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	<title><![CDATA[Signet Loupe: Articles de blog de France]]></title>
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	<description><![CDATA[]]></description>
	
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	<pubDate>Wed, 05 Jan 2022 14:07:09 +0000</pubDate>
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	<title><![CDATA[Zemmour a baptisé son parti « Reconquête ! » : un nom chargé de sens pour l’extrême droite]]></title>
	<description><![CDATA[<p>L’idée de « reconquête » est-elle nouvelle à l’extrême droite ?</p><p>Elle est mise à la mode il y a plus de vingt ans par <a href="http://www.slate.fr/story/174363/deces-guillaume-faye-theoricien-extreme-droite">Guillaume Faye,</a> un théoricien issu de la Nouvelle droite et dont le livre posthume a été récemment publié par le nationaliste banc <a href="https://www.streetpress.com/sujet/1636994123-daniel-conversano-influenceur-raciste-adore-zemmour-neonazi-extreme-droite-supremaciste-blanc-Dieudonne-Soral">Daniel Conversano</a> sous le titre de Guerre civile raciale. Alors que dans les années 1980 Faye appelait à l’union d’action des nationalistes européens avec les musulmans contre le « mondialisme » et le « sionisme », il publie en 2000 un ouvrage La Colonisation de l’Europe, où il appelle à la « Reconquista » contre l’Islam. On est dans le contexte de la guerre du Kosovo, où les nationalistes serbes prétendaient défendre leur peuple contre des musulmans qui chercheraient à le génocider pour établir un État islamique. On est aussi dans le contexte de la scission du Front national menée par Bruno Mégret qui, le premier, tente de faire une campagne électorale sur “l’islamophobie,” aux européennes de 1999 puis à la présidentielle de 2002. Faye a galvanisé et réorienté les jeunes radicaux en particulier : ceux qui allaient devenir les cadres des Identitaires, comme Philippe Vardon ou Fabrice Robert, ont alors un groupe de rock, d’ailleurs très récemment reformé, qui sort un album « Reconquista » avec un titre « Islam hors d’Europe ». C’est vraiment entre la guerre du Kosovo et le 11 septembre 2001 que l’islamophobie commence à s’étendre dans la radicalité de droite.</p><p>Est-ce la seule référence d’Eric Zemmour à Guillaume Faye ?</p><p>Éric Zemmour reprend à Faye l’idée que l’acte de délinquance commis en bas de chez soi par un Maghrébin c’est aussi une des attaques du djihad, il l’a encore déclaré fin septembre. Ça c’est du Faye. Mais le serpent se mord la queue : des militants d’extrême droite qui considéraient que Faye poussait dangereusement au terrorisme l’avaient enregistré avec un micro-caché. L’auteur expliquait qu’écrire son livre avait été simple, tant il avait pu puiser dans Le Figaro des faits-divers choisis pour l’ethnicité de leurs auteurs. Il y a une convergence de critiques de la société multi-ethnique qui travaille en sourdine. Détail amusant : Faye déclarait aussi « l’extrême droite n’a jamais voulu les chasser [les immigrés], c’est moi qui ai dit “ il faut les chasser ! “. Mais quand je le dis, j’y crois pas ! J’y crois pas mais il faut le dire ! » car les militants seraient, selon lui, « des mongoliens »… Anecdote moins plaisante : dans les arrestations depuis les attentats de 2015 d’apprentis-terroristes on trouve un ex-militaire, déclarant s’être formé intellectuellement par la lecture de Faye, qui avait incendié une mosquée et a été arrêté alors qu’il voulait en attaquer une autre à l’arme lourde.</p><p>Sur ce la notion de djihad justement, Éric Zemmour en fait la continuité de la guerre d’Algérie. D’où vient cette idée ?</p><p>Depuis les attentats de 2015, Éric Zemmour n’a cessé d’expliquer que ceux-ci étaient la suite de la guerre d’Algérie. C’est une idée <a href="https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01696051/document">qu’on avait de suite voulu déconstruire avec Jérôme Fourquet.</a> Ça paraît saugrenu et sans importance à nombre de nos élites les représentations de la guerre d’Algérie. Mais l’argument, qui a été repris par Philippe de Villiers et par Robert Ménard, est <a href="https://www.illiberalism.org/extreme-right-terrorist-radicalization-in-france-since-november-13-2015/">au cœur de nombre de dérives terroristes de droite depuis,</a> en particulier avec le groupe Action des Forces Opérationnelles. Zemmour donne du sens et du lien transgénérationnel aux traumatismes de 1962 et 2015 : tant qu’à gauche on se refusera à regarder ça en face on n’aura rien compris à ce qui se joue.</p><p>La « reconquête » est-elle un thème porteur hors de France ?</p><p>Là aussi on va des populistes se présentant aux élections à ceux tendant vers les radicalités violentes. En Espagne, le parti Vox multiplie les références fortes à la Reconquista, l’une de ses figures ayant même déclaré qu’elle n’était pas achevée. De l’autre côté, un réseau pan-européen « Reconquista » avait été lancée en 2017 en Ukraine, dans une ambiance assez nazifiante. Pour les Français, on y trouvait le GUD Lyon, juste avant qu’il ne lance le Bastion social.<br />Afin de préserver la tranquillité des fêtes de chacun, cette interview a été menée par mail.</p>]]></description>
	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
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	<pubDate>Sun, 02 Jan 2022 18:36:10 +0000</pubDate>
	<link>https://ememiom.fr/iom/blog/view/823/ce-que-nous-dit-le-drapeau-bleu-de-larc-de-triomphe</link>
	<title><![CDATA[Ce que nous dit le drapeau bleu de l&#039;arc de triomphe.]]></title>
	<description><![CDATA[
<p>Philippe GUIBERT - page Facebook </p>

<p>Ce qui est révélateur, dans cette affaire de drapeau européen à l’arc de triomphe , c’est la grande illusion europeiste : surmonter les nations par l’Union européenne - le drapeau européen effaçant enfin les drapeaux nationaux, dans un lieu hautement « national » comme l’arc de triomphe. Comme si c’était seulement possible et souhaitable ! </p>

<p>Une personne raisonnable se serait contentée de faire cohabiter un drapeau français et un drapeau européen pour le 1er jour de la présidence française de l’Union européenne. Personne n’aurait moufté, c’est désormais une tradition. Mais non, il fallait marquer le coup, faire un symbole. </p>

<p>C’est une illusion dangereuse que l’européisme: il a bien contribué au retour du nationalisme. </p>

<p>La preuve : il y a des gens qui à cette occasion ont osé faire une comparaison avec le drapeau allemand flottant en 1940, ou qui ont parlé « d’attentat contre la patrie ». Au passage si certains candidats pensent ce qu’ils disent , qu’ils proposent la sortie de l’Union européenne , ça sera plus clair et cohérent. </p>

<p>Grande Illusion des uns contre gros fantasmes des autres : ce n’est pas en 2022 qu’on sera débarrassé des délirants. On peut déjà oublier ce vœu. </p>

<p>On s’en doutait. Mais ça devient lassant.</p>
]]></description>
	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
</item>
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	<pubDate>Sun, 02 Jan 2022 10:36:44 +0000</pubDate>
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	<title><![CDATA[« La présidentielle doit remettre l’État au service de la nation et de sa souveraineté »]]></title>
	<description><![CDATA[<p>Stéphane Rozès est conseiller pour les entreprises, territoires et États en matière de stratégie d’opinion. Au cours de sa longue expérience de sondeur et politologue, il a travaillé et conseillé confidentiellement seize candidats lors de quatre présidentielles, puis trois présidents : Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande. Alors que les partis politiques et candidats s’organisent progressivement en vue de 2022, nous avons souhaité l’interroger sur les enjeux de la prochaine élection présidentielle. Entretien retranscrit par Manon Milcent.</p><p>LVSL – La situation politique française semble exceptionnelle à bien des égards. Le champ politique n’a jamais été aussi morcelé et les conditions sanitaires actuelles rendent toute proposition politique inaudible. Pourtant, les partis se mettent progressivement en ordre de marche pour préparer le rite républicain-monarchique de l’élection présidentielle. Que signifie cette élection dans le système institutionnel français ?</p><p>Stéphane Rozès – La présidentielle est le moment qui cristallise ce qui nous tient ensemble. Nous devons faire un détour historique pour en rendre raison et envisager 2022.</p><p>On peut effectivement partir de la notion de « système institutionnel ». Institution au sens de ce qui est institué. D’un processus immanent. Alors que la plupart du temps, surtout en France, l’institution est considérée comme extérieure, comme s’imposant du haut à la société.</p><p>Chaque peuple, pays, nation ou empire se façonne des institutions de sorte de faire tenir ensemble sa complexité, ses diversités d’origines, de croyances, d’intérêts, de statuts et de classes sociales pour faire face ensemble aux adversités collectives de la vie. Un système institutionnel est un ensemble de mécanismes élaborés qui permettent religieusement ou politiquement de résoudre des contradictions internes en vue de maîtriser un destin collectif au travers de pouvoirs hétéronomes au-dessus des groupes sociaux et individus.</p><p>Aujourd’hui, partout, prévaut la lutte contre un risque sanitaire minime mais contingent sur le risque d’un effondrement économique et social généralisé. On devrait consentir à voir rogner nos libertés individuelles par des libertés collectives dont les institutions étatiques ont le monopole nonobstant leurs limites objectives et incuries politiques.</p><p>Les institutions sont symboliques et effectives, incarnées et de représentation. Elles varient dans le temps, mais procèdent d’une structure pérenne qui leur préexiste qui est la façon d’être et de faire d’un peuple. C’est ce que j’appelle son « imaginaire », sa façon de s’approprier un réel sans cesse changeant.</p><p>Cet imaginaire puise sa singularité dans la façon dont un peuple s’est assemblé. La centralité du politique, chez nous, vient de ce que, contrairement aux autres pays, nous n’avons pas d’origine, qui puisse fonder ce que nous sommes. « Notre héritage n’est précédé d’aucun testament » disait René Char. C’est que dès le départ dans le territoire de ce qui deviendra la France, il y a des celtes, des latins et des germains.</p><p>Ce sont des disputes théologico-politiques, puis démocratiques communes qui vont dénaturaliser ces origines pour nous permettre de nous relier, de fonder au travers de l’État autour duquel s’est constituée la France au travers des siècles et qui a précédé la nation.</p><p>Ce qui fonde une société, la France, contrairement à ce que pensent la plupart à gauche, est le besoin de commun politique avant même la dispute sociale. Contrairement à ce que pensent la plupart à droite, il n’y a pas une « origine chrétienne » à la France mais à l’inverse une pluralité d’origines qui fait de notre dispute commune, du « plébiscite de tous les jours » pour reprendre Renan, qui nous assemble.</p><p>Après la monarchie absolue, notre imaginaire se perpétue au travers de l’idée républicaine, de ses institutions et réalisations. Péguy disait : « La République une et indivisible : notre Royaume de France ».</p><p>Mais pour nous faire tenir ensemble, la République a besoin de nous projeter dans l’espace, le temps, une vision et une incarnation politique. Cette projection est aujourd’hui en panne.</p><p>Ce retour sur ce que nous avons institué permet d’approcher la nature d’une présidentielle. Elle ne vise pas tant à élire un président que de réactiver notre imaginaire, pour refonder un nouveau contrat politique au travers d’un même rite, dont les candidats seront les acteurs, plus ou moins conscients.</p><p>Voilà ce qui agite notre nation, alors que le Paris politico-médiatique pense à l’inverse. Les politiques, journalistes et politologues pensent, pour la plupart, que les candidats, les partis font la présidentielle, que la carte partisane fait le territoire national, que le haut fait le bas alors que c’est l’inverse.</p><p>Le rite de la présidentielle est encadré par les institutions de la Vème. Sa longévité provient de ce que sa procédure de scrutin uninominal majoritaire à deux tours est le plus adapté à notre dispute politique commune qui est le moteur de notre imaginaire. Ce rite dégagera un président tenant ensemble les citoyens au travers des dimensions spirituelles et temporelles de sa fonction.</p><p>Ce rite est immuable. Durant la pré-campagne, les états-majors, candidats et analystes, y compris lors des primaires, se déploient sans être sous la prise immanente de la nation qui fera ensuite la campagne et l’élection.