travail des historiens. Le prisme décolonial procède de la même logique : l'instrumentalisation de la mémoire à des fins politiques contestables. Zemmour exploite le malaise mémoriel jusqu'à plus soif. Il s'agit d'une rente morbide. De même, certains polémistes qui, vingt ans plus tôt, dénonçaient les libéraux-libertaires au motif qu'ils faisaient le jeu du libéralisme, sont les adeptes désormais du libéral-conservatisme.  </p><p class="article__item article__item--para">Le déclin de l'Occident est une idée qui envahit le débat public en s'adaptant chaque fois à la sociologie et à l'histoire politique du pays concerné. L'affaiblissement des social-démocraties, les insuffisances des gauches radicales, la plasticité des droites de gouvernement et l'absence de définition d'une vision du monde rassemblant des groupes sociaux divers mais tous inquiets nourrissent la "droitisation".  </p><p class="article__item article__item--para">Ce qui se déroule aujourd'hui sous nos yeux n'est pas le fruit d'un esprit machiavélique, c'est aussi le résultat de vingt ans de brutalisation des codes du débat comme de l'action publique. Dix ans avant Trump, Stephen Mennell, un des plus brillants disciples de Norbert Elias, avait prévu dans The American Civilizing Process, l'un de ses livres les plus brillants, que la décivilisation initiée par les néoconservateurs aurait des conséquences terribles. </p>
<p><a class="js-inread-url sgt-inread__wrapper" data-url-mobile="https://app.adjust.com/2etjhj1_35lrfb3" href="https://www.lexpress.fr/lexpress-audio/?xtatc=INT-156" target="_blank" readability="2"><br /><p>L’application L’Express</p><br /><p>Pour suivre l’analyse et le décryptage où que vous soyez</p><br /><br /><p>Télécharger l’app</p><br /><br /></a></p>
<p>Sur le même sujet</p><p class="article__item article__item--para">L'idéologie de la crise, c'est la peur du déclin de l'Occident, et à celle-ci s'ajoute, par en haut, une brutalisation des codes de nos sociétés. Dans cette perspective, la droitisation apparaît en quelque sorte comme l'adjuvant de la décivilisation. </p>
<p>Les plus lus</p>

<p>Opinions</p>
<p>Chronique</p>
<p>par Aurélien Saussay, chercheur à la London School of Economics, économiste de l'environnement spécialiste des questions de transition énergétique.</p>
<p>Chronique</p>
<p>Frédéric Filloux</p>
<p>Economie</p>
<p>Emmanuel Lechypre</p>
<p>Chronique</p>
<p>Nicolas Bouzou</p>
]]></description>
	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
</item>
<item>
	<guid isPermaLink="true">https://ememiom.fr/iom/blog/view/747/voici-ce-qu%E2%80%99il-se-passe-reellement-avant-et-pendant-une-emission-de-%E2%80%9Cdebat%E2%80%9D</guid>
	<pubDate>Thu, 04 Nov 2021 20:51:16 +0000</pubDate>
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	<title><![CDATA[Voici ce qu’il se passe réellement avant et pendant une émission de “débat”]]></title>
	<description><![CDATA[<p>Des « Informés » de France info aux émissions de Public Sénat, j’ai croisé essentiellement, pendant plusieurs années à participer à ces “débats”, des gens étroits d’esprit, manipulateurs et qui ne travaillaient pas leur sujet. Mais plus ennuyeux encore : j’y ai vu comment le débat public autorisé était maintenu dans un cadre idéologique très strict où il est impossible de parler de classe dominante, de propriété ou d’égalité sans passer pour un fou. Et ce, même avant l’arrivée dans les studios. Entre 2015 et nos jours, j’ai participé à ces émissions en essayant d’en changer un peu le ron ron quotidien. J’en ai déduit qu’il n’y avait pas besoin, hélas, d’un Vincent Bolloré pour rendre notre télé imperméable à toute idée un peu critique, voici pourquoi :</p><p>Comment se retrouve-t-on à la télévision, à débattre en direct de grandes questions d’actualité, donnant son avis sur les sujets qui concernent la vie des gens ? C’est assez simple et ça n’a rien à voir avec votre valeur, votre « expertise » ou votre honnêteté intellectuelle. Bien au contraire. Tout d’abord, il faut avoir publié quelque chose, être journaliste ou appartenir à une institution un tant soit peu prestigieuse. Une première précaution, peut-on penser, encore faudrait-il qu’on soit nécessairement intelligent ou compétent lorsque l’on est journaliste, universitaire, politologue ou sociologue. Rien n’est moins sûr. Ce qui est sûr en revanche, c’est que statistiquement ce filtre est d’abord social, puisque les diplômés en France sont majoritairement enfants de cadres et professions intellectuelles supérieures. Ce qui explique pourquoi près de 70% des gens que l’on voit à la télévision, selon le CSA, sont issus de cette catégorie sociale. Et qu’aucun ouvrier ne donne jamais son avis sur des sujets qui les concernent pourtant au premier chef.</p>
<p>Des sujets de débat envoyés 1h à l’avance</p>
<p>Les premiers concernés ne sont jamais présents dans les émissions de débat car le journaliste qui produit une émission de débat veut des “experts”, “neutres” car pas “directement concernés” par l’actualité dont ils vont discuter. Une fois votre premier passage dans une émission réussie (vous n’avez ni bégayé, ni insulté le présentateur, ni vomi de stress : bravo), votre numéro transite de journalistes en journalistes et un boulevard s’offre à vous. Pas grand monde n’ira vérifier qui vous êtes vraiment, ce que vous avez vraiment publié (les journalistes ne lisent généralement pas les livres). C’est ainsi qu’à 26 ans, alors que j’étais encore doctorant en sociologie et militant d’extrême-gauche sur mon temps libre, j’ai reçu mon premier coup de téléphone pour un passage média prévu le lendemain sur le plateau de LCI. Grosse pression ! Lors du premier contact, les producteurs sont toujours extrêmement vagues : “vous interviendrez à 19h10 pour parler de la désaffection des jeunes pour la politique / pour débattre de comment réenchanter la démocratie / de la hausse du déficit public / du trou de la sécu”. Combien de temps, pourquoi, avec qui ? Vous le savez rarement à l’avance.</p><p>Cela va sans dire, l’émission aura lieu à Paris. Il est frappant de constater que lorsqu’un journaliste vous appelle, ayant trouvé notre numéro dans son listing « contacts sociologue / gens de gauche », il part du principe que vous habitez dans Paris intra-muros. Depuis que je suis revenu vivre dans ma région d’origine et que je le signale, je recueille le plus souvent un silence surpris de mes interlocuteurs. Ce filtre géographique est évidemment un filtre social : qui vit et travaille dans Paris intra muros ?</p>
<p>Face à l’éditorialiste Anthony Bellanger en 2018, qui estimait que les “privilèges” des cheminots étaient une atteinte à l’égalité et que cela choquait “les Français”. Lui, évidemment, était tout à fait neutre et objectif sur le sujet.</p>
<p>Le lendemain, 1h avant l’émission (si vous avez de la chance); vous recevez les informations manquantes : les sujets abordés, les invités avec qui vous allez débattre… Si vous avez un métier à temps plein, comme c’était mon cas, vous avez une dizaine de minutes à la pause pour griffonner quelques idées avant l’émission, et googliser les autres invités pour savoir à qui vous avez affaire. Cette situation, je l’ai connue systématiquement pour l’émission « les informés » de France Info (TV et Radio), qui porte très mal son nom puisque vous êtes invité quels que soient les sujets. Qu’importe qu’il s’agisse de foot, de hausse du prix du kérosène ou du programme de Jean-Luc Mélenchon : vous êtes un « informé ».</p>
<p>Des conditions de travail dégradées qui favorisent le règne de l’expert bourgeois professionnel</p>
<p>Pourquoi de telles énormités sociales dans l’organisation d’une émission de débats ou d’idées ? D’abord parce que plus personne ou presque ne réfléchit à ce que cela signifie d’organiser des débats télévisés sur des sujets de société. On enseigne aux étudiants en école de journalisme de rechercher des gens qui ont une “hauteur de vue”, sous-entendu bac+5, sous-entendu bien nés et qui ne subiront pas ce qu’ils prônent. On ne va quand même pas faire venir un smicard pour parler du niveau des salaires ? Non mais sans blague.</p><p>Une fois votre premier passage dans une émission réussie, votre numéro transite de journaliste en journaliste et un boulevard s’offre à vous.</p><p>Ensuite, les conditions de travail des préparateurs et préparatrices d’émission nourrissent la logique générale qui favorise ces biais sociaux et politiques. Parfois soumis au rythme éreintant d’un débat à organiser par jour, les journalistes (que l’on appelle dans le jargon des “programmateurs”) sont les “petites mains” des animateurs sur plateau, et ne peuvent souvent se permettre beaucoup d’audace dans le choix des invités. Ce qui est recherché, c’est un invité que l’on peut prévenir la veille pour le lendemain voire, ça m’est déjà arrivé, 3h à l’avance (“bonjour Monsieur Framont, êtes-vous disponible pour venir débattre ce soir sur le thème “l’antiracisme est-il le nouveau racisme ?””). Il vit donc à Paris. Ensuite, il est rodé à l’exercice, souple et adaptable, il a une théorie sur tous les sujets. Bref, c’est un prêt à débattre, ou ce qu’on appelle, dans la profession, les gens “déjà dans le taxi”. </p>
<p><a href="https://www.valeursactuelles.com/clubvaleurs/politique/paul-melun-le-reac-de-gauche-qui-entend-peser-en-2022/"></a><br />Paul Melun, 27 ans, a construit sa carrière sur la participation aux émissions de débat. “Entre deux plateaux qu’il fréquente de plus en plus, chez Eric Brunet ou Pascal Praud, l’essayiste rallie sa demeure depuis Paris dans un vieux coupé sport, sa seule folie”, <a href="https://www.valeursactuelles.com/clubvaleurs/politique/paul-melun-le-reac-de-gauche-qui-entend-peser-en-2022/">nous raconte Valeurs Actuelles,</a> fan de son look de Drago Malefoy.</p>
<p>En toute logique, celles et ceux que l’on voit le plus dans les émissions de débat dédient une partie de leur vie à ça. Certains le font en entrepreneur individuel professionnel, comme Thomas Guénolé qui déploie son numéro de “sociologue quantitativiste” et propose une nouvelle théorie politique tous les six mois. Passer à la télé fait vendre ses bouquins, vendre ses bouquins le fait passer à la télé… Il y a ensuite des gens qui sont rémunérés par des “think tank”, eux-même financés par des bourgeois qui défiscalisent tout en soutenant les idées qui leurs sont chères. C’est grâce à leur générosité que vous trouverez à longueur de semaine des Gaspard Koenig (du think tank “Génération Libre”), William Thay (think tank “le Millénaire »), ou encore Paul Melun. Ce dernier est un bon exemple de la façon dont le système médiatique de l’invité “déjà dans le taxi” permet une ascension fulgurante sur la base de rien. Habitué de RTL, tous les jeudis sur LCI, régulier de Pascal Praud, il a créé son think tank (“Souverains demain!”) pour obtenir un titre et venir déverser une pensée souverainiste (prétendument de gauche, vraiment de droite) qui s’écoule avec fluidité dans les cadres convenus du débat.</p><p>Les débatteurs professionnels savent s’adapter aux contraintes des journalistes, non par empathie syndicale mais pour être sûrs de demeurer le “bon client” à qui l’on pense immédiatement quand on n’a que quelques heures pour planifier le débat du lendemain.</p>
<p>Petite causerie entre copains</p>
<p>Si vous n’êtes pas un expert professionnel rompu au petit cérémonial de la télévision en direct, vos problèmes commencent déjà quand vous montez dans le taxi que la production vous a envoyé. Par réflexe, vous acceptez. Les transports en commun étant ce qu’ils sont et les émissions le plus souvent en direct, le retard n’est pas envisageable. De plus, vous faites ça gratuitement, alors ça vaut bien un trajet gratuit en tacos, merde ! Le voyage en taxi vous plonge dans l’univers ouaté de la bourgeoisie télévisuelle. Vous passez directement de chez vous au studio de l’émission, et votre seul contact socialement éloigné de vous sera le chauffeur. Ce qui explique d’ailleurs pourquoi nombre de journalistes et experts des plateaux télés citent l’avis de leur taxi ou VTC pour appuyer leurs propos : ils sont sans doute les seuls travailleurs à qui ils ont parlé dans la journée. </p><p>Après cet intermède luxueux et calme, l’arrivée dans les studios relève de l’épreuve de force sociologique quand vous ne faites pas partie de ce monde. Tout d’abord, il faut savoir que l’immense majorité des sièges de télévision et radio se situent dans l’ouest de la capitale, c’est-à-dire dans le XVIe arrondissement (Radio France), le XVe (France Télévision), Boulogne-Billancourt (TF1)… Tout est situé dans les quartiers les plus riches de la région parisienne. Autant dire que si vous arrivez à pieds, gueux que vous êtes, le choc sera rude. Vous comprenez d’office, au milieu des costumes, des tailleurs et de quelques baskets blanches, qu’on ne rêve pas ici de justice sociale.</p><p>Les débatteurs professionnels savent s’adapter aux contraintes des journalistes, non par empathie syndicale mais pour être sûrs de demeurer le “bon client” à qui l’on pense immédiatement quand on n’a que quelques heures pour planifier le débat du lendemain.</p><p>Pour ma part, en général, c’est une productrice enjouée qui vient me chercher dans le hall. Elle vous annonce l’arrivée imminente des autres invités et vous invite à passer au maquillage sans attendre. Car oui, tout le monde est maquillé à la télévision. En quelques minutes, vous ressemblez aux présentateurs irréels de BFM TV. C’est le moment egoboost de la soirée : on n’imagine pas comme le fond de teint de télé peut faire des miracles, faisant disparaître vos cernes, vos insomnies… mais pas votre stress, qui se précise à mesure que l’heure de l’entrée en plateau approche.</p><p>Frénétiquement, vous consultez vos notes, tel un élève de 3e avant l’interro de math. Les premières années, je me rendais à ces émissions avec un grand cahier où j’avais pris des notes, entourant de grands chiffres chocs, un stylo, quelques articles imprimés sur les sujets abordés. C’est une habitude que l’on finit par perdre : dans le petit salon attenant au studio, aucun des trois invités avec qui je vais débattre n’a de note. Chacun vient les mains dans les poches et durant le temps qui nous sépare de l’émission, pas grand monde n’évoque les sujets qui seront abordés. « C’est sur quoi déjà ? », demandait régulièrement un éditorialiste de droite invité récurrent des Informés.</p>
<p>Sur Public Sénat, la journaliste a un rôle essentiel : vous regardant en hochant la tête, elle appuie votre propos et lui donne de l’intérêt. Un froncement de sourcil, une interruption de sa part et hop, votre début de raisonnement sur l’impact du patriarcat sur l’inégalité professionnelle est aspiré dans le néant</p>
<p>Vous voilà face à vos adversaires. Si vous êtes un sociologue de gauche, voire marxiste, et que votre but est de rendre justice à la classe laborieuse en passant à la télévision pour parler de sa réalité, le combat commence maintenant. Mais le format est on ne peut plus déstabilisant. Autour d’un petit café, vos adversaires politologues de Science Po, rédacteur en chef de Challenges, journalistes au Figaro se racontent leurs vacances. Ils s’apostrophent joyeusement car ils se voient presque tous les jours, parfois deux fois dans la journée sur un plateau différent. Durant ce moment de gêne, vous avez tout le loisir de constater que vos chaussures sont élimées et sales et que les souliers à 600€ de vos adversaires brillent comme une Audi neuve. J’ai d’ailleurs fini par comprendre que les bourgeois avaient au moins 15 paires de chaussures. Avec ma seule paire estampillée « ville – émission de télé », à fortiori à 75€, j’étais hors-jeu.</p><p>Il faut venir déjà radicalisé dans ce genre d’émission. Sûr de vos positions, de vos connaissances, de vos « chiffres », de votre place dans la société et assumant votre appartenance de classe. Je n’avais pas cela, à l’époque où je jouais le jeu en me disant qu’il était nécessaire qu’une parole un peu anticapitaliste existe à la télévision et où une partie de moi-même rêvait encore d’être reconnu dans le petit monde intellectuel parisien. On m’écrivait pour me remercier de mes interventions, mes amis m’encourageaient, ma grand-mère regardait même si la politique ne l’intéresse que peu, mais une fois dans ce petit salon j’étais plus seul que jamais. Car oui, la « neutralité » et « l’équilibre » des émissions de débat requièrent un invité de gauche pour trois de droite, c’est quasi systématique. </p><p>Naturellement, la « gauche » que l’on vous demande d’incarner est à responsabilité limitée. Même avant d’entrer sur le plateau, vous faites face à cette réalité : les invités sont tellement bourgeois, pro-patronaux et de droite (même ceux qui sont étiquetés « de gauche ») que si vous arrivez à placer « classe sociale », « politique de classe » ou « partage des richesses » vous serez le boss des boss. Beaucoup d’énergie pour, au final, pas grand-chose.</p>
<p>Tous Pourris ? Non, tous bourgeois</p>
<p>Être témoin des petites discussions en off des invités avant et après l’émission est l’occasion de bien comprendre une chose : pour ces gens-là, la politique et « l’actu », c’est un jeu. Autour d’un café ou d’une bouteille de Vittel et, après l’émission, d’un verre de vin, ils discutent d’untel qui a dit tel truc, de truc qui a parlé d’untel et surtout spéculent, spéculent et re-spéculent sur ce qu’untel fera, dira, s’alliera et surtout qui gagnera la prochaine présidentielle. « Ah bon tu penses que Rousseau va rester derrière Jadot ? Moi j’aurais dit que non  » ai-je entendu dernièrement, « Entre nous, Bertrand, il est grillé, il devrait parler avec Pécresse« . Le ton est le même que pour commenter un épisode de Game of Thrones. Avec encore moins d’intensité dans la voix, parce que dans leur vision de la politique, personne ne meurt. Normal : la population n’existe pas. Les morts au travail, les malades dans les hôpitaux, les résidents des EHPAD ne font pas partie de leur existence et ils ne partagent pas de commune humanité. Pour eux ce sont des foules, des chiffres, des apparitions fugaces dans un reportage France 3 Régions. Car on parle bien de gens qui n’ont croisé aucun travailleur à part les agents de nettoyage qu’ils ont snobés et la maquilleuse avec qui ils auront échangé trois mots, s’ils n’ont pas passé l’intégralité de la séance les yeux rivés sur leur smartphone.</p><p>Politiquement, ce joyeux moment de convivialité vous permet de découvrir la supercherie : ces gens qu’on va faire “débattre” sont globalement tous d’accord entre eux. Ils se connaissent, se croisent pendant leurs vacances, ont des amis communs, et qu’ils travaillent à l’Obs (« de gauche ») ou au Parisien (“neutre de droite”) ils pensent grosso modo la même chose de la société. Tous pourris ? Non, tous bourgeois (ce qui est, d’un certain point de vue, la même chose).</p>
<p>Il y a parfois de « bons » adversaires, respectueux de vos différences et avec qui un débat de fond est possible. C’est le cas de Thierry Fabre, rédacteur en chef de Challenges. Le cadre du débat lui reste entièrement favorable. Illustration par Antoine Glorieux.</p>