</p><p>D’où durant cette pré-campagne, nombre de tâtonnements, décalages et illusions d’optiques entre les visions du Paris politico-médiatique et ce que seront les enjeux du pays et la dynamique de la campagne que seuls des signaux faibles ou études permettent déjà de repérer.</p><p>En tout état de cause, l’emportera celui, celle, qui construira une cohérence entre ces enjeux et son incarnation, sa vision et son projet avant même en plus que son programme et les positionnements politiques sur lesquels se polarisent les analystes politiques.</p><p>Le premier tour procède du déploiement de la dispute. Celle-ci distingue qui devra déjà intégrer le commun, dans lequel elle devra ensuite s’encastrer pour le second tour et la victoire.</p><p>Même les candidats les plus rétifs psychologiquement, culturellement et politiquement, pourvu qu’ils veuillent l’emporter, et non témoigner, ont dû ployer devant ce rite pour se faire élire par la nation et s’inscrire dans la réactivation de notre imaginaire qui fonctionne comme un « reset » du pays.</p><p>La déconnexion chez nous entre la centralité du politique et la politique, sa vie, ses acteurs, explique les forts taux de participation, nonobstant le jugement sévère à l’égard de chacun des candidats. Cela relativise les gloses sur la faiblesse des scores de premier tour de scrutin.</p><p>En France, contrairement aux pays anglo-saxons les citoyens ont un rapport absolu et non relatif au politique. L’analyse comparée de l’abstention en France et aux États-Unis par exemple le rappelle. Chez nous son fondement est politique. Il est socio-culturel aux États-Unis.</p><p>Au total, la centralité du politique chez nous est telle que même si les deux tiers des électeurs Français ne souhaitent pas un second tour Macron/Le Pen, s’il devait se profiler, ils se rueraient aux urnes en procession qui nous relient.</p><p>La question centrale est ensuite celle du consentement politique de la nation au verdict de la présidentielle et de l’action menée de l’Élysée dont la durée est indexée sur la cohérence avec la nature du nouveau contrat politique noué entre elle et le Président.</p><p>En tout état de cause, que dire aujourd’hui pour anticiper ce qui va advenir ? Comme notre imaginaire est transcendant et universaliste, il a engendré un Descartes et le fait que nous voyons la réalité procéder du haut alors que c’est le peuple qui fait la présidentielle à partir des candidats qui s’offrent à lui. Hobbes déjà le disait « le souverain interprète le spectacle du peuple ».</p><p>C’est à lui et lui seul, à ses fondamentaux qu’il faut revenir. Ce qui a bougé ; c’est la prévalence actuelle du commun sur la dispute à contenu social qui fonde le clivage gauche/droite.</p><p>Le néolibéralisme empêchant de se projeter dans un commun meilleur et donc la question sociale ne peut se déployer. Tous les candidats qui pèsent ; Macron, Le Pen, et même d’un certain point de vue, Mélenchon, s’extraient de l’axe gauche/droite pour redéfinir d’abord le commun de nature politique.</p><p>Dans le moment actuel la dimension d’incarnation présidentielle est donc décisive. L’individu ballotté par le cours des choses néolibérales, ne coupera pas le cordon ombilical qui le relie aux autres au travers de la dimension symbolique de la fonction présidentielle indexé à son rite laïc et de l’élection du Président au suffrage universel qui relie chacun des citoyens entre eux.</p><p>LVSL – Vous insistez beaucoup sur le poids des imaginaires culturels nationaux. Selon vous, le modèle français est un modèle de projection, qui produit de la dépression depuis l’approfondissement de l’intégration européenne. Pouvez-vous nous expliquer ce que vous entendez par là ?</p><p>S.R. – Oui. « Chaque nation a une âme » disait le candidat Hollande au Bourget. Il rajoutait « la France n’est pas le problème mais la solution ». Chaque peuple, chaque nation a une façon singulière d’être et de faire pour s’approprier le réel. Cette façon encastre sa manière de ressentir, créer, penser, s’instituer, travailler, guerroyer, innover, concevoir la bonne économie et organiser ses rapports sociaux. Selon moi les questions culturelles, l’imaginaire, encastrent les questions religieuses, politiques, économiques, sociales, technologiques et rapports internationaux.</p><p>Le réel change sans cesse et les formes des sociétés avec elles mais toujours de la même façon.</p><p>Dans ma grille d’analyse, les imaginaires des peuples sont des contenants, des matrices, des structures pérennes au travers des âges, dont les contenus de représentations, institutions, et rapports sociaux évoluent sans cesse.</p><p>Ce qui est pérenne chez nous, c’est que pour dénaturaliser nos diversités d’origines, d’intérêts de statuts sociaux et de classes, nous devons nous projeter dans l’espace, le temps, une vision politique ou incarnation politique. Il nous faut « embrasser le monde » comme disait Malraux. Notre façon d’être et de faire, c’est sans cesse de pouvoir représenter les choses par écart au réel, de nous dégager au travers de l’ironie, du libre examen, de la raison, des nombres des pesanteurs des origines, statuts, situations sociales et expériences personnelles.</p><p>Ainsi, pour remonter à Rabelais, suite aux attentats islamistes contre Charlie Hebdo, la caricature, c’est sans cesse de faire bouger les représentations, les images, avant même de changer la réalité. La caricature, l’humour envers chacun, de toute façon et à tout moment, sont des procédés de dénaturalisation des statuts, situations, de telle sorte qu’on puisse imaginer que tout est possible qui est notre marque et de multiples combinaisons de socialité. Ainsi, chez Marivaux, dans « Les jeux d’amour et du hasard », le procédé d’échange des rôles entre la comtesse qui joue la servante et la servante qui joue la comtesse pour des affaires de badinage. Eh bien, la comtesse est très bien en servante et inversement. Par la suite, chacun reprend son statut, mais au fond, l’essentiel a été fait.</p><p>Il y a une égalité des conditions possibles pour s’assembler, qui fait qu’une comtesse pourrait être une servante, et une servante pourrait être une comtesse. C’est également une modalité singulière de notre imaginaire que d’être universaliste et projectif dans l’espace et le temps pour tenir ensemble nos diversités.</p><p>Le premier trait de notre imaginaire est notre universalisme, nous voyons le monde par écart au réel. Tel est le statut central chez nous de la raison comme fondant le vrai et le beau chez Descartes, Rameau, Boileau, notre peinture, musique, nos avant-gardes, rapport au luxe, école de mathématiques… Le vrai, le réel réside dans un écart aux expériences avec leurs singularités et menaces centrifuges pour nous. Chez nous l’esprit, le cogito serait séparé et devrait prévaloir sur le corps et ses gargouillis.</p><p>Cet universalisme procède de notre monde intérieur qui a permis de nous assembler pour dépasser nos origines de sorte que nous voyons les autres comme notre prolongement, ce qui justifierait que nous établissions une Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen, ou que nous pensions que nous avons quelque chose à faire au Mali.</p><p>Nous voyons les autres comme une déclinaison exotique de ce que nous sommes, d’où l’arrogance et la légèreté qui nous sont prêtés par nos amis étrangers.</p><p>Nous mésestimons complètement ces questions de différences culturelles entre les peuples. C’est une erreur que ne font pas les allemands, italiens et même espagnols qui dans un premier temps ont été impressionnés par la Révolution française et Napoléon, jusqu’à ce qu’ils aient à subir ce que nous sommes, une fois que nos armées s’installaient chez eux. D’ailleurs, Thomas Mann, que ses amis interrogeaient sur son admiration pour la Révolution, et sur le fait qu’il aille combattre contre la France en 1914, répondait que malgré son admiration pour la France, les Français ne reconnaissent pas les différences entre peuples.</p><p>Notre universalisme a deux leviers de projections : l’un dans l’espace et l’autre dans le temps. Projection dans l’espace, avec les croisades, les guerres napoléoniennes, les colonies ou l’Europe, il y a une continuité dans notre façon de nous projeter dans une « France en grand » pour tenir ensemble ce qui nous assemble à l’intérieur.</p><p>Ainsi, Kissinger, dans son dernier ouvrage, en parlant du traité de Leipzig, observe que Napoléon, qui aurait eu militairement tout intérêt à se rendre aux conditions des adversaires de la France pour faire la paix était tenu par des raisons internes pour asseoir son « pouvoir dépendant de l’imagination des Français », pour reprendre l’expression de l’Empereur.</p><p>En cela, il rejoint Marx, qui, dans « le 18 Brumaire », veut expliquer pourquoi la Grande armée va par dizaine de milliers de soldats aller à Moscou avec l’Empereur puis être décimée. Il convient que c’est trop court de dire qu’il s’agissait seulement d’étendre les acquis de la Révolution française à tous les serfs européens en matière de droit de propriété. Il constate que ce dernier issue de la Révolution française égalitaire, en abolissant le droit d’aînesse, fait que les “paysans parcellaires” en économie autarcique ne sont pas reliés entre eux au travers de marchés notamment, mais en autarcie de sorte que la paysannerie n’est pas une « classe pour soi », mais seulement une « classe en soi », ce qui fait que les “paysans parcellaires”, qui constituent l’armée de l’an II, puis la Grande armée, sont « des patates dans un sac de patates, dont l’empereur tient la anse ».</p><p>Notre rapport à l’espace, dépend donc de la configuration singulière de l’articulation chez nous entre la question nationale et la question sociale. Marx repère la singularité de notre rapport à la politique lors de ses deux séjours à Paris. La plupart au sein d’une gauche devenue économiciste oublieront cette leçon que Marx avait apprise et que savait Jaurès comme historien et socialiste français. Chez nous la question nationale préempte la question sociale, car la France s’est constituée autour de l’État et ce dernier a précédé la nation.</p><p>Projection dans le temps. Cette dernière est ce que nous sommes depuis toujours dans le processus même de la pensée française, avant même le rapport au progrès qu’apporteront les Lumières.</p><p>L’imaginaire français a engendré des cartes mentales qui voudraient que l’esprit se détache du corps et que le réel réside dans la raison à construire pour que « l’Homme devienne maître et possesseur de la nature », dans son évolution même.</p><p>Pour Tocqueville les révolutionnaires de 1789 et auteurs de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen sont « des élèves de Descartes descendus dans la rue ». Ils sont tout autant des lecteurs des Encyclopédistes et surtout spectateurs de Molière, Corneille, Marivaux, Beaumarchais …</p><p>C’est ce qui intéressait d’ailleurs Kant et Hegel dans la Révolution française, bien qu’ils en donnassent leur propre lecture qui insistait plus sur le processus que sur la finalité. Car dans l’imaginaire allemand, c’est l’expérience qui fait le réel, et non la raison. D’ailleurs, quand l’Allemagne envahit la France par les Ardennes, Heidegger déclarera « Descartes est battu ». La raison nous permet de nous fonder et de nous déployer dans le régime d’historicité de la modernité ou c’est le futur qui fait le présent.</p><p>C’est que nous pensons qu’au travers de la raison et le progrès le genre humain, au travers de luttes, pensées et droits conquiert l’avenir en passant par-dessus les us et coutumes des peuples.</p><p>Le progrès est le moteur de la modernité, au cœur de la Révolution française qui découle de la raison et qui tient ensemble la maîtrise du temps dans ses dimensions scientifiques, intellectuelles, morales, économiques et sociales pour construire politiquement l’avenir de la nation, des nations.</p><p>Seul le peuple américain est comme nous universaliste mais pour des raisons inverses au notre. Hormis les descendants d’indiens et d’esclaves, ils ont, eux ou leurs ancêtres, voulu établir une terre promise alors que nous devons au contraire sans cesse refaire le contrat politique qui nous relie.</p><p>Lors de notre présidentielle chaque citoyen et candidat doit partir de l’idée qu’il se fait d’intérêt général dont chacun donnera sa propre définition en fonction de sa propre situation socio-politique. Chez nous le commun précède la singularité. Au contraire, aux USA on part de la singularité des citoyens pour aller ensuite au patriotisme commun. Cette différence est décisive en ce que les techniques de communication politique ou outils internet, réseaux sociaux, ou utilisation des datas qui nous viennent d’outre-Atlantique doivent être compris et adaptés à cette différence culturelle fondamentale.