<p>Ce qu’ils détestent ? Tout ce qui est à leur gauche (Mélenchon, Rousseau, Poutou…) et “les musulmans” qui sémantiquement parlant remplacent parfois “les arabes”. Cela peut sembler caricatural, mais je n’ai jamais pu prononcer le nom du candidat de la France insoumise devant ces gens sans recevoir de leur part un petit rictus méprisant, quand il ne s’agissait pas simplement d’un soupir exaspéré. « Mélenchon ? ça ne prendra pas« , me lançait dans l’ascenseur un « expert » de Science Po six mois avant la présidentielle de 2017, où le candidat avait obtenu tout de même 20% des voix.</p><p>Comment agir avec eux ? Rester poli, sourire de leurs conneries ? Participer à leur petit jeu d’anticipation politique ? Si vous avez un tempérament spontané de bon garçon poli, comme c’était mon cas, ça risque de vous arriver. Si en plus vous trouvez ces bourgeois un peu extravertis, polis (avec vous, pas avec l’agent de nettoyage noir évidemment), vous risquez de vous amollir. Rester aux toilettes tout le long de la petite causerie entre éditorialistes et « experts » est encore le mieux. Désormais, quand il le peut, mon camarade Selim Derkaoui m’accompagne et nous échangeons des regards amusés face à la morgue bourgeoise ambiante. Mais sans organisation préalable, il est fort probable que lorsque vous entrez sur le plateau, votre détermination, votre confiance et votre sérénité en prennent un coup, contrairement à vos interlocuteurs qui, les joues roses de plaisir, rient encore de leur dernier gossip.</p>
<p>Règle numéro 1 : jouer les observateurs désintéressés</p>
<p>Jingle, annonce des thèmes du débat. Parfois, sur « les informés », ce ne sont pas les mêmes que ceux annoncés 1h plus tôt par sms. Qu’importe, on est “informés”, non ? Commence alors une petite valse que vous connaissez bien si vous zappez de temps en temps sur BFM, LCI ou Public Sénat : nous jouons à donner nos avis comme des experts neutres et froids alors que tous les participants savent dans le fond qu’il s’agit d’un débat tout à fait politique. Mais plutôt que de dire qu’on ne veut pas rétablir l’ISF parce qu’on ne veut pas de partage des richesses, on dira que « telle étude a montré un effet notable sur l’investissement ». </p><p>Plus courant encore, plutôt que de dire qu’ils sont pour une politique répressive en matière d’immigration, parce que les migrants ça fait chier, les “experts” vous diront que « les Français » sont très inquiets du péril migratoire et du risque islamiste, et qu’il faut les entendre ! Si “les Français” ne jouent pas le bon rôle, par exemple en s’opposant majoritairement à une réforme des retraites, il faudra leur opposer la Raison et dire que “les Français” doivent “entendre la vérité » qui est qu’il faut travailler “plus longtemps”. Bref, vous qui n’avez rien demandé, sachez que dès qu’ils peuvent, ces gens vous mobilisent pour appuyer des idées qui sont pourtant les leurs.</p><p>C’est un débat très politique mais il faut faire comme si c’était un débat très technique. C’est le principe même de toute idéologie : plutôt que de faire comme si votre position en était une, vous faites comme si elle était un « principe de réalité », “le résultat d’une étude” ou “ce que disent les sondages”. Bref, n’assumez jamais que c’est vous, Jean-Louis Du Gonthier, éditorialiste au Parisien/l’Obs/Le Figaro qui voulez la fin de l’ISF, mais bien « les études » ou « les Français qui savent bien que ». Le réflexe de survie est de s’adapter à cette logique commune et de devenir alors un contre-expert, ce qui n’est pas difficile puisque ces gens n’ont que leurs préjugés, approximations et fausses informations (“les Français travaillent le moins en Europe”, “le trou de la sécu est abyssal”, “le Code du travail empêche d’embaucher”…) pour arguments. Sauf qu’en entrant dans leur jeu, vous devenez nécessairement moins offensif et moins percutant.</p><p>“Pourquoi tu prends l’accent bourgeois quand tu passes à la télé ?”. Cette question taquine posée il y a quelques mois par mon ami Benoît, ex-rédacteur en chef et cofondateur de Frustration, a de quoi m’ébranler. Et pourtant, je sens bien qu’à jouer le sociologue méthodique qui contredit les méchants libéraux en s’habillant comme eux (en plus mal), je perds un peu de ma personnalité au profit de la leur. Récemment, sur Mediapart, j’ai enfin dit, “je ne sais pas ce que pensent les Français mais moi c’est ça que je pense”, rompant avec la posture en vigueur. Ca fait un bien fou, et je parle ainsi comme je parle dans ma vraie vie, sans accent bourgeois. Mais en le faisant, je m’extrais aussi complètement du petit collectif de professionnels qui se trouve autour de moi. Au risque de décrocher du débat.</p><p>En somme, tout est fait pour que les personnes physiques et matérielles autour de la table, qui ont des intérêts financiers, des convictions politiques et une appartenance de classe soient gommées. C’est une règle tacite du jeu auquel vous assistez et tout contrevenant s’expose à des sanctions. </p><p>C’est ce qui m’a valu un « clash télé » mémorable avec l’acteur et réalisateur Mathieu Kassovitz sur le plateau de Frédéric Taddeï “Interdit d’interdire” sur RT France. Jugeant écoeurant le spectacle de cette personnalité du showbiz se livrant à une succession de reproches et de leçons de lutte aux Gilets jaunes, je lui ai dit que si ça se trouve, il payait l’ISF avant sa suppression et qu’il était donc mal placé pour juger la pertinence revendicative du mouvement social. <a href="https://www.dailymotion.com/video/x6yvwd8">La rage dans laquelle cette phrase l’a alors</a> mis en dit long sur cette règle simple : ne jamais évoquer les intérêts matériels de vos interlocuteurs. En France, lors d’un débat télévisé, il faut toujours faire comme si les personnes autour de la table étaient des observateurs désintéressés de la vie publique, qui n’ont pas plus de goût ou d’intérêt pour une présidence Macron que pour une présidence Mélenchon, ce qui est évidemment entièrement faux.</p>
<p>Règle numéro 2 : ne pas défendre l’abstention, ne pas parler de classes sociales</p>
<p>Autre position absolument interdite : expliquer ou défendre l’abstention électorale. Le présupposé de tout débat télévisuel et de la majeure partie des journalistes français c’est que nous vivons en démocratie, que voter c’est très bien et s’abstenir c’est très mal. On accepte que vous donniez des explications sociologiques si elles sont misérabilistes et prononcées sur un ton navré. Il s’agit de répondre à la question « comment ramener les électeurs aux urnes », et surtout pas « les urnes n’ont-elles pas si peu de sens que la majorité des gens s’en détournent ? ».</p>
<p>Quand vous êtes un acteur occupé à donner des leçons de révolution à des prolétaires et qu’on vous parle de votre ISF.</p>
<p>Comment surviennent les sanctions ? D’abord, vous pouvez ne plus être réinvités. Les producteurs cherchent des « bons clients », c’est-à-dire des gens capables de parler vite et bien et éventuellement de mettre un peu d’ambiance. Clairement, on me faisait venir pour « pimenter le débat », j’étais le sextoy que ces bourgeois à la vie sexuelle routinière s’offraient de temps en temps pour se faire peur quand le mot « justice sociale » était lâché. Le plus souvent, c’est le plateau tout entier qui exprime sa réprobation sur le moment : raclement de gorge, soupir, regards méprisants, rires le plus souvent. J’ai eu droit à de systématiques « jeune homme », « mon jeune ami » de la part d’éditorialistes chevronnés. Et ce, même après avoir passé le cap fatidique de la trentaine. Être révolutionnaire, pour ces gens-là, c’est nécessairement être coincé dans une éternelle adolescence et vous le faire sentir est une façon basique mais efficace de vous discréditer. </p><p>L’animatrice ou l’animateur reste le véritable arbitre de la respectabilité du débat. Quand vous dites quelque chose qui reste dans les bonnes convenances du débat bourgeois, il vous relancera avec chaleur. Si vous vous écartez de ces règles, que vous défendez l’abstention, que vous parlez de propriété et de patronat, il ne vous relancera tout simplement pas ou vous coupera carrément pour passer la parole à un autre intervenant : game over. Votre message restera suspendu dans les limbes du flux télévisuel et disparaîtra à jamais.</p>
<p>S’organiser pour exister</p>
<p>« Il faut aller dans les médias porter une parole différente de la doxa néolibérale ». Ce mot d’ordre a du sens car je ne crois pas qu’on puisse réussir à porter dans la société des idées de justice sociale au moins, de révolution sociale au mieux, en snobant les grands médias. Et ce, tout en favorisant le développement de médias dits “alternatifs” qui, comme Frustration et quelques autres, utilisent leurs propres canaux de diffusion.</p><p>Mais ce n’est pas un rôle qu’on peut assumer en franc-tireur. Jouer ce jeu-là nécessite des conditions matérielles en préalable : vivre en région parisienne ou se rendre à Paris régulièrement (et donc être en mesure de se payer un billet de TGV, <a href="https://www.frustrationmagazine.fr/prendre-le-tgv-inoui-un-voyage-semantique-et-sensoriel-au-coeur-du-macronisme/">pardon, de “InOui”</a>). Occuper un emploi avec une liberté horaire, qui ne soit ni physique ni trop fatiguant. Il faut pouvoir vous libérer à 17h, filer chez vous vous changer. Si vous avez le trac, votre journée sera fichue et votre nuit passée à ressasser les arguments que vous n’aurez pas sortis sera mauvaise. Oubliez également votre soirée avec votre ami.e, amant.e, amoureux.se. Revenir chez soi survolté, trop maquillé et en colère de n’avoir pu caser que quelques banalités sociale-démocrates n’est pas le gage d’un moment de qualité, je vous le garantis.</p><p>Quelles sont les professions des gens qui excellent dans les émissions de débat ? Rédacteurs en chef, journalistes, politiciens, employés d’un institut de sondage, universitaires… Salarié d’un parti politique, c’est par exemple le cas de David Guiraud, porte-parole de LFI et extrêmement efficace face à l’offensive idéologique zemmourienne. Ce sont des professions concentrées en région parisienne qui ne comportent pas de travail manuel et où l’on dispose d’une liberté horaire. Le graal est sans doute de devenir intervenant régulier d’une émission, comme les deux dirigeants du magazine Regards, Pierre Jacquemain et Pablo Pillaud-Vivien, mais il faut supporter le rythme et la difficulté des angles imposés.</p>
<p>David Guiraud (LFI), toujours prêt à se farcir les pires angles d’émission, en toute décontraction.</p>
<p>Il y a quelques exceptions : Anasse Kazib, désormais candidat de Révolution Permanente à la présidentielle, cheminot, était chroniqueur aux “Grandes Gueules” (RMC). Il portait la parole des travailleuses et travailleurs et ne faisait aucune concession aux angles de l’émission – très droitière et très bourgeoise sous couvert d’être « proche des gens ». Il en a été viré en 2020, victime de son franc-parler (pour une émission qui s’appelle les « Grandes Gueules » c’est cocasse). Suite à mon passage à l’émission « A l’air libre » de Mediapart, nous avons échangé sur comment faire passer des idées anticapitalistes dans les médias mainstream. </p>
<p>Anasse Kazib, champion du retournement de la rhétorique bourgeoise des patrons “créateurs de richesse”.</p>
<p>Les réponses n’ont rien d’évidentes, mais une chose est sûre : pour infiltrer les médias bourgeois et y faire passer la parole de la classe laborieuse, la bonne volonté et le courage ne suffisent pas. C’est toute une organisation dont on aurait besoin, avec cette fonction-là : envoyer le plus possible d’ouvrières, d’employés, d’indépendants, de chômeurs, de précaires dans des émissions faites par et pour des bourgeois. Se demander comment on s’habille, mettre en commun des exemples, chiffres, argumentaires. Mais aussi se donner de la force avant et après l’émission.</p><p>Il ne faut certainement pas surestimer l’importance de ces chaînes dites de “débat”, qui utilisent ce format d’abord pour faire des économies sur leur masse salariale en virant des journalistes et en les remplaçant par la masse de personnages décrits tout au long de l’article. Gonflée artificiellement par les réseaux sociaux qui relaient et s’indignent des polémiques qui s’y créent, les chaînes dites “d’information en continu” méritent-t-elle qu’on y mette de l’énergie à lutter ? <a href="https://www.lefigaro.fr/medias/audience-tv-les-chaines-d-info-a-un-niveau-record-20211004#:~:text=BFMTV%20conserve%20la%20t%C3%AAte%20du,hausse%20de%200%2C1%20point.">2.2% de part d’audience pour CNews</a>, mais des médias alternatifs qui montent, notamment sur YouTube.</p><p>En racontant certains pièges et chausse-trappes des émissions de télé, qui existaient déjà avant que Vincent Bolloré ne rachète et réorganise de nombreux médias pour faire passer la parole fasciste aux heures de grandes écoutes, j’espère avoir contribué à l’élaboration d’une nouvelle stratégie.</p>
<p>Nicolas Framont</p>
]]></description>
	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
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	<guid isPermaLink="true">https://ememiom.fr/iom/blog/view/744/l%E2%80%99insaisissable-monsieur-gauchet-%E2%80%93-liberation</guid>
	<pubDate>Wed, 03 Nov 2021 12:07:42 +0000</pubDate>
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	<title><![CDATA[L’insaisissable monsieur Gauchet – Libération]]></title>
	<description><![CDATA[<p class="article_link">Il signait des livres remarqués. Il apporte désormais son paraphe aux pétitions. Marcel Gauchet, 70 ans, est l'un des soutiens du «Manifeste pour un Printemps républicain», publié par les journaux Marianne et Causeur, et lancé le week-end dernier. Son nom trône aux côtés de ceux de la philosophe Elisabeth Badinter, du sociologue Laurent Bouvet (inventeur du concept controversé «d'insécurité culturelle» et ancien élève de Marcel Gauchet) ou du cinéaste Abderrahmane Sissako. «Il faut remettre à l'ordre du jour les mots de "République" ou de "laïcité" qui sont en danger de confusion, justifie-t-il à Libération. Notre laïcité s'est historiquement construite contre le catholicisme. Ce cadre n'est plus adapté pour l'islam. L'Eglise posait un problème politique : elle était contre la République. Ce n'est absolument pas le cas de l'islam, qui pose, lui, des problèmes d'ordre sociétaux : la condition des femmes, la visibilité dans l'espace public…»</p><p class="article_link">Marcel Gauchet publie aussi un livre, Comprendre le malheur français (Stock) où il tente de percer les raisons de notre «désespoir». Celui-ci, dit-il, «a de solides motifs qui n'ont rien de déraisonnable». Dans une prose teintée de pessimisme, sinon de déclinisme - deux mots qu'il récuse pourtant fermement - le philosophe et historien y égrène les conséquences néfastes de l'individualisme, de la mondialisation et du divorce entre «les peuples» et «les élites». «L'heure est en effet venue de s'engager, explique Gauchet à Libération. Je suis affolé par la perspective du FN au pouvoir. L'exemple actuel de la réforme du code du travail est frappant : "Mais puisque des prix Nobel vous disent que cette loi est bien,vous devriez être contents !" disent les élites. Ils ne voient même pas quelle image ils renvoient du salariat qui ne serait qu'une variable d'ajustement.»</p><p class="article_link">Chaque livre de Gauchet est accueilli avec respect dans le milieu politique et médiatique français. Grâce à sa culture, l'homme a la capacité de donner sens à des enjeux immenses (la religion, le droit, l'individu…). Grâce à des modèles limpides - au risque d'être «binaires et linéaires», selon le philosophe Jean-Yves Pranchère, coauteur du Procès des droits de l'homme, qui vient de paraître au Seuil, il séduit au-delà des clivages politiques.</p><p class="article_link">Car le succès de Marcel Gauchet tient aussi à son don d'adapter son discours à ses interlocuteurs : échos souverainistes quand il parle aux lecteurs de Causeur, élan spirituel pour Télérama ou progressiste quand il échange avec le philosophe maoïste Alain Badiou (dans Que faire ? Philosophie éditions, 2014). Preuve, sa récente volte-face sur le mariage homosexuel : le philosophe y a d'abord vu «une manipulation de repères extrêmement profonde de la condition humaine» avant de s'y dire favorable.</p><p class="article_link">La déférence dont jouit Gauchet vient enfin de sa position centrale dans le paysage institutionnel et éditorial du champ intellectuel français. S'il fut brièvement anarchiste dans sa jeunesse, il a vite rallié le camp de la gauche libérale et antitotalitaire. Ses mentors s'appellent alors François Furet et Pierre Nora. Ce dernier lui donne son premier poste à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) et la rédaction en chef de la revue le Débat. Dans les années 90, Gauchet incarne la pensée dominante à gauche, aux côtés de Nora ou Rosanvallon. «Mais, contrairement à ces deux "poids lourds", il ne "décolle" pas vraiment dans les années 2000, Peu de ses livres sont traduits à l'étranger»,analyse l'historien des idées Sudhir Hazareesingh, auteur de Ce pays qui aime les idées : histoire d'une passion française (Flammarion).</p><p class="article_link">Ces dernières années, Gauchet essuie même deux violentes polémiques. En 2002, il est épinglé comme «néoréactionnaire» dans le livre de l'historien des idées Daniel Lindenberg - qui vient d'être réédité au Seuil (1). Ce pamphlet est publié dans la collection «la Vie des idées» de son ancien ami Rosanvallon… avec lequel la rupture politique a été violente quelques années plus tôt. En 2014, dans Libé, les jeunes écrivain et sociologue Edouard Louis et Geoffroy de La Gasnerie annoncent qu'ils boycottent les «Rendez-vous de l'histoire» de Blois : Marcel Gauchet doit y prononcer la leçon inaugurale sur le thème des «rebelles», une provocation pour ces frondeurs qui réfutent les thèses «familialistes, sexistes et homophobes» de l'intellectuel. Alors, démocrate modéré ou néoréac, Gauchet ? «Un intellectuel à la pensée ondoyante», avance le philosophe Jean-Yves Pranchère. Portrait du philosophe historien par ses thèses.</p><p class="article_link">Le théoricien de la sortie de la religion</p><p class="article_link">C'est devenu un lieu commun du débat français, et c'est Gauchet qui en a popularisé l'idée. Le Désenchantement du monde est le titre d'un de ses premiers livres, paru en 1985 chez Gallimard. L'expression, reprise, en réalité, du sociologue Max Weber, va faire florès. Depuis trente ans, l'opus de Gauchet est très souvent cité, sa thèse maintes fois reprise. Même par ceux qui ne l'ont pas lue. Nos sociétés occidentales seraient sorties de la religion. L'idée peut sembler paradoxale à l'heure où le débat public est saturé de croyances. «Mais Gauchet pose une idée tout à fait originale en France : la modernité ne viendrait pas d'une rupture d'avec la religion, elle serait née au cœur même de la religion», précise Philippe Portier, politologue spécialiste de la laïcité.</p><p class="article_link">Dans la généalogie de la modernité d'après Gauchet, le christianisme joue un rôle essentiel. Selon sa formule (à succès, là encore), le christianisme serait «la religion de la sortie de la religion». «Le terreau chrétien, qui permet une progressive autonomie de l'individu, engendre la modernité qui à son tour remet en cause le christianisme jusqu'à s'en séparer», traduit Portier. <a href="http://www.revueducrieur.fr/archives/sommaire01.html">Et tant pis si Gauchet l'hégélien «ne s'embarrasse guère d'analyses historiques précises», condamnent les historiens Ludivine Bantigny et Julien Théry-Astruc, qui ont signé une enquête fouillée sur l'homme dans la Revue du crieur (2).</a>Peu importe, en effet, que «l'Eglise catholique ait lutté de toutes ses forces contre la démocratie», pointent les historiens, qui soulignent les liens du philosophe, athée, avec les milieux catholiques. En 2000, Gauchet lançait dans l'hebdomadaire catholique la Vie : «La communauté catholique est la seule minorité persécutée, culturellement parlant, dans la France contemporaine.» Le philosophe est bien perçu chez les chrétiens. «Tout simplement parce que j'ai étudié avec sérieux la religion, répond-il, contrairement aux élites occidentales pour qui elle n'est que folklore, et qui sont du coup incapables de comprendre le monde actuel.»