</p><p>Chez nous la projection dans l’espace et le temps est guidée, portée par une volonté, vision et incarnation politique qui part du commun.</p><p>LVSL – Pourquoi parler de dépression française dans le moment actuel ?</p><p>S.R. – Car aujourd’hui les trois moteurs de notre imaginaire que sont la projection dans l’espace, la projection dans le temps, et la vision politique sont en panne.</p><p>Notre rapport au temps est déstabilisé par le fait que le néolibéralisme et le cours du capitalisme financier empêchent de tenir ensemble le progrès économique, le progrès social et le progrès technologique et de nous projeter dans un avenir meilleur.</p><p>À partir du début des années 90, les Français pensent que demain sera pire qu’aujourd’hui. Le passage du capitalisme managérial au capitalisme patrimonial nous retire la promesse de penser que l’avenir de nos enfants sera meilleur. Nous tentons dans un nouveau régime d’historicité, post-moderne. L’avenir devient contingent. Nous devenons alors les plus pessimistes au monde.</p><p>Quant à la question de la projection dans l’espace, à partir du référendum de 2005, même si la question était déjà nettement en débat lors de Maastricht, les Français ne voient plus les institutions européennes comme l’organe politique légitime de l’Europe attendue comme « la France en grand ». La phrase de Mitterrand « La France est notre patrie et l’Europe est notre avenir » devient caduque, du fait de ce que sont devenues les gouvernances et politiques européennes.</p><p>Les Français voulaient que l’Europe soit notre prolongement, une puissance économique, politique et sociale pesant dans la globalisation et consentirent alors à des abandons de souverainetés monétaires, budgétaires, économiques et financiers avec leurs effets sociaux.</p><p>Mais le Président Mitterrand pour éviter que l’Allemagne réunifiée se détourne de l’Europe a consenti à Berlin que les gouvernances et politiques bruxelloises soient adaptées à l’imaginaire et intérêts allemands : procédurales au plan économique et adaptées à l’ordolibéralisme allemand.</p><p>Cependant, avec la directive Bolkestein durant la campagne référendaire sur le traité constitutionnel européen en 2005, il est apparu que l’Europe élargie n’était plus perçue comme l’Europe puissance dans la mondialisation, mais au contraire comme un relais de la globalisation néolibérale chez nous remettant en cause notre souveraineté et nos acquis sociaux. À partir de ce moment-là, dans les abstentionnistes sous tension entre Europe idéale et institutions européennes, basculent brutalement dans « Non » au TCE comme j’avais pu l’établir et l’énoncer au printemps 2005, car on pouvait en rendre raison à partir de cette désillusion sur ce qu’était devenue l’Europe, non la France en grand mais le cheval de Troie de la mondialisation que nous devrions intérioriser.</p><p>Pour ce qui concerne le troisième moteur de notre imaginaire, le projet et l’incarnation politique, il est devenu insalissable. Le néolibéralisme n’est pas seulement et essentiellement le vecteur de l’ultra-libéralisme qui remet en cause les rapports sociaux, capital/travail au sein de la nation ; c’est l’idée que le gouvernement des Hommes doit céder la place à l’administration des choses, les marchés doivent se substituer à la politique, les gouvernances européennes doivent se substituer aux nations souveraines, les procédures technocratiques doivent remplacer les disputes communes républicaines, la technostructure se substitue aux politiques.</p><p>Ainsi la crise du politique, de sa vision et de son incarnation vient de la contradiction depuis trois décennies entre la nation et l’État.</p><p>La nation du fait de son imaginaire pour s’assembler et s’approprier le réel demeure projective et politique alors qu’au contraire le sommet de l’État lui demande d’intérioriser des procédures et normes économiques indexées sur Bercy, Bruxelles et l’imaginaire allemand. De cette contradiction entre nation et l’État résulte notre dépression morale, nos régressions politiques et nos reculs économiques.</p><p>Cette contradiction fonde la crise de notre système politique et non l’inverse comme l’affirmait à tort le candidat Macron en 2017, en témoigne le retour de la crise de notre système politique à partir de l’été 2008.</p><p>C’est là où se répète, depuis 1995, la contradiction au cœur de notre vie et système politique entre le rite présidentiel, qui oblige le futur président à s’indexer sur notre imaginaire national pour l’emporter, et ses premiers pas à l’Élysée au sommet d’un État sous emprise néolibérale.</p><p>Dans l’espace d’une année, chaque nouveau président sitôt à l’Élysée opère un tête à queue, souvent silencieux, avec le contrat initial qui le liait à la nation et qui faisait le consentement de la nation, nonobstant l’injustice sociale de son action pourvu de restaurer la maîtrise politique de notre destin. Le mouvement social de 1995 ou la jacquerie des gilets jaunes en furent les réactions les plus spectaculaires.</p><p>Cette dépression ne veut pas dire absence de vitalité du pays, mais que son énergie est contrariée par le mouvement inverse du sommet de l’État, de la technostructure et de ses élites dans leurs visions, intérêts immédiats et politiques menées.</p><p>LVSL – Emmanuel Macron semble tel un caméléon. Après le disrupteur libéral de 2017, nous avons eu : le parti de l’ordre, la réinvention radicale, puis la posture républicaine de centre droit. Comment qualifier le macronisme ? Le candidat de 2022 aura-t-il la même identité politique que celui de 2017 ?</p><p>S.R. – Comment définir le macronisme ? Il y a des disputes intellectuelles et politologiques sur ce qu’est sa nature dès l’origine. Selon moi, mais mon analyse est singulière, pour les raisons indiquées plus haut sur ce qu’est chez nous le politique, la politique, le moment présidentiel ; Emmanuel Macron inconnu trois ans auparavant l’a emporté, car il a compris les ressorts essentiels de notre imaginaire, les causes de notre dépression et énoncé un chemin politique pour résoudre la contradiction entre ce que nous sommes et le monde extérieur, pour nous remettre « en marche ».</p><p>Il a fait de la crise du système politique, du clivage gauche/droite de l’ « ancien monde », la cause de notre malheur, alors que c’est pour moi l’inverse ; l’effet de la contradiction entre notre imaginaire national et le néolibéralisme du sommet de l’État.</p><p>Mais cette posture néo-bonapartiste, contre le personnel politique, lui a néanmoins permis de constituer un front politique entre la bourgeoisie, voyant dans le système politique un obstacle au déploiement de ses intérêts auquel s’est adjointe, et la petite bourgeoisie, qui a vu dans le propos macroniste une promesse de pérennité sociale, nonobstant à son programme d’adaptation néolibérale, au nom de son projet qui était de « restaurer la souveraineté de la nation ». Il avait dit devant le Congrès que c’était « le premier mandat que m’ont confié les Français ».</p><p>C’est cette même promesse durant la première année qui a fait également le consentement à ses réformes des classes populaires, fort critique à l’égard du contenu jugé injuste de sa politique économique. Ainsi, elles ne se rallieront pas les cheminots et ne feront pas majoritairement « grève par procuration » en les soutenant dans les sondages lors de la grève à la SNCF en 2017.</p><p>Emmanuel Macron, avait compris que nous étions dans un moment où la symbolique politique et la question nationale préemptaient la question sociale.</p><p>Dès son élection, dans mon interview par Marcel Gauchet dans la revue Le Débat, j’avais utilisé le terme de néo-bonapartisme ou de bonapartisme à l’heure néo-libérale. Quand les analystes mettaient en avant le caractère accidentel de la campagne, ce qui est toujours le cas sauf en 2012, ou l’étroitesse de son score de premier tour et l’évidence du résultat du second, ou l’argument du soutien de la finance et des grands médias et ses prétendus effets électoraux, ou un supposé « dégagisme » ; je mettais au contraire en avant les éléments dynamiques.</p><p>Emmanuel Macron était le seul à dire que notre destin ne dépendait, ni de la soumission à la mondialisation, ni à sa résistance, mais de nous remettre en marche à partir de ce que nous sommes à la condition de changer notre classe politique.</p><p>François Fillon, de son côté, disait qu’il fallait changer notre modèle économique et sociale, de nous soumettre à la mondialisation de sorte de ne pas périr, tout en restaurant, en contrepartie, nos valeurs traditionnelles.</p><p>Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, avec des contenus différents, partent de l’idée de la résistance à la mondialisation. La première de dénoncer le cosmopolitisme, et le second le capitalisme ultra-libéral.</p><p>Au fond, dans son adresse au pays Emmanuel Macron aura été un mélange entre Michelet et Ricoeur. Michelet considérait la France comme une personne. Ricoeur, comme protestant français, insiste sur le fait que chaque personne recèle un talent et que la vocation du politique, c’est l’émancipation individuelle par la possibilité de le voir rayonner. Lors d’une présidentielle tel était ce qu’attendait le pays.</p><p>Néanmoins, quand à partir du seul principe ricoeurien, il suggère à un individu de se prendre en main pour trouver un emploi traversant la rue, cette approche du salut individuel apparaît comme une offense à notre imaginaire collectif national de tradition catholique. Chez nous le salut individuel passe d’abord par le salut commun.</p><p>Macron avait dit aux Français : vous êtes fantastiques, vous n’êtes pas responsables de notre malheur, c’est le personnel politique dans sa globalité d’où la sérénité et l’aspect optimiste de son adresse au pays dans un pays déprimé et vieillissant et le mystère apparent de son élection qui ne peut être réduit à des circonstances ou machinations.</p><p>Le propos macroniste, son projet politique se rompt quand Angela Merkel en avril 2018, prive le président français du deuxième étage de sa dynamique, d’une relance européenne.</p><p>Il a pensé, que, comme ses prédécesseurs, que pour convaincre la chancelière allemande, il fallait lui donner des gages. À Aix-la-Chapelle, il déclare à son entourage vouloir la convaincre au travers d’un discours. Il n’y a que les Français qui pensent qu’on peut convaincre les Allemands au travers de discours. Il a été surpris et étonné que la chancelière allemande reste inflexible sur le fait qu’elle ne bougerait pas sur les politiques européennes nonobstant les premiers gages qu’il avait donné.</p><p>Il avait pourtant alerté la chancelière allemande à Bucarest, les journalistes n’ont d’ailleurs pas compris quand il disait que “les Français étant des Gaulois n’aiment pas qu’on leur impose des réformes de l’extérieur, et la France est universaliste et on a besoin de profondeur de champ pour réformer”. Il s’agissait déjà de faire bouger Angela Merkel.</p><p>De la même façon, pour son interview au Financial Times, au début de la pandémie, il s’adresse à Angela Merkel lorsqu’il déclare que face à la pandémie, le risque est grave, qu’il faut faire bouger les lignes en Europe sous peine de périr collectivement. Il argue que le nazisme est la conséquence du traité de Versailles, de l’idée que « l’Allemagne paiera » et qu’il serait paradoxal de faire un traité de Versailles à l’envers, contre les pays du Sud, et que l’on ne mette pas les moyens de mettre en œuvre des politiques de relance européenne par l’investissement et par la demande. Cette fois il fut entendu, face à la crise de la Covid en jouant du ressort allemand de la culpabilité : en allemand schult significativement le même terme que pour dire dette. Dans le même temps la bourgeoisie allemande comprenait que la demande dans les pays du Sud devenait vitale pour la croissance allemande.</p><p>Au total depuis Maastricht, tous nos présidents ont été coincés entre la nation dont ils dépendent politiquement et l’environnement des institutions et politiques bruxelloises, conformes à l’imaginaire allemand auquel le sommet de l’État, Bercy et Matignon, comptable de la règle annuelle des 3% ont pensé discipliner l’État et la nation.</p><p>Mais la légitimité de l’adresse de l’État à la nation est que les règles économiques devraient l’emporter sur les finalités et visions alors que notre imaginaire national procède à l’inverse.</p><p>Quand la chancelière allemande dira explicitement qu’elle ne fera pas bouger l’Europe, cela a pour conséquence que la politique menée par le gouvernement d’Édouard Philippe, qui est une politique orléaniste, d’adaptation aux contraintes extérieures et aux grandes normes budgétaires, prévaut dans les faits et maintenant les paroles et postures initiales néo-bonapartistes du président qui va s’estomper et ne plus contrebalancer dans la communication présidentielle la politique menée par Matignon et Bercy.