</p><p class="article_link">Car pour le philosophe, «l'islam tel que nous le recevons […] arrive dans un état de décalage civilisationnel et culturel considérable par rapport au traitement qu'ont subi les religions à l'intérieur de la culture occidentale», comme il l'écrit dans Comprendre le malheur français. Marcel Gauchet ne valide pas pour autant la thèse catastrophiste d'un choc des civilisations inéluctable. «C'est un raisonnement anti-historique aux antipodes du mien, dit-il à Libé. Il faut aider l'islam à rentrer dans un monde qu'il n'a pas défini, en cherchant des alliances avec certains courants.» Dans deux ou trois générations pense-t-il «le monde musulman sera démocratisé».0</p><p class="article_link">Le critique des droits de l’homme</p><p class="article_link">C'est un leitmotiv de Gauchet : l'extension illimitée des droits mettrait en danger la démocratie. «L'essence du néolibéralisme devient pour la première fois la règle ultime du fonctionnement collectif, écrit-il dans son Malheur français. Il n'y a que des individus - des individus définis par leurs droits, sur le plan abstrait, juridique, et par leurs intérêts, sur le plan concret, économique.» La doxa individualiste et juridique, encouragée par l'Europe néolibérale, pousserait les minorités, les victimes et les marges (homosexuels, associations antiracistes, etc.) à revendiquer sans cesse de nouveaux droits. Au risque de sacrifier la cohésion sociale. Quant à l'émancipation des femmes, elle a fait voler en éclats la hiérarchie traditionnelle entre mari et femme, «indispensable pour fabriquer une unité qui s'impose aux acteurs et leur impose des devoirs, leurs manières de se conduire, leurs rôles», estime Gauchet. On sent poindre le regret derrière le constat. «Le conservatisme et la nostalgie me sont totalement étrangers, jure-t-il pourtant à Libération. La question n'est pas de savoir si c'est bien ou mal, c'est un fait. La famille traditionnelle était intenable, mais l'extension des droits et des libertés font aussi naître de nouveaux problèmes.»</p><p class="article_link">Rien que du constat factuel, et jamais de point de vue normatif, chez Gauchet ? «Son constat de prolifération des droits est discutable, note le philosophe Pranchère. Les droits de l'homme n'ont jamais été si populaires, c'est vrai, mais le néolibéralisme se caractérise plutôt par une précarité des droits sociaux. Marcel Gauchet s'appuie là sur un diagnostic moral sans aucun empirisme.»</p><p class="article_link">Le détracteur de l’individualisme</p><p class="article_link">C'est une «révolution silencieuse» qui aurait commencé sous la présidence de François Mitterrand. Sa devise : «Tolérance», «ouverture», «identité». Marcel Gauchet a depuis longtemps dressé le diagnostic de notre «pathologie de la désappartenance». «D'un côté, il y a le monde, de l'autre, les individus, et rien entre les deux, plus de nations, plus de peuples, plus d'institutions», écrit-il dans son dernier opus. La privatisation des individus entraînerait une dépolitisation radicale. Narcissisme et isolement contemporains seraient à la source du «malheur français».</p><p class="article_link">Le pourfendeur de l’Europe</p><p class="article_link">C'est une évidence à lire son dernier livre : l'Europe, «laboratoire mondial de la réalisation de l'utopie néolibérale», est la dernière hantise de Gauchet. «Un piège», assène-t-il, en admirateur de De Gaulle qu'il est. Puisque l'Europe n'est plus capable «d'imaginer l'alternative que sur le mode de la régression», «face à elle, on est condamné à la révolte abstraite ou à la résignation concrète».</p><p class="article_link">«Cet antieuropéanisme est une incongruité chez un intellectuel libéral comme Gauchet», note Hazareesingh. Car si Gauchet fustige depuis longtemps le «néolibéralisme» comme système politique - celui de la «bonne gouvernance» prônée par les instances supranationales - sa critique du libéralisme économique, elle, est encore confuse. Le philosophe est d'une gauche (il s'en réclame toujours) réformiste qui ne rejette ni le marché ni la concurrence. En 1995, il critique le sociologue Bourdieu, qui soutient le mouvement social. En 2002, il est un temps attiré par Nicolas Sarkozy. «Il participe d'un mouvement très puissant dans le champ intellectuel français : le courant "national républicain", aux côtés d'un Pierre Manent ou d'un Régis Debray», tente de cerner Jean-Yves Pranchère. Sa philosophie est avant tout politique. C'est par cet unique prisme qu'il juge l'intégration européenne. «Pour lui, l'Europe signe la disparition du politique, dit le philosophe Frédéric Worms, alors que nous assistons précisément en ce moment à sa politisation, comme en a témoigné l'affrontement Merkel-Tsípras.»</p><p class="article_link">Marcel Gauchet, un «néoréac» ?</p><p class="article_link">Marcel Gauchet ne peut ignorer que son Malheur français rime avec le best-seller zemmourien le Suicide français. Hantise du divorce entre les élites et le peuple, mépris de Mai 68, revendication d'un «parler vrai» sur l'immigration («il faut oser dire qu'elle pose aujourd'hui un problème», assène-t-il à Libération)… autant de topics qui le rapprochent du clan des Finkielkraut et consorts. «Gauchet est un tocquevillien, il incarne un néoconservatisme à la française.» analyse la sociologue Christine Fauré, auteure, justement, des Néoconservateurs à la française (Mimésis, 2015). Lassé de ce procès, Gauchet attaque : «Nous sommes dans une merde incroyable et il faudrait dire "tout va bien" pour ne pas se faire traiter de "néoréac" ! J'essaie d'éclairer l'impasse dans laquelle nous nous trouvons pour la surmonter.» Le classer dans les réactionnaires serait «profondément injuste», estime Pranchère : «C'est un républicain sincère, un social-démocrate. Mais ses théories si peu empiriques se prêtent à des réinterprétations conservatrices contre lesquelles il n'a pas les moyens de se défendre.» Nostalgique, mais pas «néoréac», appuie le philosophe Worms : «Il défend une France porteuse d'une certaine idée du politique, certainement pas une "France éternelle" qui reposerait sur des critères ethniques. Il est nostalgique du pur citoyen, une idée très française et jacobine.» La nostalgie d'une abstraction.</p><p class="article_link">(1) Le Rappel à l'ordre, Seuil, 2016. (2) «Marcel Gauchet ou le consensus conservateur», Revue du crieur, numéro 1, juin 2015, La Découverte-Mediapart</p>]]></description>
	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
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	<pubDate>Mon, 01 Nov 2021 21:39:25 +0000</pubDate>
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	<title><![CDATA[Présidentielle : Laurent Wauquiez courtisé pour devenir Premier ministre d’Eric Zemmour ?]]></title>
	<description><![CDATA[<p>Et on peut imaginer que l’essayiste, qui laisse encore et toujours planer le doute sur sa candidature à la présidentielle 2022, fasse un crochet par Lyon avant ou après se rendre dans la commune du Nord-Isère.</p><p>L’occasion peut-être de rencontrer <a href="https://www.lyonmag.com/profil-personnalite-lyonnaise/55/laurent-wauquiez" target="_blank">Laurent Wauquiez</a>. Car selon <a href="https://www.lexpress.fr/actualite/politique/presidentielle-eric-zemmour-reve-de-laurent-wauquiez_2160484.html?utm_medium=Social&amp;utm_source=Facebook&amp;Echobox=1634227711&amp;fbclid=IwAR20bHKviGCSKhU84GMCgEi9aRICMvoUThK6ghZShJVxbM6vEW3_8qMH-lM#xtor=CS3-5076" target="_blank">l’Express</a>, Eric Zemmour aurait fait du président d’Auvergne-Rhône-Alpes son favori pour devenir Premier ministre en cas de victoire au printemps prochain.</p><p>"Celui qui organise en ce moment l'échec de la droite, c'est Laurent Wauquiez. Donc si on veut résoudre le désordre à droite, il faut l'intégrer dans l'équation", déclare même le soutien d’Eric Zemmour, Loup Bommier auprès de nos confrères.</p><p>Dans le clan Wauquiez, on s’amuse et on s'étonne de cette parade nuptiale qui s’engage. Le dernier échange entre les deux hommes remonterait au mois d’août, quand l’ancien président des Républicains renonçait publiquement à participer à la primaire de son parti.</p><p>Il est encore beaucoup trop tôt pour imaginer Laurent Wauquiez céder aux sirènes zemmouriennes, même si certains proches comme le sénateur du Rhône <a href="https://www.lyonmag.com/profil-personnalite-lyonnaise/167/etienne-blanc" target="_blank">Etienne Blanc</a> peuvent militer en ce sens. D’autant que le <a href="https://www.lci.fr/politique/sondage-exclusif-presidentielle-2022-le-pen-zemmour-et-bertrand-dans-un-mouchoir-de-poche-pour-acceder-au-second-tour-2199053.html" target="_blank">dernier sondage publié ce vendredi</a> relance dans la course les possibles candidats de la droite, dans un mouchoir de poche avec Eric Zemmour et Marine Le Pen au premier tour de la présidentielle.</p><p>Mais aussi parce que le rêve de Laurent Wauquiez ne s'appelle pas Matignon, mais Elysée.</p>]]></description>
	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
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	<pubDate>Sun, 31 Oct 2021 20:45:53 +0000</pubDate>
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	<title><![CDATA[Une alliance Franco-Russe est-elle encore possible ?]]></title>