</p><p>Tout se dérègle alors dans le rapport du président à la nation. L’impact considérable de l’affaire Benalla vient de ce que ce personnage semble être un écran mis par le Président dans sa relation verticale entre lui et les Français.</p><p>Il en résultera les mouvements centrifuges et crises au sein de sa majorité présidentielle et le gouvernement avec les démissions notamment d’Hulot, Collomb et le MoDem.</p><p>La réponse du pays sera sans équivoque, ce sera la jacquerie au travers des gilets jaunes. Tout peut se synthétiser dans une pancarte dans un carrefour qui disait « Macron nourrit ton peuple ».</p><p>La jacquerie mêle la question sociale et la question fiscale à la question de la souveraineté, comme dans l’Ancien Régime. Le peuple dit au seigneur ou souverain : tu as des devoirs, une charge, un contrat politique qui te lient à nous, tu as été élu par nous, tu dois nous défendre, représenter, donc tu dois mener des politiques qui correspondent à ce que nous sommes.</p><p>Derrière les éléments circonstanciels il y a un inconscient collectif du pays qui explique le soutien de deux tiers des Français aux gilets jaunes sans discontinuer nonobstant les violences. Mais une jacquerie n’est ni un mouvement social comme un autre, ni une révolution, c’est une adresse directe au souverain.</p><p>L’abandon de la restauration de la souveraineté nationale ne rendait plus justifiable les injustices fiscales et sociales.</p><p>À partir de ce moment précis, le lien est rompu avec un président qui commit la faute de mettre un temps entre lui et le pays en écran le Premier ministre, ce qui radicalisera le pays. Il se contenta alors de représenter le parti de l’Ordre. Il passera en quelques mois du néo-bonapartisme, à l’orléanisme, de Guizot à Thiers.</p><p>Le lien ne sera que partiellement rétablit avec « Le Grand débat ». Ce lien sera à nouveau rompu avec la réforme des retraites dont le contenu paramétrique fut de nature orléaniste, sous pression de Bruxelles, et imposé par Matignon et Bercy.</p><p>La crise sanitaire vient à nouveau reconstituer le lien vertical entre le pays et le Président, nonobstant les retards, incuries du système de santé, de l’État et mensonges notamment à propos des masques. La pandémie non maîtrisée et frappant de façon contingente les individus, le pays se ressoude dans un besoin d’égalité des conditions face au péril sanitaire commun aux effets humains relativement limités.</p><p>Cela explique l’acceptabilité du confinement, la préférence de la maîtrise collective de nos destins sur le risque d’effondrement économique et social et le consentement à ce que les libertés individuelles cèdent la place devant les libertés collectives.</p><p>Ce choc sanitaire oblige le président Macron, dans ses premiers discours, à revenir aux fondamentaux français comme la souveraineté de la nation ou les services publics. Le départ du juppéiste Philippe, avatar actuel de l’orléanisme et son remplacement par un néo-radical Castex semblait signer un retour de la prévalence de l’Élysée.</p><p>La reprise de la Covid et du confinement ont à nouveau déstabilisé la politique et la communication de l’exécutif réduit à une gestion de court terme des crises sanitaire, économique et sociale où « on ne compte pas les seaux » sans remettre en cause les périmètres d’actions de l’État et la nature fondamentale de ses interventions.</p><p>Pour l’exécutif chaque jour semble suffire sa peine et on peine à apercevoir une stratégie de l’État.</p><p>La reprise du terrorisme islamiste s’en prenant notamment à un serviteur de l’Ecole républicaine, Samuel Paty, et la prise de conscience de la plupart des dangers que représente l’islamisme pour la laïcité, la République et la démocratie a entraîné dans l’opinion un effet de ressaisissement dont le Président a su dans ses postures et annonces épouser le mouvement.</p><p>Avec la seconde vague de la Covid-19, le pays est rentré dans une crise systémique, durable et semblant contingente dans ses dimensions sanitaire, économique, sociale, financière, séparatiste et écologique, crise qui entraîne sidération et inquiétude tel que le lien entre le pays et le Président est renforcé non tant par sa qualité que par son exclusivité.</p><p>Le Président Macron a dorénavant compris, comme beaucoup, que lors de la présidentielle de 2022 se jouera la reprise en main de notre destin, sur la souveraineté nationale et que se rejouera la pièce de ce qui la contrecarre : la gouvernance et les politiques européennes néolibérales et ultra-libérales. Ces dernières ont momentanément bougé, avec le plan de relance, du fait des effets terribles économiques et sociaux de la crise pandémique.</p><p>Mais plus que jamais les politiques européennes demeurent néolibérales sous hégémonies culturelles et objectives allemandes tant la chancelière allemande est sortie renforcée de l’épreuve sanitaire actuelle.</p><p>Si la crise sanitaire a à nouveau illustré l’interdépendance sanitaire générée par la globalisation néolibérale, chaque peuple a mené sa guerre à sa façon selon ses singularités culturelles.</p><p>L’Allemagne a pu bénéficier de la plus grande cohérence entre son imaginaire, ses institutions, politiques de santé, rapports sociaux et environnements européens.</p><p>Face au repli des peuples, l’Union européenne doit être adaptée à son génie qui est de faire la diversité et complémentarité de ses peuples du commun et non fonctionner comme le Saint Empire romain germanique dont le centre était Aix-la-Chapelle prétendant mener des politiques uniques.</p><p>Face au risque représenté par les nationalismes, il faut réparer les imaginaires et modèles nationaux.</p><p>LVSL – L’espace de la « gauche » est aujourd’hui morcelé entre trois forces qui se neutralisent : EELV, le PS et la France insoumise. Comment analysez-vous l’état des gauches ? Les écologistes, qui sont en dynamique, sont-ils capables à vos yeux d’épouser l’imaginaire français de l’élection présidentielle ?</p><p>S.R. – C’est parce que la gauche est éloignée des fondamentaux qui étaient les siens : la nation, la République, l’articulation entre la question nationale et sociale, entre l’égalité des conditions et l’égalité réelle, qu’elle se marginalise et fragmente.</p><p>En un mot elle disparaît car elle est divisée. Elle est divisée car elle s’est éloignée du peuple français et de son imaginaire.</p><p>Si on fait un rapide état des lieux de son paysage décomposé, la conjoncture politique immédiate est marquée par une progression d’EELV dans certaines grandes villes et métropoles, qui dans la configuration particulière de ces municipales, aux deux tours saucissonnés, ce qui a occasionné une très forte abstention, ont conduit à la victoire de maires écologistes dans des grandes métropoles.</p><p>Il y a deux raisons essentielles à ce phénomène. La première bien sûr est la centralité de la question écologiste dont la crise pandémique et le confinement ont accéléré une prise de conscience vertueuse par l’arrêt sur image qu’elle a imposé dans la course à l’adaptation permanente à un cours des choses néolibérales destructeur de l’humain et des ressources de la planète en matière climatique et de biodiversité.</p><p>Le vote EELV s’en est trouvé à nouveau légitimité nonobstant la qualité de ses dirigeants et militants.</p><p>Ensuite dans les grandes métropoles, les sujets des classes moyennes et de la petite bourgeoisie sont la question de leur pérennité dans les années qui viennent face au renchérissement de l’accès au logement, du coût de la vie et de la dégradation du quotidien.</p><p>Le vote EELV apparaît comme un signal de volonté d’arrêter un développement métropolitain qui se retournerait contre ses habitants. Ce vote apparaît alors pour des raisons nobles comme une défense d’un entre-soi social pour une reprise en main du développement urbain, ce qui ne va pas sans ambiguïtés dans un certain nombre de domaines comme la densité urbaine nécessaire dans la lutte contre le réchauffement climatique.</p><p>Mais pour la présidentielle, ce qu’est EELV est contradictoire pour des raisons culturelles, idéologiques et politiques avec ce qu’est chez nous le politique, la réactivation de notre imaginaire, la verticalité politique, la centralité de l’incarnation et du projet politique.</p><p>Le plus conscient de ces singularités est sans doute Yannick Jadot, mais ce qu’est devenu EELV, ses militants et sympathisants issus de la petite bourgeoisie intellectuelle l’a rendue dans la dernière période très perméable aux approches anglo-saxonnes communautaristes, intersectionnelles, voire identitaristes, racialistes ou islamo-gauchistes aux antipodes de ce que nous sommes. Si ces courants sont dynamiques dans certains secteurs universitaires ou médiatiques ils sont absolument contradictoires avec la dimension universaliste de notre imaginaire qui nous relie.</p><p>Mélenchon est le seul qui émerge actuellement à gauche. Mais une majorité de sympathisants de gauche estiment qu’il représente plus un problème qu’un atout pour elle.</p><p>Il avait pourtant fait une belle fin de présidentielle sur des bases républicaines, jauressiennes et patriotes. Depuis il s’est éloigné de ces fondamentaux pour des raisons idéologiques et de clientélisme électoral dans certains types de quartiers. Il a éloigné les républicains de LFI pour conserver les communautaristes et islamo-gauchistes. Cela a brouillé et discrédité l’image de LFI, d’autant que son leader lors d’une perquisition de ses locaux ne s’était pas comporté en élu de la République.</p><p>L’assassinat de Samuel Paty a relancé les débats sur la complaisance de LFI et d’autres à la gauche de la gauche avec les islamistes notamment lors d’une participation à leur appel et sur leurs mots d’ordre contre « l’islamophobie » en novembre 2019.</p><p>Depuis son annonce de candidature, sa modalité de déclaration J.L. Mélenchon veut éviter une confrontation d’appareils avec les autres secteurs de gauche pour cultiver son lien direct avec les français, mais il semble se dégager de son entourage non sur les sujets du pays que sont la nation, la République, la laïcité, la question sociale mais vers une échappée vers « l’harmonie entre les êtres humains et la nature » dont il ne semble pas être précisément l’incarnation.</p><p>Le PS dans la dernière période s’est distingué du communautarisme d’une partie de la gauche mais sans définir une cohérence d’analyse et de projet à partir déjà de ce qu’est la France, le cours des choses néolibérales et ce qu’a été son exercice du pouvoir.</p><p>À ce propos, dans les angles morts de la gauche, outre la question de la France, de la République, de l’articulation entre la question nationale et sociale, il y a dans leurs prolongements la question du progrès. Dès le XVIIIème est posée la question de savoir s’il a sa dynamique propre, inexorable qui devait se déployer par-dessus les peuples comme le pensait Condorcet ou si le progrès devrait être indexé sur les us et coutumes des nations comme l’envisageait Montesquieu.</p><p>Ce débat est au fondement de nombre d’impasses actuelles et confusions entre libéralisme, ultralibéralisme et néolibéralisme. Ainsi la plupart à gauche au nom de la lutte contre l’ultralibéralisme étaient en fait des néolibéraux.</p><p>Ils y ont perdu en route le peuple, pour se replier ensuite dans la défense de minorités en France auto-proclamées et fantasmées.</p><p>En tout état de cause, le problème de la gauche politique actuelle est qu’elle pense qu’elle doit partir de ce qu’elle est, résoudre sa crise politiquement en s’unifiant pour s’adresser ensuite aux Français, alors qu’elle devrait au contraire partir du réel, revenir au peuple, à la France, les comprendre puis construire un projet à partir de ses idéaux. Alors, elle se rassemblera en s’indexant sur le réel pour ensuite trouver un chemin à partir de ses idéaux.</p><p>LVSL – Depuis la diffusion de la saison 3 de “Baron noir”, de nombreux observateurs spéculent sur l’émergence d’une candidature outsider. Que pensez-vous d’une telle hypothèse ?</p><p>S.R. – J’ai regardé la première saison de “Baron noir”, si je dois faire part d’une touche personnelle permise par le recul, cela m’a déprimé tellement, elle m’a rappelé une vie antérieure, où certains minoritaires et conspués, à partir de Maastricht notamment, ont tenté d’éviter les erreurs, renoncements, décisions, politiques nationales et européennes dont nous payons aujourd’hui le prix lourd.</p><p>Hormis Chevènement et Séguin, peu sortent grandis des dernières décennies et peuvent se prévaloir d’une quelconque légitimité intellectuelle et politique pour sortir la France et l’Europe de ses régressions politiques et reculs économiques et relever les défis immenses qui nous attendent.</p><p>Votre revue, et d’autres, des fondations, associations et mouvements représentent un espoir dans la mesure où libérés des erreurs du passé, ils peuvent partir de ce que nous sommes pour aller quelque part pour relever les défis actuels.</p><p>Le sujet de 2022, dans un contexte d’instabilité systémique, sera la question de la maîtrise de notre destin collectif, de la restauration de la souveraineté de la nation.</p><p>C’est la condition d’acceptabilité d’un avenir écologiste en reposant la question de l’arbitrage entre le bon, le juste et l’efficace, variable selon les pays pour construire un développement durable et responsable. Seul le politique et la souveraineté nationale peuvent y parvenir.</p><p>Le Président Macron a l’avantage d’être là, aux affaires, d’être connu dans ses qualités et défauts. Dans le moment d’instabilité généralisé c’est un atout considérable.</p><p>Marine Le Pen a fait muter le RN. Depuis les dernières européennes, elle est plus en phase avec le caractère projectif de notre imaginaire. On repère mieux sa cohérence entre la question nationale et la question sociale mais demeure un doute, la possibilité et la dangerosité de son projet pour la France, sur sa personne et son entourage.</p><p>Deux tiers des Français attendent une autre alternative que celle du second tour de la dernière présidentielle mais alors la crédibilité d’une autre personnalité réside dans la volonté et capacité de remettre l’État au service de la nation.</p><p>Le candidat, ou la candidate, attendu(e) doit comprendre et porter les attentes de la nation et connaître l’État et les lieux actuels de pouvoirs. Le succès d’opinion du général de Villiers est révélateur mais n’aura sans doute pas de traduction présidentielle. Xavier Bertrand se prépare et pourrait l’emporter en partant de la nation à partir de son expérience locale. Arnaud Montebourg a pour lui d’avoir en son temps tenté de peser au sommet de l’État pour le mettre au service de l’intérêt national en matière industrielle et économique. Demeure des précisions à apporter sur le régalien, les institutions et les questions républicaines.</p><p>Pour l’un, comme pour l’autre, la question de l’incarnation, de la confiance en soi et dans le peuple français est décisive. Dans les moments présidentiels, les Français psychologisent les questions politiques et politisent les questions psychologiques.</p><p>Un autre candidat ou candidate peut émerger. En tout état de cause, l’emportera celui qui reprendra le chemin de la promesse de restaurer la souveraineté de la nation avec une autorité personnelle, un chemin, une compétence et une confiance chevillée au corps dans le génie de notre peuple.</p><p>Le moment actuel de retrait du néolibéralisme le permet et l’exige. Avant la Covid, déjà les peuples se repliaient et, avec la pandémie, le politique revient aux postes de commande. </p><p>Seul le politique peut remettre l’État au service de la nation au travers d’arbitrages souverains entre le bon, le juste et l’efficace. C’est la condition de remise en mouvement de la République pour résoudre nos lourds défis collectifs.</p><p>Cela nécessite de revenir en parallèle de la présidentielle au génie européen qui est de faire de la diversité de ses peuples du commun, et non l’inverse comme aujourd’hui, d’où le fait que notre continent quitte l’Histoire et la géographie. Voilà comment je vois les enjeux de 2022.</p>]]></description>
	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
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	<pubDate>Mon, 27 Dec 2021 22:14:00 +0000</pubDate>
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	<title><![CDATA[« Il y a un choc de dépolitisation »]]></title>
	<description><![CDATA[<p>Déjà l’auteur de Bloc contre bloc. La dynamique du macronisme en 2019, Jérôme Sainte-Marie publie un nouvel ouvrage aux éditions du Cerf : Bloc populaire. Une subversion électorale inachevée. Là où son premier livre filait la métaphore entre notre époque et les événements décrits par Karl Marx dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, le second prend Gramsci pour guide afin de mieux comprendre la cartographie exacte d’un bloc populaire qui peine à advenir. Dans cet entretien, nous revenons avec lui sur la polarisation de la société française en deux blocs antagonistes, sur le concept de vote de classe, sur l’anesthésie du corps social provoquée par la pandémie ou encore sur les implications de la crise d’hégémonie actuelle. Entretien réalisé par Antoine Cargoet et Léo Rosell.</p><p>LVSL – Votre précédent livre était consacré à l’analyse du bloc élitaire. En miroir de la description de cette première force sociale, vous proposez l’idée d’un « bloc populaire ». Pouvez-vous revenir sur sa cartographie exacte ?</p><p>Jérôme Sainte-Marie – J’ai eu envie d’écrire ce livre pour deux raisons. Tout d’abord, Bloc contre bloc s’intéressait, malgré son titre, essentiellement à ce bloc élitaire dont le pouvoir actuel est l’émanation. Il me semblait donc important de travailler cette fois-ci sur l’autre bloc déjà évoqué : le bloc populaire. Une autre motivation tenait davantage au fait de redresser les interprétations sauvages de la notion de bloc, souvent confondu avec une alliance électorale ou avec les classes sociales elles-mêmes. Beaucoup utilisaient le terme de « bloc populaire » comme un simple synonyme des classes populaires. Or, le bloc est une construction essentiellement politique, qui reproduit le cadre du « bloc historique » théorisé par Antonio Gramsci.</p><p>Tout bloc historique comporte trois strates : une strate sociologique, une strate idéologique, une strate politique. Il comporte donc bien une fondation sociologique, étant donné qu’il s’agit d’un groupe de classes sociales dirigé par une fraction de l’une de ces classes. Pour le bloc élitaire, c’est l’élite financière appuyée sur la classe managériale et sur une partie des retraités, ce qui fait à peu près 25 % de la population et constitue ainsi une base sociale suffisante pour accéder au second tour, pour prendre le pouvoir et l’exercer efficacement dans un cadre relativement démocratique.</p><p>S’agissant du bloc populaire, la strate sociologique est très simple à définir. Il s’agit des ouvriers et employés. À elles deux, ces catégories forment 47 % de la population active. On peut leur ajouter une large partie des petits artisans et commerçants, souvent largement précarisés, qui sont formellement indépendants mais qui sont en vérité externalisés par rapport au système d’exploitation capitaliste. Karl Marx lui-même ne réduisait pas l’exploitation au seul prolétariat salarié, en témoigne l’exemple des canuts lyonnais dans les années 1830, lesquels avaient un statut indépendant mais étaient prisonniers d’une chaîne de production et de rapports d’exploitation effroyables. Les situations professionnelles actuelles créées par l’uberisation ne sont, au demeurant, pas très différentes.</p><p>« Tout bloc historique comporte trois strates : une strate sociologique, une strate idéologique, une strate politique. »</p><p>Deuxièmement, la construction idéologique de ces classes se fait essentiellement en opposition au progressisme – dont on peut considérer le macronisme comme une émanation – parce qu’elles sont les premières à subir les effets de la mondialisation, qui se traduisent essentiellement par une augmentation des délocalisations et des flux migratoires. Ceux-ci engendrent une exacerbation de la concurrence, notamment sur le marché du travail et du logement.</p><p>Au niveau politique, à l’heure actuelle, c’est sans doute le Rassemblement national (RN) qui est le mieux parvenu à se placer comme débouché électoral des catégories populaires. C’est un constat qui se déduit de l’observation des sondages et de la géographie électorale. Ce bloc populaire demeure cependant inachevé, dans la mesure où il lui manque certainement une volonté consciente pour poursuivre sa construction. Le Parti communiste, à l’époque de Gramsci, avait la claire ambition de construire ce qu’il appelait un bloc ouvrier et paysan. Il n’y est pas complètement parvenu même s’il s’en est largement approché.</p><p>Le paradoxe de la situation actuelle tient au fait que, face à la très grande cohérence idéologique du bloc constitué autour d’Emmanuel Macron, se trouve un bloc qui a une sociologie populaire mais dont l’idéologie est avant tout nationaliste, laquelle nie ontologiquement l’existence des classes sociales. C’est l’un des vices cachés, pourrait-on dire, de ce bloc populaire.</p><p>LVSL – Quelle est, aujourd’hui, la réalité du concept de vote de classe ?</p><p>J. S.-M. – Après des décennies passées à nier l’existence des classes sociales et, partant, celle du vote de classe, on en vient à réutiliser ces termes. Mais, après une telle éclipse de la pensée marxiste, on les emploie souvent en dépit du bon sens. De la même manière qu’un conflit, qu’un mouvement, qu’une grève n’est pas nécessairement une lutte de classes, un simple alignement électoral ne peut pas se confondre avec un vote de classe. L’alignement électoral n’est pas une notion marxiste, c’est une évidence que connaissent bien les praticiens de la science politique : le vote est en grande partie déterminé par les intérêts matériels, et on ne procède pas aux mêmes choix électoraux à Aubervilliers et dans le 16e arrondissement. Pierre Martin a par exemple beaucoup écrit sur la propension régulière de certains groupes socio-professionnels à voter pour des formations politiques données. Par exemple, le vote des professions libérales pour la droite et celui des professeurs de l’Éducation nationale pour la gauche sont des alignements électoraux.</p><p>On parle de vote de classe quand s’exprime un vote clairement déterminé par la situation sociale au sens non pas seulement du niveau des revenus mais aussi de leur origine, ce qui constitue un déterminant majeur de la définition d’une classe sociale. Marx différencie par exemple le salaire, la rente et le profit. Le manque de solidarité des travailleurs pauvres du public pour les gilets jaunes a ainsi eu pour équivalent le manque de solidarité des travailleurs pauvres du privé pour ceux du public lors du mouvement contre la réforme des retraites. À niveau de revenu égal, l’origine de celui-ci pèse donc largement.</p><p>Qui plus est, pour qu’il y ait vote de classe, celui-ci doit être construit politiquement. Les gens vont voter pour une formation politique parce qu’ils appartiennent à un milieu social donné, mais il faudrait encore qu’ils votent en ayant conscience de le faire parce qu’ils appartiennent au milieu en question. On trouve ainsi une expression chimiquement pure du vote de classe au sein de la classe managériale. Lorsque les cadres votent pour La République en Marche, la plupart sont conscients de le faire parce qu’ils sont cadres et parce qu’ils veulent que les valeurs portées par leur monde social soient les valeurs dominantes. C’était l’objectif des partis communiste et socialiste autrefois : ils voulaient que les ouvriers votent pour eux en sachant que les formations politiques en question visaient à établir leurs valeurs comme valeurs dominantes et comme justification ultime de la société.</p><p>« Le vote de classe exprime des intérêts matériels et une vision du monde. »</p><p>Or, et c’est le paradoxe, il y a aujourd’hui un alignement électoral du vote d’une grande partie des ouvriers, des employés et des petits indépendants sur le courant nationaliste, qui ne prend pas pour autant le tour d’un vote de classe en ceci qu’il n’est pas voulu comme tel. L’autre vote de classe qui perdure, c’est celui de la fonction publique pour la gauche. Cette famille politique est certes divisée mais elle n’est pas à un niveau cumulé tellement inférieur à celui de 2017, en réalité. Elle est réduite à un gros quart de l’électorat français, lequel comprend de larges pans des fonctionnaires, essentiellement des catégories A et B. C’est l’illustration que le vote de classe exprime des intérêts matériels et une vision du monde.</p><p>LVSL – Vous disiez du Parti communiste qu’il avait durant des décennies assumé une fonction de représentation et de formation des classes populaires. Comment expliquez-vous qu’il ne joue plus ce rôle aujourd’hui ?</p><p>J. S.