	<description><![CDATA[<p>Par Emmanuel Leroy − Octobre 2021</p><p id="caption-attachment-104630" class="wp-caption-text">Emmanuel Leroy (debout) et Slobodan Despot (Assis)</p><p>Mesdames et Messieurs,</p><p>Pour bien présenter les choses, et de manière un peu paradoxale, je voudrais commencer mon introduction par une conclusion, celle que fit Alexis de Toqueville, le célèbre philosophe français dans son fameux livre De la démocratie en Amérique paru en 1835 :</p><p>Il y a aujourd’hui sur la terre deux grands peuples qui, partis de points différents, semblent s’avancer vers le même but : ce sont les Russes et les Anglo-Américains. Tous deux ont grandi dans l’obscurité ; et tandis que les regards des hommes étaient occupés ailleurs, ils se sont placés tout à coup au premier rang des nations, et le monde a appris presque en même temps leur naissance et leur grandeur. Tous les autres peuples paraissent avoir atteint à peu près les limites qu’a tracées la nature, et n’avoir plus qu’à conserver.</p><p>Mais eux sont en croissance : tous les autres sont arrêtés ou n’avancent qu’avec mille efforts ; eux seuls marchent d’un pas aisé et rapide dans une carrière dont l’œil ne saurait encore apercevoir la borne (…). Pour atteindre son but, le premier s’en repose sur l’intérêt personnel, et laisse agir, sans les diriger, la force et la raison des individus. Le second concentre en quelque sorte dans un homme toute la puissance de la société (…). Leur point de départ est différent, leurs voies sont diverses ; néanmoins, chacun d’eux semble appelé par un dessein secret de la Providence à tenir un jour dans ses mains les destinées de la moitié du monde.</p><p>Presque deux siècles après la sortie du livre de Toqueville, il faut reconnaître à cet auteur d’avoir eu une certaine prescience des événements, même si l’on peut observer que depuis le XIXème siècle, c’est un peu plus de la moitié du monde que les Anglo-américains ont mis sous leur coupe, bien que l’on puisse remarquer aujourd’hui leur retrait en Irak, en Syrie et en Afghanistan, prélude sans doute à d’autres abandons, ce qu’illustre parfaitement le célèbre aphorisme prêté, entre autres auteurs, à Oscar Wilde : « Les États-Unis d’Amérique forment un pays qui est passé directement de la barbarie à la décadence, sans jamais avoir connu la civilisation. »</p><p>Sur les relations diplomatiques entre la France et la Russie depuis le 11ème siècle, force est de reconnaître qu’elles connurent des hauts et des bas et que de Henri 1er à Emmanuel Macron ce fut un peu un parcours de montagnes russes entre nos deux pays ; mais j’observe que dans la langue française, il n’existe pas de mot péjoratif pour désigner un Russe. Tout au plus, on dira un Popov ou un cosaque – ce qui pour les Russes serait plutôt un compliment – alors que pour d’autres pays voisins comme l’Angleterre ou l’Allemagne avec lesquels la France fut longtemps en guerre, les termes dépréciatifs ne manquent pas : des Godons aux Rosbifs en passant par les Schleuhs ou les Boches et je ne les citerai pas tous.</p>
<p>Aujourd’hui quel est l’état des lieux que l’on peut faire dans le domaine des relations franco-russes ?</p>
<p>On se souvient que le quinquennat de M. Macron avait commencé de manière assez ambiguë en accueillant avec faste Vladimir Poutine à Versailles en mai 2017 à l’occasion du tricentenaire de la venue de Pierre 1er en France, ce qui ne l’avait pas empêché d’accuser la Russie d’être intervenue dans la campagne présidentielle de l’année précédente. Puis, lors du Forum de Saint Pétersbourg le 25 mai 2018 le journal Kommersant avait noté qu’ « Emmanuel Macron était étonnamment soumis à Vladimir Poutine » et plus fort encore, ce qu’aucun chef d’État occidental n’avait encore admis «  que l’OTAN n’avait pas tenu ses promesses faites à la Russie, que l’Occident et surtout les États-Unis étaient responsables de la dégradation des relations avec la Russie ».</p><p>Mais ce n’est pas tout, durant l’automne 2019, le président français recevait les félicitations du journal Vzgliad qui écrivait, je cite : « Macron est devenu le nationaliste n°1 en Europe […] Il se comporte comme Marine Le Pen ». La comparaison est peut-être un peu osée et parfois la presse russe, il faut le reconnaître, fait preuve d’un optimisme quelque peu excessif.</p><p>Mais toutes ces déclarations sont à remettre en perspective et surtout dans leur contexte. N’oublions pas que depuis 2016, Donald Trump est au pouvoir et que son arrivée dans l’arène politique internationale a provoqué un véritable électrochoc dans les chancelleries occidentales. La parfaite adéquation qui existait entre les capitales européennes et Washington avant l’élection de M. Trump a volé en éclat et désormais les chefs d’État occidentaux ont perdu leur chef d’orchestre et ne savent plus à quel saint se vouer, si j’ose dire.</p><p>Ceci explique en grande partie la position française durant ces 4 années, avec notamment la critique de l’OTAN et le rapprochement sur certains sujets avec les positions du Kremlin. Mais au final, n’oublions jamais que M. Macron a fait ses classes à la French American Foundation, comme ses deux prédécesseurs et un certain nombre d’autres dirigeants français, et je doute fort que cette officine créée par M.M. Giscard d’Estaing et Gerald Ford au siècle dernier soit devenue une pépinière d’agents du Kremlin.</p><p>Donc, pour résumer notre propos, M. Macron a profité du relatif effacement de l’Amérique sur la scène internationale durant les années Trump, pour tenter de faire avancer son agenda européen, quitte à relâcher un peu la pression contre la Russie, essentiellement en paroles, car dans les faits, la France ne s’est jamais désolidarisée de la politique de sanctions anti-russe votée à l’initiative de Londres et de Washington.</p><p>Pour entrer dans le vif du sujet, sur la possibilité d’une alliance entre la France et la Russie, je vous propose d’examiner la situation dans chacun des deux pays :</p>
<p>État des lieux en France</p>
<p>Il n’est pas aisé de le reconnaître tant cela est difficile à accepter mais cela fait très longtemps que la France a perdu sa souveraineté au profit d’une bourgeoisie compradore elle-même au service de l’oligarchie anglo-saxonne. On peut bien évidemment faire remonter les origines de cet abandon à la Révolution française, mais des signes avant-coureurs se faisaient déjà sentir sous l’Ancien régime.</p><p>Cela s’est fait de manière subreptice, sans à-coups majeurs, essentiellement par la corruption mais aussi par une habile politique d’influence qui a consisté à subjuguer et corrompre les élites françaises, à les convertir à l’idéologie marchande. Cela n’empêcha pas bien sûr quelques sursauts ou quelques frictions, on se souvient de Fachoda ou de Mers-El-Kébir, mais dans l’ensemble, et surtout après la parenthèse napoléonienne, la haute bourgeoisie française avait choisi son camp, celui de l’alliance avec Albion et la haute finance.</p><p>De la Restauration jusqu’à aujourd’hui – hormis quelques rares sursauts d’indépendance comme sous le règne de Charles X ou l’épisode gaullien – la France fut un pays sous influence dont l’espace de souveraineté s’est réduit comme une peau de chagrin d’année en année et dont la marge de manœuvre aujourd’hui est à peu près aussi étendue que celle dont disposait un Etat satellite membre du Pacte de Varsovie. C’est d’ailleurs ce que disait à sa façon Vladimir Poutine en 2011 : « Nous aimerions être alliés aux États-Unis, mais ce que je vois aujourd’hui (…) ce n’est pas une alliance ; parfois, j’ai l’impression que l’Amérique ne veut pas d’alliés mais qu’elle veut des vassaux ». On voit ici la parfaite maîtrise de l’art de la litote du président russe.</p><p>De fait, la France se trouve depuis les traités de Maastricht et de Lisbonne dans la situation d’un pays ayant abdiqué toute idée d’indépendance en la transférant à des fonctionnaires européens, donc non élus, qui émettent leurs directives dans la plus totale opacité et sous la pression continue des groupes de pression financiers ou idéologiques. En même temps, ayant abandonné sa monnaie au profit de l’euro, aucune politique économique nationale ne peut être lancée sans l’accord de la BCE et aucun pays ne peut prétendre à la souveraineté lorsqu’il n’est pas maître de sa monnaie, et a fortiori lorsque des juges étrangers sont maîtres de ses lois et de sa jurisprudence.</p><p>Et lorsque la république française se croit encore une grande puissance en signant un contrat mirobolant avec l’Australie, ses bons « amis » anglo-saxons se font une joie de lui rappeler quel est son rang et que dans cette alliance atlantique, malgré toutes ses courbettes et tous ses efforts, et Dieu sait si elle en a fait depuis son retour en 2009 dans le commandement intégré de l’OTAN, elle restera à jamais l’éternelle vassale.</p><p>Après avoir brossé un rapide état des lieux de la situation française, peu réjouissante il faut le reconnaître, qu’en est-il de la Russie ?</p>
<p>Situation de la Russie De Eltsine à Poutine, 20 ans pour reconstruire une nation</p>
<p>De la Rus’ de Kiev jusqu’à aujourd’hui, la vie du peuple russe n’a pas été celle d’un long fleuve tranquille, et des invasions mongoles jusqu’au démantèlement de l’Union soviétique les habitants de la grande Russie n’ont pas toujours connu une vie de quiétude ; mais quel peuple sur la terre peut se targuer de n’avoir connu que paix et prospérité ?</p><p>Pour mettre un peu de baume au cœur des Français et leur donner quelque espoir quant à l’avenir, regardons simplement les 30 dernières années qu’a connu la Russie.</p><p>En 1991, Gorbatchev est renversé et remplacé par Boris Eltsine qui appliquera à la lettre tous les conseils que lui donneront les « spins doctors » anglo-saxons et qui transformera la Russie en vaste champ de foire où tout pouvait s’acheter et se vendre. Dans la dernière décennie du siècle passé le PIB de la Russie s’effondrera de près de 50 %.</p><p>A partir de 1991, l’économie est privatisée à marche forcée et c’est le règne des oligarques et de la finance hors sol. Les partisans de la thérapie de choc menée par le professeur Jeffrey Sachs qui prônaient la libéralisation rapide des prix et du commerce, des programmes de stabilisation de l’inflation et des privatisations massives, l’ont emporté avec l’appui du FMI et de la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement (BERD) qui était à l’époque dirigée, on s’en souvient, par un certain Jacques Attali avant que ce dernier ne soit contraint à démissionner en 1993 pour la gestion problématique de son établissement.</p><p>Mais au tournant du millénaire, lors de son entrée en fonction de président par intérim de la Fédération de Russie le 31 décembre 1999, Vladimir Poutine va remettre progressivement la Russie sur les rails en mettant au pas les oligarques et en restaurant la souveraineté et le prestige de l’État.</p><p>Cela ne s’est pas fait tout seul et si la Russie est sortie aujourd’hui de l’ornière, tous les problèmes ne sont pas résolus, mais à la différence de l’Europe, et notamment de la France qui semble s’enfoncer chaque jour dans un puits sans fond, la Russie à contresens de l’Occident, reconstruit sa puissance et son indépendance dans un monde qui sera multipolaire – que cela plaise ou non à Washington et à Londres -.</p><p>Mais parallèlement au redressement économique et financier spectaculaire de la Russie depuis le début du siècle, c’est surtout sur le plan militaire que la Russie a effectué un rétablissement tout à fait exceptionnel, qui a dissuadé jusqu’à présent les puissances occidentales à s’aventurer sur les voies dangereuses de l’intervention militaire.</p><p>Schématiquement, on peut considérer que la Russie à opérer ce redressement en deux périodes :</p><p>2000-2010 : La Russie reconstruit son dispositif de défense afin de sanctuariser son territoire c’est la politique du bouclier, où il est impératif d’empêcher l’OTAN d’utiliser son avantage stratégique en termes de puissance aérienne et de puissance navale.</p><p>Le développement par la Russie des systèmes anti-missiles actuellement sans équivalent dans le monde, et la mise au point de systèmes de guerre électronique qui sont capables d’annihiler une attaque massive de missiles de croisière ont tout simplement changé la donne en matière stratégique, comme l’a montré l’attaque avortée des Américains – avec la France à leurs côtés, hélas – le 31 août 2013 contre la République arabe syrienne. Les années qui suivirent verront de nombreux navires britanniques et américains subir les curieux effets de cette guerre électronique capable de transformer un redoutable cuirassé, voire un porte-avions en un inoffensif tas de ferraille. Ce ne sont pas les commandants successifs du malheureux destroyer USS Donald Cook qui pourront dire le contraire.</p><p>La seconde période 2010 -2020 est celle que l’on pourrait appeler la politique de la lance où la Russie a réussi à mettre au point tout un arsenal d’armes offensives révolutionnaires à capacité hypersonique qui réduisent à néant les velléités offensives de l’OTAN.</p><p>Ainsi, en l’espace de 20 années, la Russie a mis sur pied une politique de défense qui a tétanisé les états-majors occidentaux et qui pourrait se définir comme la possibilité d’opposer un véritable déni de guerre à tout éventuel agresseur. C’est une révolution dans l’art de la guerre et qui va bien sûr relancer le phénomène des guerres hybrides que nous observons depuis quelques années et vis-à-vis desquelles la Russie semble nettement moins bien préparée.</p><p>Après avoir fait état du retour de la puissance en Russie, et au lendemain de la victoire du parti présidentiel lors des dernières législatives, comment définir ce pays et ses institutions ?</p><p>Je crois que la meilleure définition qui n’ait jamais été donnée est celle de Winston Churchill : « La Russie est un rébus enveloppé de mystère au sein d’une énigme. » et pour moi qui l’observe et la suit depuis des décennies, je ne peux qu’acquiescer à cette laconique mais très juste définition. Et c’est sans doute une volonté de la Providence que d’avoir rendu ce pays relativement peu perméable aux influences étrangères.</p><p>Quoique, depuis la fin de l’Union soviétique et jusqu’à aujourd’hui, l’influence occidentale pour tenter de modifier l’ADN du peuple russe est plus que jamais active :</p><p>Que ce soit le par le biais des diverses ONG à vocation prétendument humanitaire, des sectes religieuses, des réseaux sociaux, de la publicité, de la mode vestimentaire même, nous voyons le poison sirupeux de l’Occident se répandre dans le corps et dans l’esprit de la société russe. Tant que les jeunes étudiants du MGU ou du MGIMO continueront d’arborer des vêtements avec l’inscription « University of Los Angeles » ou des casquettes « I love New-York », cela signifiera que dans leur tête – et de manière inconsciente, ce qui est plus grave – ils considèrent la culture américaine comme supérieure à la leur.</p><p>Sur le plan constitutionnel aussi, il reste encore des scories datant de l’ère Eltsine. Certes l’article 15 qui assurait la prévalence des traités internationaux sur les lois russes a été heureusement aboli à l’occasion de la révision constitutionnelle de 2020, mais le fameux article 13 qui interdit à la Russie de définir juridiquement sa propre conception du monde est toujours en vigueur.</p><p>Certes, cela n’a pas empêché Vladimir Poutine lors du sommet du G20 de 2019, de déclarer que « le libéralisme est obsolète » et que les valeurs libérales entrent « en conflit avec l’intérêt de la majorité écrasante de la population », mais si le libéralisme est dépassé, ce dont je suis bien convaincu, la question qui se pose alors est : par quoi le remplacer ? Et la Russie n’a toujours pas répondu à cette question.</p>
<p>En conclusion, que pouvons-nous tirer de tout ce que nous venons de voir ?</p>
<p>En ce qui concerne la France institutionnelle, tant qu’elle n’aura pas recouvré une pleine et entière souveraineté, aucune alliance politique avec la Russie ne sera possible, puisque le jeu des puissances thalassocratiques avec lesquelles la France est embarquée, est justement d’isoler, d’encercler et de faire chuter le dernier adversaire qui leur reste sur le continent.</p><p>Alors, si aucune alliance de nature politique entre la Russie et la France n’est envisageable aujourd’hui… que faire ?</p><p>Sans être un adepte du marxisme-léninisme, mes amis m’accorderont cette qualité, je dois reconnaître certaines vertus à la praxis marxiste et à ce sujet je me souviens qu’au siècle dernier, quand il y avait encore un Parti communiste en France, lorsque l’unité d’action au sommet entre les dirigeants de gauche n’était plus possible, on prônait alors l’unité d’action à la base entre les militants des différents partis.</p><p>Eh bien en quelque sorte, c’est la voie qui nous est ouverte, celle de l’action par la capillarité qui consiste à tisser des liens, chacun à son niveau, dans le domaine culturel – comme l’érection de la statue de Jeanne d’Arc à St Petersbourg, ce qui n’est pas un événement anodin, ou encore la présentation à Paris de la prestigieuse collection Morozov – et bien sûr dans le monde des idées avec le travail inlassable du Dialogue Franco-russe, et aussi avec les Journées du livre russe de notre ami Dimitri de Kochko et avec les multitudes d’associations russophiles qui œuvrent chacune dans leur domaine pour tisser les liens d’amitié entre nos deux pays et parmi lesquelles notre jeune <a href="https://www.institut1717.org">Institut 17/17</a> entend également jouer son rôle.</p><p>Quant à moi, comme disait Léon Bloy, j’attends les Cosaques et le Saint-Esprit… Quoique, les Cosaques nous ayant fort aimablement accueillis aujourd’hui, attendons surtout le Saint-Esprit !</p><p>Emmanuel Leroy</p><p>  INSTITUT 1717<br /></p>]]></description>
	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
</item>
<item>
	<guid isPermaLink="true">https://ememiom.fr/iom/blog/view/736/comment-sauver-la-chasse</guid>
	<pubDate>Sun, 31 Oct 2021 20:42:52 +0000</pubDate>
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	<title><![CDATA[Comment sauver la chasse ?]]></title>
	<description><![CDATA[<p>16 septembre 2021#16</p><p>Interdiction de la chasse à la glu, conflits avec les écolos, colère des agriculteurs contre les sangliers… Les chasseurs seraient-ils une espèce menacée ? Un livre blanc sur l’avenir de la chasse à l’horizon 2040 propose de tout changer. L’AntiÉditorial l’a lu.</p>
<p>Un contexte tendu  </p>
<p>Les chasseurs sont à cran. <a href="https://www.conseil-etat.fr/actualites/actualites/le-conseil-d-etat-juge-que-la-chasse-a-glu-est-illegale">Le Conseil d’État a interdit la chasse à la glu</a>, une méthode traditionnelle de capture des grives et des merles. Jusqu’ici pratiquée dans les Alpes-de-Haute-Provence, les Alpes-Maritimes, les Bouches-du-Rhône, le Vaucluse et le Var, elle a été jugée non conforme à<a href="https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=celex%3A32009L0147"> la réglementation européenne sur la protection des oiseaux</a>. Puis la haute juridiction administrative <a href="https://www.conseil-etat.fr/actualites/actualites/le-conseil-d-etat-juge-que-plusieurs-techniques-de-chasse-traditionnelles-des-oiseaux-sont-illegales">a annulé les arrêtés ministériels</a> autorisant d’autres pratiques régionales. Citons la tenderie aux grives, merles noirs, vanneaux huppés et pluviers dorés, en usage dans les Ardennes. Ou encore, la capture des alouettes des champs à l’aide de pantes (filets horizontaux) ou de matoles (cages), comme on le fait en Gironde, dans les Landes, dans le Lot-et-Garonne et dans les Pyrénées-Atlantiques.</p><p>Ces chasses sont très minoritaires, elles représentent à peine 7 % des prises de gibiers, mais elles ont un impact émotionnel fort, aussi bien auprès des antichasse que des fédérations. Pour les uns, leur mise en cause est une étape nécessaire pour la sauvegarde d’espèces dont les effectifs sont en chute libre. C’est <a href="https://www.lpo.fr/actualites/lettre-ouverte-de-la-lpo-aux-5-parlementaires-landais-qui-demandent-le-maintien-du-piegeage-des-alouettes-a-l-aide-des-matoles-et-pantes">le point de vue de la Ligue de protection des oiseaux</a>. Les autres la considèrent comme <a href="https://www.chassepassion.net/actualite-de-la-chasse/chasse-petit-gibier-deau/chasse-traditionelles-conseil-etat/">un acharnement contre le mode de vie rural et les traditions locales</a>. Ces deux arrêts successifs du Conseil d’État suscitent des mouvements de protestation, <a href="https://www.chassepassion.net/actualite-de-la-chasse/insolites/chasseurs-et-agriculteurs-unis-pour-une-mobilisation-inedite-dans-les-ardennes/">dans les Ardennes</a> comme <a href="https://www.sudouest.fr/gironde/bordeaux/chasses-traditionnelles-les-chasseurs-ecrivent-a-macron-5265437.php">en Gironde</a>. Certaines associations locales ont même <a href="https://www.francebleu.fr/infos/agriculture-peche/a-biscarrosse-et-pissos-les-chasseurs-votent-la-greve-des-battues-1629478183">décrété la grève</a>. Les chasseurs sont en effet responsables de la régulation des sangliers.</p>