-M. – En parallèle des circonstances historiques, de l’évolution du mouvement communiste international et d’un déclin idéologique dont on peut dater l’origine à 1956, il y a eu une volonté interne du Parti communiste français – comme du Parti communiste italien, avec les mêmes effets – de mettre en œuvre une normalisation de son fonctionnement. Tout ceci a été décrit de manière chirurgicale par <a href="https://lvsl.fr/le-pcf-a-permis-a-des-categories-dominees-de-saffirmer-dans-lespace-public-entretien-avec-julian-mischi/">Julian Mischi</a> : une série d’abandons conceptuels est allée de pair avec une désouvriérisation progressive du Parti communiste. Il faut bien sûr ajouter l’expérience de l’exercice du pouvoir aux côtés du Parti socialiste. L’accompagnement des restructurations industrielles, du libre-marché européen et des privatisations ont fait que le Parti communiste n’est plus du tout apparu comme un bouclier pour les catégories populaires.</p><p>Il faut encore considérer la montée des classes moyennes éduquées au sein du Parti. Par leur formation et leur vision du monde, elles se sont senties très proches du reste de la gauche, ce qui s’est traduit par une montée de la prise en charge des questions sociétales qui parlaient relativement peu aux catégories populaires. Tant les changements économiques que la modification de la structure sociale et les évolutions idéologiques ont provoqué une désaffiliation croissante des ouvriers et des employés vis-à-vis du vote communiste, renforçant ainsi une dynamique d’autodestruction du parti des travailleurs.</p><p>LVSL – Vous écrivez que « la dialectique du conflit a été plutôt bénéfique au pouvoir d’Emmanuel Macron ». La mise en œuvre d’une politique de classe assumée a-t-elle été mise en sommeil par la pandémie ? Sera-t-elle, à votre avis, réactivée ?</p><p>J. S.-M. – Emmanuel Macron a profité de certaines crises lors desquelles il a pu consolider un bloc élitaire somme toute assez fragile parce que très récent, dans la mesure où sa construction véritable remonte à 2016-2017. Lors de la crise des gilets jaunes, Emmanuel Macron a pu s’affirmer, d’une certaine manière, comme le chef du parti de l’ordre. La proximité avec ce qu’écrit Karl Marx dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte est à cet égard absolument fascinante. Cette logique conflictuelle est apparue au début du quinquennat de Macron, qui est marqué par une tension sociale inédite depuis au moins les années 1970. Une telle conflictualité ne se réduit d’ailleurs pas au seul mouvement des gilets jaunes.</p><p>Cette politique de la tension, qui résulte d’un ambitieux projet de transformation sociale, a tout de même un gros inconvénient : certes, elle renforçait conjoncturellement le bloc élitaire, mais en retour, elle renforçait aussi puissamment le bloc populaire. Nous avons ainsi assisté à une certaine prise de conscience d’elles-mêmes par les catégories populaires. C’est apparu clairement au moment du mouvement des gilets jaunes, avec une sorte de prise en charge des classes populaires par elles-mêmes, contre les vieux appareils politiques ou syndicaux. Cette dialectique rendait de plus en plus intenable la position des forces intermédiaires porteuses du projet social des classes moyennes, c’est-à-dire la gauche et la droite qui n’arrivaient pas à se situer par rapport au macronisme et qui, après s’être abstenues lors du vote de confiance au gouvernement en juillet 2017, prenaient un grand soin à ne pas se mêler aux divers mouvements sociaux, exception faite de l’opposition à la réforme des retraites. En effet, dans ce cas précis, la fonction publique était directement touchée, raison pour laquelle la gauche s’en est emparée.</p><p>« La dynamique vitale du bloc élitaire le pousse à renforcer en permanence son antithèse. »</p><p>Cette conflictualité sociale était produite de manière inéluctable par un bloc élitaire seulement capable de se perpétuer en poursuivant un projet de réforme. La dynamique vitale du bloc élitaire le pousse à renforcer en permanence son antithèse. Nous avons ainsi assisté à la construction par elle-même d’une force antagoniste à la puissance d’un bloc élitaire à l’idéologie europhile, libérale, de transformation de la société et qui assumait totalement le pouvoir révolutionnaire de la bourgeoisie décrit par Karl Marx. En face, un mouvement de défense se construit à travers la valorisation de l’exact inverse, soit le cadre national, la stabilité, la conservation et la préférence pour l’utilité sociale par rapport à la réussite individuelle. Un dualisme s’installe.</p><p>« Plutôt qu’à une crise des élites, on a assisté à une forme d’anesthésie des tensions sociales. »</p><p>Tout cela valait essentiellement pour les trois premières années du quinquennat, et était particulièrement apparent au moment où j’écrivais Bloc contre bloc. La crise du Covid-19 a produit un effet assez inattendu que je n’avais pas anticipé : plutôt qu’à une crise des élites, on a assisté à une forme d’anesthésie des tensions sociales.</p><p>LVSL – À ce sujet justement, l’hebdomadaire Marianne consacrait récemment un dossier à « La France qui s’en cogne ». Comment analysez-vous la situation politique à l’aune du « choc de dépolitisation » que vous décrivez engendré par le Covid-19 ?</p><p>J. S.-M. – Il y a un choc de dépolitisation parce qu’il y a eu une période d’ultra-politisation au début du quinquennat. Ces tensions sociales ont engendré une ouverture du débat politique comme jamais auparavant. Ce n’est pas parce que les gens vont moins voter, par ailleurs, qu’ils sont moins politisés, surtout s’agissant des élections intermédiaires. La société était en ébullition avant l’arrivée du Covid. La pandémie a provoqué un isolement des individus par rapport au collectif. Chacun a été ramené à sa peau, à sa santé, à lui-même et à son plus proche entourage. Or, l’individualisation et la transformation des enjeux ont été accompagnées par un arrêt des réformes. Ce bloc populaire n’étant pas construit par une volonté politique très claire, y compris – voire surtout – par la force politique qui en bénéficie le plus, il est très dépendant de la dynamique du bloc élitaire pour se construire. Les réformes étant suspendues, il n’y a plus d’urgence à se mobiliser. Il y a une forme de dévitalisation de la contestation.</p><p>« Un keynésianisme sanitaire a été mis en place. »</p><p>Enfin, on pourrait dire qu’un keynésianisme sanitaire a été mis en place, avec des dépenses invraisemblables qui, loin d’être à mon sens le retour de Keynes, sont au contraire le préambule à la destruction définitive du système social qui adviendra au cours des prochaines années, avec l’argument suprême de la dette publique à l’appui. C’est une victoire à la Pyrrhus pour les défenseurs du keynésianisme et ceux qui croient que le Covid est l’amorce d’un retour à la nation : ce sera exactement l’inverse.</p><p>Tout ceci a anesthésié la contestation du noyau dur des gilets jaunes qui ont, de fait, reçu beaucoup d’argent. Plus exactement, la plupart des salariés ont en tout cas eu l’impression que l’État faisait le nécessaire pour qu’ils n’en perdent pas. Les retraités, qui ne sont pas tous prospères et qui ne sont pas tous de fervents soutiens du bloc élitaire, n’ont pas perdu un seul euro. Tout ça a été permis par l’emprunt et donc, en dernière analyse, par l’exécutif, aux décisions duquel tout un pays paraît suspendu.</p><p>LVSL – Vous dites que ce bloc populaire se construit en réaction, en quelque sorte en négatif du bloc élitaire. En quoi est-ce une limite à la constitution d’un bloc populaire capable de remporter des victoires politiques ? Comment permettre à ce bloc populaire de se définir de façon positive ?</p><p>Recevez nos derniers articles</p><p>Newsletter Sendinblue</p><p>J. S.-M. – Cela me fait penser à l’ouvrage d’un auteur que j’admire, à savoir l’ouvrage de Christophe Guilluy, Le temps des gens ordinaires. Il est vrai que dans l’agenda politique et médiatique, les classes populaires et leurs valeurs ont retrouvé, enfin, droit de cité, alors qu’on s’était acharné durant des décennies à nous faire oublier que la société reposait sur un travail essentiellement salarié très mal rémunéré. Le Président de la République lui-même a dû reconnaître l’importance de ces gens et le fait que la société ne pourrait pas tenir sans eux. Il y a, si j’ose dire, un succès d’estime des classes populaires, en même temps qu’il y a un manque de direction autonome desdites classes.</p><p>LVSL – Justement, la distinction qu’opère Gramsci entre victoire culturelle et victoire politique permet bien de saisir cette situation, étant donné qu’il manque selon vous une articulation entre cette victoire culturelle constatée et une victoire politique qui ne semble pas advenir…</p><p>J. S.-M. – Si je m’inspire de la grille d’analyse gramscienne, cela ne signifie pas pour autant que je reproduis la lecture fréquemment faite de ces théories. On a ainsi souvent réduit Gramsci – et pas seulement à droite – à cette notion un peu simple selon laquelle la victoire culturelle précède la victoire politique, ou encore que le pouvoir se prend par les idées. Si Gramsci n’avait raconté que cela, j’espère qu’on l’aurait oublié depuis longtemps. D’autant que nous avons sous les yeux la démonstration d’un phénomène inverse : Emmanuel Macron a pris le pouvoir sans avoir remporté la lutte hégémonique. Il est à 24 % au premier tour et c’est au sein de son électorat que la proportion de gens le choisissant par défaut est la plus importante.</p><p>« Nous sommes face à une crise d’hégémonie depuis 2017. »</p><p>Toutes les crises qui ont suivi l’élection présidentielle tiennent au fait que, dans le cas de Macron, la victoire politique a précédé la victoire culturelle. Il se heurte à un pays qui n’adhère pas à ses valeurs et à sa vision du monde. Nous sommes face à une crise d’hégémonie depuis 2017. Rien n’est plus faux que de croire que la victoire culturelle aurait précédé la victoire politique. Le jeu des institutions, qu’aucun auteur marxiste – à commencer par Marx lui-même – n’a jamais négligé, a pesé de tout son poids. En raison du fonctionnement institutionnel, les Français se sont retrouvés face à deux options politiques qui leur paraissaient toutes les deux insatisfaisantes, l’une l’étant davantage que l’autre.</p><p>Retenons qu’on ne comprend rien à la crise politique française si l’on oublie que Macron a pris le pouvoir sans avoir remporté la victoire idéologique. Il a proposé une solution alternative efficace aux catégories dominantes sans convaincre les autres. C’est pour cette raison qu’il a fait l’objet d’un rejet allant beaucoup plus loin que la simple impopularité : la mise en place d’un projet « progressiste » a été vécue comme une violence insupportable, pas seulement économique et financière mais aussi culturelle. Nous sommes dans une situation où l’on note une série de victoires culturelles pour les classes populaires, dans la mesure où leur rôle économique est enfin reconnu. On a bien vu qui faisait réellement tenir le pays lors de la pandémie, cependant que la crise des gilets jaunes avait déjà rappelé à tous l’importance des questions d’inégalités de revenus.</p><p>« Sans prise de contrôle de l’appareil d’État, rien d’important ne peut arriver. »</p><p>La situation actuelle paraît inversée par rapport à celle de 2017 en ceci qu’il y a une prise de conscience du caractère profondément inégalitaire de la société française, du rôle crucial des catégories populaires et de la légitimité de leurs attentes, du fait qu’on ne peut plus les stigmatiser en « beaufs » comme auparavant. Mais malheureusement, il n’y a pas de formule politique qui s’impose et il n’est pas exclu que cette victoire culturelle relative soit suivie d’une défaite politique massive. Si l’on considère les sondages au moment où nous parlons – sachant qu’ils ont changé et qu’ils changeront encore –, ils donnent la plupart du temps au second tour Valérie Pécresse et Emmanuel Macron. Comment mieux illustrer le fait qu’une victoire culturelle relative n’aboutit pas nécessairement à une victoire politique réelle ? Or, sans prise de contrôle de l’appareil d’État, rien d’important ne peut arriver.  </p><p>Jérôme Sainte-Marie</p><p><a href="https://livre.fnac.com/a16089618/Jerome-Sainte-Marie-Bloc-populaire-Une-subversion-electorale-inachevee">Bloc populaire. Une subversion électorale inachevée.</a></p><p>Les éditions du Cerf, 2021</p><p>208 pages</p><p>20 €</p>]]></description>
	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
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	<pubDate>Tue, 21 Dec 2021 21:22:36 +0000</pubDate>
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	<title><![CDATA[Laurent Bouvet décède au moment où la réalité donne raison à ses idées et à son combat républicain]]></title>
	<description><![CDATA[<p>Laurent Bouvet, politologue et essayiste, cofondateur du Printemps Républicain est décédé samedi. Son ami, Stéphane Rozès lui rend hommage.</p><p>Le propre des personnalités à vies riches est que leur rendre un premier hommage a quelque chose de partiel. S’agissant d’un ami dans la peine, on risque même la partialité.</p><p>Pour se prémunir de ce dernier écueil, il est bon de restituer la vie de Laurent Bouvet, en jugeant de ses idées et engagements, au regard d’une analyse globale de la période historique que nous traversons, de ce qui fait et agit les peuples, en particulier le nôtre, et du réel.</p><p>Ce recul est d’autant plus nécessaire s’agissant de Laurent Bouvet. Il fut universitaire, chercheur et dans le même temps socialiste, cofondateur du Printemps Républicain.</p><p>Dans le pays des jardins à la française, aimant ranger les personnes dans des cases, sa situation d’intellectuel engagé dans un nouvel espace public réticulaire où le choc des idées et émotions se substitue à la pensée et à la raison le parcours de Laurent Bouvet ne fut pas un long fleuve tranquille.</p><p>« J’ai choisi de descendre dans l’arène et de mener un combat de gladiateurs, parce que je me suis aperçu que le combat universitaire n’était pas efficace. J’ai aussi compris, après 20 ans au PS à faire des campagnes et rédiger des discours pour François Hollande, que la politique traditionnelle n’y pourrait rien. Essayer d’être un intello en politique, c’est inutile … J’ai joué le jeu, parfois de manière un peu limite sur les réseaux sociaux … Pour être entendu, il faut y aller fort ; j’y suis allé parfois un peu fort » confiait-il ces derniers mois avec son humour et autodérision habituels.<a href="https://www.revuepolitique.fr/laurent-bouvet-decede-au-moment-ou-la-realite-donne-raison-a-ses-idees-et-a-son-combat-republicain/#fn-19955-1" id="fnref-19955-1">1</a></p><p>Il en aura payé le prix professionnellement. Ainsi du fait de son parcours, titre et qualités universitaires, il devait logiquement devenir le nouveau directeur du CEVIPOF, le processus était quasiment abouti, jusqu’à ce qu’une cabale idéologique l’en empêche au tout dernière moment.</p><p>Laurent Bouvet commença à s’exposer publiquement en première ligne en cofondant le Printemps Républicain de sorte de cranter la Gauche dans ses fondamentaux que sont la République et la nation, quand, délestée des classes populaires, elle dérivait corps et biens avec la petite bourgeoisie intellectuelle, dans le néolibéralisme et le communautarisme.</p><p>La note du think tank Terra Nova du 10 mai 2011 signait la conceptualisation politique de cette adaptation au cours des choses, par l’abandon du social pour le sociétal, le passage de la citoyenneté républicaine à la constitution et à l’assemblage de minorités censées converger électoralement vers la Gauche.</p><p>« Si l’on désire résister à la pression de ce monde individualiste devenu identitaire, il faut avoir des principes solides auxquels on ne déroge pas. En France ça s’appelle la République. On n’y déroge pas. Le républicanisme à la française constitue une proposition politique capable de limiter les effets délétères de l’individualisme libéral et les inégalités sociales ».<a href="https://www.revuepolitique.fr/laurent-bouvet-decede-au-moment-ou-la-realite-donne-raison-a-ses-idees-et-a-son-combat-republicain/#fn-19955-2" id="fnref-19955-2">2</a></p><p>On le sait, c’est sur le terrain de la laïcité, de la lutte contre l’islamisme et de l’islamo-gauchisme que Laurent Bouvet, avec ses amis du Printemps Républicain dont Gilles Clavreul, Denis Maillard et Amine El Khatmi, devait le plus s’exposer pour construire un espace républicain sous les amalgames, diffamations et opprobres de beaucoup à Gauche.</p><p>Il devait restituer précisément la laïcité comme pilier de la République au défi des temps présents.<a href="https://www.revuepolitique.fr/laurent-bouvet-decede-au-moment-ou-la-realite-donne-raison-a-ses-idees-et-a-son-combat-republicain/#fn-19955-3" id="fnref-19955-3">3</a></p><p>Cette facette politique de la vie de Laurent Bouvet est la plus connue mais elle vampirise l’essentiel, son fondement intellectuel.</p><p>Il faut bien rendre compte des raisons qui expliquent la singularité, justesse et précocité de ses analyses et engagements quand sa famille politique dérivait à l’inverse.</p><p>Ruse de l’Histoire : le néolibéralisme, communautarisme et wokisme qui ont hégémonisé le sommet de l’État, les classes dirigeantes, une bonne partie des médias et la Gauche politique sont rejetés par la nation ; en témoigne l’effacement électoral de cette Gauche lors de cette présidentielle.</p><p>Cela donne raison à cette nouvelle génération de la Gauche républicaine, dans le sillage du chevènementisme, et à Laurent Bouvet au moment où il nous quitte.</p><p>Pourquoi cette prescience ? Pourquoi Laurent Bouvet a décelé, analysé et alerté que les identitarismes n’étaient pas solubles dans la démocratie en France ; que la Gauche actuelle, si elle y succombait, disparaitrait et que le combat républicain était une exigence vitale et possible ? C’est qu’il aura pu accéder aux questions fondamentales qui encadrent le cours des choses.</p><p>Dans ses écrits Laurent Bouvet fait de la question du peuple la question séminale de sa réflexion.<a href="https://www.revuepolitique.fr/laurent-bouvet-decede-au-moment-ou-la-realite-donne-raison-a-ses-idees-et-a-son-combat-republicain/#fn-19955-4" id="fnref-19955-4">4</a>.</p><p>Encore faut-il s’accorder sur sa définition et sa singularité.</p><p>Observer et analyser l’autre permet de mieux se comprendre. Il en est ainsi pour les personnes comme pour les peuples. C’est une nécessité et gageure dans des pays universalistes comme la France et les États-Unis, qui mésestiment les différences entre les nations et se voient comme des centres du grand tout que serait le monde.</p><p>A la suite de Tocqueville visitant l’Amérique, ou d’autres intellectuels comme Aron l’Allemagne, Laurent Bouvet, dans le prolongement de ses séjours et travaux dans le monde anglo-saxon, a été parmi les premiers intellectuels français, en ce long tournant de siècle, a être sensibilisé et intellectuellement mobilisé par les questions culturelles pour rendre raison du cours des choses.</p><p>Cela l’a amené à repérer et à repenser, de ce côté de l’Atlantique, la question du peuple et de pouvoir aborder la notion « d’insécurité culturelle », ce sentiment devenu, ces quatre dernières années, majoritaire pour deux tiers des Français, de n’être plus « en France comme chez soi », à côté des insécurités sociales et physiques<a href="https://www.revuepolitique.fr/laurent-bouvet-decede-au-moment-ou-la-realite-donne-raison-a-ses-idees-et-a-son-combat-republicain/#fn-19955-5" id="fnref-19955-5">5</a>.</p><p>Ces questions étaient esquivées par une petite bourgeoisie intellectuelle et par la Gauche politique qui s’était éloignée des classes et quartiers populaires.</p><p>Ainsi la question de « l’insécurité culturelle » avait été repérée par les travaux empiriques de Christophe Guilly, Alain Mergier et Philippe Guibert.</p><p>Comme dans tout processus de pensée, Laurent Bouvet aura été alerté par ces signaux faibles au départ, car ils auront été précédés d’un paysage mental, d’un cadre théorique, pouvant les accueillir et qui sera enrichi en retour par cette remontée de la réalité.</p><p>La dépossession de la maîtrise de son destin et le sentiment de privation de ses us et coutumes par les Français ont entraîné replis et enfermement identitaristes.</p><p>En France, le seul fait d’aborder les questions politiques sous un angle culturel est suspect. On parle alors de culturalisme, d’essentialisme, de nationalisme ou pire.</p><p>C’est que  Laurent Bouvet est, du fait de son parcours universitaire, instruit des différences entre les peuples. C’est pourquoi il fait partie de la mince cohorte de penseurs qui, par temps de crise, perçoivent et peuvent penser le cours des choses en tenant ensemble questions culturelles, religieuses, institutionnelles, économiques et rapports sociaux.</p><p>Cette façon de procéder est une nécessité pour rendre raison d’un cours des choses déstabilisant.</p><p>Ainsi, si aujourd’hui des catégories populaires semblent voter contre leurs intérêts sociaux, c’est une exigence intellectuelle et citoyenne que d’en rendre raison sérieusement. Car il faut bien partir d’abord du réel et l’analyser si on veut penser, émanciper ou éviter le pire.</p><p>Les alertes intellectuelles de Laurent Bouvet sur les dangers du communautarisme et des identitarismes en France ne sont pas seulement instruites des dérives, outre Atlantique, de la démocratie et du libéralisme politique.</p><p>Elles relèvent de la pleine conscience du principe suivant : ce qui fonde ce que nous sommes comme peuple français, ce n’est en rien la somme de minorités ou de communautés et ne résulte pas du bon équilibre entre elles, mais procède de la politique qui assemble des individus devenus citoyens autour du pouvoir étatique.</p><p>Si Français et Américains sont universalistes, le jeune universitaire a pu observer et comprendre qu’ils ne vivent pas cette expérience de la même façon. La plupart des observateurs étrangers attentifs à ce que nous sommes ne s’y trompent pas. Ils ont de tout temps mis en avant nos querelles et tumultes intellectuels ou sociaux dont notre passion politique est le moteur.</p><p>On le sait, Tocqueville, instruit de la France d’abord et de l’Amérique en miroir puis de la Russie, voyait la démocratie au sens de l’égalité des conditions, comme un fait providentiel irréversible, pouvant générer au plan politique soit le libéralisme, soit le despotisme dont la fatigue des passions politiques seraient les signes précurseurs. L’individualisme qui détourne de la politique et de sa passion était pour lui, comme pour Aron, un danger.</p><p>Or, justement, ce qui explique la disparition lors de cette présidentielle de la Gauche devenue néolibérale, communautariste et wokiste est que ces réalités et idéologies sont absolument contraires à ce que la République, comme régime démocratique, est chez nous et à la façon dont la France dans son Imaginaire s’assemble au travers de disputes politiques communes depuis la constitution de notre Nation précédée de l’État monarchique.</p><p>Ce n’est pas seulement la mort qui explique la diversité et intensité des hommages à Laurent Bouvet, c’est la conscience, qu’avec certains, et avant les autres, il avait raison.</p><p>Mais Laurent Bouvet devait être convaincu de la profondeur de ses idées pour batailler ainsi et voir ses analyses et combats validés par le déroulement de cette présidentielle.</p><p>« Le courage c’est de comprendre sa propre vie… Le courage, c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un point de vue tranquille… Le courage, c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel » disait Jaurès.</p><p>Entouré de son épouse Astrid Panoysan-Bouvet, de ses filles, de sa famille, de ses amis proches et en pensées de ses camarades, collègues, étudiants et lecteurs ; Laurent aura été courageux jusqu’au bout face à la terrible maladie de Charcot.</p><p>Stoïque, Laurent Bouvet était confiant dans la pérennité des idées et combats qu’il aura puissamment contribué à étayer.</p><p>Stéphane Rozès<br />Politologue</p>]]></description>
	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
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	<pubDate>Mon, 20 Dec 2021 23:34:40 +0000</pubDate>
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	<title><![CDATA[Laurent Bouvet : « J’espère qu’il restera mes livres et une certaine cohérence intellectuelle »]]></title>
	<description><![CDATA[
<p>ENTRETIEN. Le fondateur du Printemps républicain est décédé à l’âge de 53 ans. En février 2020, il nous livrait l'une de ses dernières interviews.</p>

<p>Laurent Bouvet est décédé à l'âge de 53 ans. © BALTEL/SIPA / SIPA<br /> Propos recueillis par <a rel="author" href="https://www.lepoint.fr/journalistes-du-point/thomas-mahler">Thomas Mahler</a> et <a rel="author" href="https://www.lepoint.fr/journalistes-du-point/clement-petreault">Clément Pétreault</a><br />Publié le 11/02/2020 à 14h00 - Modifié le 18/12/2021 à 18h24</p>
<p> Lien copié Copier le lien</p><p>En 2020, nous avions interrogé Laurent Bouvet à l’occasion de la sortie de son dernier livre L’Âge identitaire. <a href="https://www.lepoint.fr/politique/laurent-bouvet-le-soldat-de-la-gauche-republicaine-est-mort-18-12-2021-2457432_20.php" title="">Ce soldat de la gauche républicaine est décédé ce samedi 18 décembre</a> à l’âge de 53 ans de la maladie de Charcot, <a href="https://www.facebook.com/lbouvet/posts/10226791433074174" target="_blank" title="">a annoncé son épouse sur Facebook.</a> Nous republions son entretien, véritable testament politique.</p><p>En dépit de ses vingt ans au <a href="https://www.lepoint.fr/tags/ps">Parti socialiste</a>, il est devenu la tête de Turc d’une partie de la gauche. Professeur en sciences politiques à l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, fondateur du Printemps républicain et chantre d’une laïcité stricte, Laurent Bouvet est celui que les militants décoloniaux – à commencer par <a href="https://www.lepoint.fr/societe/macron-hue-au-theatre-qui-est-taha-bouhafs-18-01-2020-2358436_23.php" title="">Taha Bouhafs</a> – aiment lyncher dans les manifestations comme sur les réseaux sociaux. À tel point qu’on l’associe désormais à <a href="https://www.lepoint.fr/tags/eric-zemmour">Éric Zemmour</a>, u...</p><p>Cet article est réservé aux abonnés</p>