<p>Un loisir en crise</p>
<p>Derrière ce débat se profile un autre : l’avenir de la chasse. Ce loisir va-t-il, peut-il, doit-il disparaître ? Va-t-il, peut-il, doit-il évoluer ? Naguère, ces questions auraient semblé incongrues, tant le lobby de la chasse était électoralement puissant. Désormais, elles s’imposent, parce que la chasse est en déclin. Certes, <a href="https://www.chasseurdefrance.com/">la fédération nationale</a> (FNC) revendique plus d’un million d’adhérents. Mais dans les faits, il y a deux fois moins de chasseurs qu’en 1975. Ils sont moins nombreux que les pêcheurs, et deux fois moins nombreux que les footballeurs amateurs. Et leur population prend de l’âge. La moitié a plus de 55 ans.</p><p>« La chasse est une occasion unique de brassage intergénérationnel et sociologique », <a href="https://www.chasseurdefrance.com/decouvrir/les-chasseurs-aujourdhui/">proclame la fédération nationale</a>. Elle permet « de dépasser les clivages sociaux : ruraux, urbains et tous les milieux socioprofessionnels se retrouvent. » Si cela reste en partie vrai, pas plus de 8 % des chasseurs sont agriculteurs. Beaucoup (49 %) sont des cadres ou des professions libérales. Plus ennuyeux à notre époque : il n’y aurait que 25 000 chasseresses. Plus de 97 % des effectifs sont masculins.</p><p>Les chasseurs insistent sur la « défense de la ruralité », mais ils sont de plus en plus urbains, comme l’ensemble des Français. Et avec la perte de la transmission de père en fils, le déclin du monde agricole, le développement de l’habitat périurbain et la progression des idées animalistes ou vegan, les porteurs de fusil sont cernés. Une évolution qui n’a pas échappé à certains élus locaux. Signe des temps : la FNC a récemment adressé à 600 000 de ces élus <a href="https://www.chasseurdefrance.com/wp-content/uploads/2021/02/LaChassecoeurdeBiodiversiteV1.pdf">un plaidoyer chiffré</a> pour défendre son point de vue, en insistant sur la contribution de la chasse à l’économie, via le tourisme par exemple, où l’apport est estimé à un milliard d’euros.</p>
<p>Qui en veut aux chasseurs ?</p>
<p>« On aurait tort de croire que seule la chasse est attaquée. En réalité, c’est l’ensemble de nos modes de vie qui sont chaque jour remis en cause par une minorité militante », <a href="https://www.lefigaro.fr/vox/societe/willy-schraen-la-chasse-fait-partie-de-la-vie-tout-comme-la-mort-qui-donne-un-sens-a-notre-existence-20210409">déclare au Figaro</a> le président de la Fédération nationale des chasseurs. « La pensée écologiste radicale, qui compose la branche politique de nombreux mouvements antichasse et antichasseurs, pratique un véritable travail de sape à coups d’éclat médiatiques uniquement à charge. »</p><p>Mais passé le constat défensif, peut-être destiné à rassurer son public, le patron des chasseurs livre une analyse lucide. « Nous payons des années de silence », reconnaît Willy Schraen. Nous n’avons pas su nous remettre véritablement en cause. L’humanisation de l’animal, et maintenant du végétal, accompagnée par une urbanisation grandissante et une rupture profonde avec le monde naturel, a provoqué un bouleversement ontologique majeur. Pour beaucoup de nos concitoyens, l’animal est devenu sacré par essence. Pour eux, l’équilibre naturel doit se faire sans les hommes, considérés comme inutiles dans le monde sauvage et nuisibles dans l’univers rural où l’agriculture façonne les paysages. Nous avons lourdement péché par orgueil en croyant que la chasse pouvait demeurer inchangée. »</p><p></p>
<p>Comment rebondir ?</p>
<p>La fondation François-Sommer a été créée pour favoriser une chasse soucieuse de la nature. C’est un organisme reconnu d’utilité publique. L’AntiÉditorial a lu avec attention le <a href="https://fondationfrancoissommer.org/wp-content/uploads/2021/06/LIVRE_BLANC.pdf">livre blanc que cette fondation vient de publier.</a> Il le dit clairement : en gros et en détail, la chasse a moins d’une génération pour changer. Par exemple, les experts se prononcent pour l’interdiction des élevages destinés au lâcher de faisans, une activité qui ressemble sans doute plus au ball-trap qu’à la chasse. Ce n’est « pas défendable », estiment les auteurs. De même, en y mettant les formes, le livre blanc recommande la disparition des grandes chasses privées et clôturées empêchant le gibier de circuler librement. En fait, le document fourmille de propositions et d’idées, qui vont de la formation au tir à la participation aux réseaux de surveillance des espèces protégées.</p><p>L’idée principale, c’est de retisser « le lien avec la société ». D’un côté, il faudrait faire partager aux non-chasseurs « le bonheur de sentir partie prenante de l’univers sauvage qui entoure l’homme depuis sa création ». De l’autre, les chasseurs doivent progresser dans le « respect de l’animal », un sujet particulièrement sensible à notre époque, comme il l’est devenu pour les éleveurs. En d’autres termes, « l’éthique » et « l’exemplarité » sont devenues essentielles. « Cela passe notamment par une connaissance plus fine de l’environnement sociétal », « une meilleure formation aux problématiques agricoles et environnementales », et une participation plus active à la sauvegarde « des espèces et des espaces ». En bref : alors que les conflits d’usage de la nature entre paysans, écolos, sportifs et chasseurs se multiplient, il va falloir apprendre à comprendre. À se comprendre.</p><p>Le livre blanc insiste sur la formation et la sécurité, un sujet sensible pour une activité qui se veut accessible à tous. Car les chasseurs font peur. Leur présence dans les zones partiellement urbanisées ne va pas de soi, et le partage de la nature devient problématique avec le développement de toutes sortes de loisirs. Certes, le nombre d’accidents a baissé de 41 % en vingt ans, celui des accidents mortels suivant la même évolution. Mais la société n’est plus prête à tolérer dix morts par an.</p><p>Le livre blanc sur la chasse en 2040 milite pour une « chasse raisonnée », soucieuse des « biens communs » chers aux nouvelles générations et veut proposer « un contrat social, moral et écologique avec la société ».</p>
<p>Réconcilier chasseurs et agriculteurs</p>
<p>La réconciliation avec les agriculteurs, en particulier, est un sujet fondamental. Les chasseurs estiment que les paysans ont leur part de responsabilité dans le déclin de la biodiversité. De fait, la lutte contre les insectes, l’usage de gros matériel agricole, les monocultures ou la suppression des haies provoquent, sans doute plus que la chasse, la disparition d’oiseaux jadis communs. L’agriculture productiviste a précipité le déclin de la chasse au petit gibier. Mais son alternative, disons la battue aux sangliers, ne convient pas forcément à une époque plus individualiste, et qui cherche aussi à retrouver des plaisirs simples. Les chasseurs ont donc un intérêt vital à la transition écologique de l’agriculture et à la transformation des paysans en « gestionnaires essentiels des paysages et de la biodiversité ».</p><p>Mais <a href="https://www.confederationpaysanne.fr/actu.php?id=7591&amp;PHPSESSID=ktufn2co6f8d7jjel2u22acs06">les agriculteurs aussi ont des raisons d’être fâchés</a>. Prenez les ravages commis par les sangliers dans les champs de céréales. Certains syndicats, comme la Confédération paysanne, voudraient désormais que ces animaux, qui commettent 85 % des dégâts agricoles, soient <a href="https://www.confederationpaysanne.fr/actu.php?id=7679">déclarés nuisibles</a>. La population de ceux que l’on appelle parfois familièrement « cochons » a quintuplé en vingt ans et ne cesse de croître, alors même que l’on en abat 800 000 par an, un chiffre déjà astronomique. Les chasseurs versent désormais quelque 50 millions d’euros par an aux exploitants agricoles victimes des dégâts. Au rythme de progression des sangliers, <a href="http://www.fedechasseurslandes.com/IMG/pdf/les_degats_de_sangliers_aux_cultures_menacent_la_chasse_def.pdf">certaines sociétés de chasse pourraient être au bord de la faillite</a>. Clairement, pour des raisons d’ailleurs complexes, <a href="https://reporterre.net/La-proliferation-des-sangliers-un-casse-tete-ecologique">la chasse au sanglier a échappé à ses promoteurs</a>, qui y voyaient une réponse au déclin du petit gibier.</p>
<p>Un rôle indispensable</p>
<p>Oui, me diront certains, mais en fait, pourquoi tous ces efforts ? Ne serait-il pas plus simple d’abolir la chasse ? C’est un autre débat. En attendant, L’AntiÉditorial relève deux objections, l’une pratique, l’autre éthique. Côté philosophie, l’enjeu sociétal est de partager la nature alors que nous avons des visions souvent très différentes… de l’humain. Côté concret, rappelons que nous ne vivons plus dans un monde sauvage où l’équilibre se fait autrement. Il faut bien réguler certaines espèces qui prolifèrent comme il faut préserver certaines qui déclinent. Comme le montre <a href="https://www.la-croix.com/traces-loup-brigade-traque-protege-2021-08-13-1201170704">ce reportage publié dans l’hebdo de La Croix</a> même les loups sont chassés, bien que l’espèce soit protégée. Si la chasse actuelle est condamnée, un monde sans chasse n’est pas d’actualité. Et décidément, l’avenir de la chasse n’est pas au bout du fusil, mais dans le dialogue.</p><p></p><p>Livre blanc publié par la fondation François-Sommer (2021)</p><p>Plaidoyer chiffré adressé par la Fédération Nationale des Chasseurs (2020)</p>]]></description>
	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
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