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<p>De Gaulle - Penser, résister, gouverner</p><p>Son nom est devenu synonyme d’une France libre et puissante. De Gaulle, l’homme de l’appel du 18 juin s’est imposé dans l’histoire d’abord comme un rebelle, un résistant puis comme un leader politique charismatique, en France comme à l’étranger. Adoré, haï du temps de sa présidence, il est devenu après sa mort un mythe, un idéal d’homme politique qu’à droite comme à gauche on se prend à regretter.</p>
<p>43 Commentaires <a href="https://www.lepoint.fr/debats/laurent-bouvet-on-peut-difficilement-m-assimiler-a-zemmour-11-02-2020-2362128_2.php#depot_commentaire">Commenter</a></p>
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	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
</item>
<item>
	<guid isPermaLink="true">https://ememiom.fr/iom/blog/view/814/laurent-bouvet-le-soldat-de-la-gauche-republicaine-est-mort</guid>
	<pubDate>Mon, 20 Dec 2021 23:32:06 +0000</pubDate>
	<link>https://ememiom.fr/iom/blog/view/814/laurent-bouvet-le-soldat-de-la-gauche-republicaine-est-mort</link>
	<title><![CDATA[Laurent Bouvet, le soldat de la gauche républicaine, est mort]]></title>
	<description><![CDATA[<p>Avec la disparition de Laurent Bouvet, annoncée par sa femme sur <a href="https://www.lepoint.fr/tags/facebook">Facebook</a>, c’est une partie de la mauvaise conscience de la gauche qui s’évapore. Politologue, fondateur du Printemps républicain et auteur de nombreux ouvrages sur <a href="https://www.lepoint.fr/societe/guilluy-la-societe-multiculturelle-est-profondement-paranoiaque-02-05-2019-2310635_23.php" title="">l’identité et l’insécurité culturelle</a>, Laurent Bouvet s’est éteint à <a href="https://www.lepoint.fr/tags/paris">Paris</a> ce samedi à l’âge de 53 ans. Bien qu’atteint par une maladie dégénérative, il trouvait encore les forces de publier en juillet 2020 Le Péril identitaire (Éditions de l’Observatoire), un essai testament, dans lequel il tentait, une dernière fois, de mettre la gauche en garde contre la lente dérive identitaire dont elle fait l’objet depuis plusieurs années. « Si l’on désire résister à la pression de ce monde individualiste devenu identitaire, il faut avoir des principes solides auxquels on ne déroge pas. En <a href="https://www.lepoint.fr/tags/france">France</a>, ça s’appelle la République. Le républicanisme à la française constitue une proposition politique capable de limiter les effets délétères de l’individualisme libéral et les inégalités sociales », répétait-il pour expliquer l’ancrage à gauche de son engagement républicain.</p><p>Il était aussi l’une des rares voix de gauche ouvertement engagée dans le combat pour la laïcité et contre l’islam politique, le relativisme culturel ou la pensée décoloniale qui irriguent le monde universitaire. Souvent accusé de souffler sur les braises d’un « identitarisme républicain », l’essayiste réfutait cette analyse : « Je ne suis en rien un identitaire, bien au contraire, je suis un humaniste universaliste qui croit profondément en l’indétermination, aux bienfaits du métissage et de l’émancipation », nous confiait-il à l’occasion d’un ultime entretien.</p>
<p>Dérive identitaire de la gauche</p>
<p>Lassé du monde universitaire et du militantisme traditionnel, ce professeur à la faculté de droit et de science politique de l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines rompt avec le <a href="https://www.lepoint.fr/tags/ps">Parti socialiste</a> et le think tank Terra Nova sur fond de différends stratégiques. Il ne pardonnera jamais au PS de s’être engagé dans ce qu’il estimait être une dérive identitaire de la gauche, notamment au travers de <a href="https://www.lepoint.fr/editos-du-point/sebastien-le-fol/l-histoire-d-une-note-qui-a-mis-le-feu-a-la-gauche-10-10-2016-2074774_1913.php" title="">la fameuse note Terra Nova</a>, qui a encouragé le Parti socialiste à satisfaire les revendications d’une juxtaposition de minorités, plutôt que de tenir un discours républicain, seul moyen aux yeux de Laurent Bouvet de dessiner un récit collectif valable.</p><p>Relire la dernière grande interview de Laurent Bouvet au Point : <a href="https://www.lepoint.fr/debats/laurent-bouvet-on-peut-difficilement-m-assimiler-a-zemmour-11-02-2020-2362128_2.php" title="">« On peut difficilement m’assimiler à Zemmour… »</a></p><p>Rompant avec le modèle de militantisme classique, il n’a pas hésité à faire un usage intensif des réseaux sociaux pour attaquer ses adversaires politiques. Avec sa disparition, les mouvements décoloniaux perdent leur cible obsessionnelle. « J’ai joué le jeu, parfois de manière un peu limite sur les réseaux sociaux […] Pour être entendu, il faut y aller fort. J’y suis allé quelques fois un peu fort », confessait-il quelques mois avant sa mort. « J’ai choisi de descendre dans l’arène et de mener un combat de gladiateurs, parce que je me suis aperçu que le combat universitaire n’était pas efficace. J’ai aussi compris après 20 ans au PS à faire des campagnes et rédiger des discours pour François Hollande que la politique traditionnelle n’y pourrait rien. Essayer d’être un intello en politique, c’est inutile », nous expliquait-il, résigné.</p>
<p>Relève politique</p>
<p>Intellectuel hors des clous, universitaire déçu et essayiste inspiré, Laurent Bouvet espérait encore il y a quelques mois « qu’au-delà du portrait caricatural que l’on fait de [lui], il restera les livres et une certaine cohérence intellectuelle, une construction politique bâtie autour de toutes ces idées, qui n’en est qu’à ses débuts ». La relève politique et intellectuelle sera assurée par ses compagnons de route, cofondateurs ou membres du Printemps républicain qui l’ont accompagné ces derniers mois, tels que <a href="https://www.lepoint.fr/editos-du-point/sebastien-le-fol/gilles-clavreul-hugo-micheron-le-djihadisme-les-yeux-dans-les-yeux-19-01-2020-2358500_1913.php" title="">Gilles Clavreul</a>, <a href="https://www.lepoint.fr/politique/amine-el-khatmi-la-mauvaise-conscience-de-la-gauche-06-02-2020-2361541_20.php" title="">Amine El Khatmi</a> ou encore <a href="https://www.lepoint.fr/politique/comment-les-classes-populaires-ont-retrouve-leur-honneur-et-pourquoi-ca-ne-devrait-pas-durer-21-04-2020-2372372_20.php" title="">Denis Maillard</a>.</p>]]></description>
	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
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	<pubDate>Mon, 20 Dec 2021 19:47:21 +0000</pubDate>
	<link>https://ememiom.fr/iom/blog/view/813/legalite-une-promesse-republicaine-a-honorer</link>
	<title><![CDATA[L&#039;égalité, une promesse républicaine à honorer]]></title>
	<description><![CDATA[<p>Fatiha Agag-Boudjahlat*, enseignante et essayiste, féministe laïque et universaliste</p><p>Il y a quatre ans, dans le cadre d’un projet mené avec une classe de 3e, nous avions assisté à la diffusion de films contre les discriminations, suivie d’un débat avec le Défenseur des droits d’alors, Jacques Toubon. Dans la salle, des élèves de différents collèges, dont des élèves sourds-muets d’un établissement spécialisé aidés d’un interprète. Une jeune fille sourde-muette expliqua qu’elle ne pouvait choisir son orientation en toute liberté, parce qu’il n’y avait pas de professeurs des disciplines concernées maîtrisant la langue des signes. Alors que les élèves sourds et muets étaient aussi capables que les autres de réussir et devraient avoir accès à toutes les formations. Jacques Toubon s’associa aux déclarations de cette jeune fille, et expliqua qu’il s’agissait de discrimination sur la base du handicap et que c’était intolérable.</p><p>Une de mes élèves, Shérazade, à qui j’ai dédié mon dernier livre, qui vient d’avoir son bac, et pour qui j’ai une affection particulière, osa prendre la parole. Elle demanda à la jeune fille s’il n’y avait pas des métiers et donc des formations contre-indiquées en raison d’un handicap, donnant l’exemple d’un aveugle qui ne pourrait accéder à la formation de pilote d’avion. Provoquant l’effroi de mon élève, Jacques Toubon tempêta que c’était discriminatoire, que l’on devait avoir accès à tous les métiers quel que soit le handicap, que c’était à la société de compenser. Je trouvai, et je trouve toujours, la question de Shérazade pertinente. C’est un fait empirique, nous ne sommes pas tous égaux en termes de capacités physiques ou intellectuelles. N’y a-t-il pas un principe de réalité, ou celle-ci n’est-elle qu’une variable à ajuster au nom de l’égalité absolue ?</p>
<p>De l’inégalité à l’injustice</p>
<p>Quand commence la discrimination, c’est-à-dire la différence de traitement sur des conditions extérieures à notre volonté et à notre pouvoir d’agir comme la couleur de peau, la sexualité, le handicap ? Cela me fait penser à ce sujet régulièrement donné dans l’épreuve de philosophie du bac : à partir de quand une inégalité devient-elle une injustice ? Donnez-moi trente mille euros, un bon juriste et quelques années, et je suis sûre d’obtenir devant la CEDH le droit pour des personnes atteintes de nanisme d’être recrutées dans le GIGN. Après tout, une petite taille n’empêche pas de tirer aussi bien qu’un individu ordinaire et pourra être un atout dans certaines configurations spatiales. Les conditions de taille, de poids sont iniques. Les personnes en situation d’obésité n’ont que peu de prise sur leur poids, déterminé par des facteurs épigénétiques autant que par des facteurs sociaux. Dans cette logique, la religion étant un choix, et le choix du degré de religiosité (orthodoxie et orthopraxie) en étant un autre, je reste très dubitative sur la discrimination sur une base religieuse : quand c’est mon choix d’orthodoxie qui restreint mes opportunités économiques ou sociales, je ne devrais pas le reprocher à la société. Un sikh qui refuse de porter un casque sur un chantier parce qu’il estime devoir garder son turban fait peser un risque financier et pénal sur ma société, j’aurais comme patron de bonnes raisons de ne pas l’embaucher. De même si je dirige une pizzeria, que mon jour le plus rentable est le samedi et que la personne que je reçois en entretien m’indique qu’étant juive, elle ne veut pas travailler le samedi, je refuserai de l’engager. Je ne la traite pas différemment à cause de sa religion, son choix d’orthodoxie ne la rend pas employable.</p>
<p>Handicap social et méritocratie</p>
<p>Mais que dire des conditions de diplôme ? Voire du principe même du concours d’entrée ? Sont-elles discriminatoires puisque discriminantes ? Les inégalités sociales étant tellement criantes, manifestant ses effets handicapants dans le milieu familial, l’environnement, la qualité de l’habitat ou encore la maîtrise et la variété du langage, ne pourrions pas imaginer que refuser l’accès à des formations d’excellence sur la base d’un concours conçu et évalué à partir d’un modèle-type d’étudiant CSP++ est discriminatoire ? Le handicap social obère l’accès aux opportunités d’études et de carrières bien plus désormais que le handicap physique, souvent compensé. C’est la logique de la discrimination dite positive : ce que nous sommes, en fait notre milieu social et culturel, handicape. Plutôt que corriger ces inégalités par un système d’écluses coûteux, ce que l’Éducation nationale se refuse à faire, la société est tentée, et Sciences-Po Paris a sauté le pas, de renoncer aux concours d’entrée et d’établir une bonification selon le territoire d’origine.</p><p>Et le sujet de la discrimination compensée rencontre alors la dernière offensive du courant indigéniste et postcolonial, celle menée contre le mérite et la méritocratie républicaine, présentés comme un paravent à la reproduction sociale élitiste. C’est un objet de réflexion qui doit tous nous concerner. Égalité des droits, des chances, des destins, mérite, discrimination positive, c’est bien la solidarité nationale et la promesse républicaine qui sont mises en cause, sinon en accusation.</p>
<p>* Fatiha Agag-Boudjahlat vient de faire paraître <a href="https://www.editionsducerf.fr/librairie/livre/19214/les-nostalgeriades" target="_blank" rel="noreferrer noopener">Les Nostalgériades (Éditions du Cerf, 2021)</a></p>
]]></description>
	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
</item>
<item>
	<guid isPermaLink="true">https://ememiom.fr/iom/blog/view/811/%C2%ABma-strategie-pour-sortir-de-la-crise-sanitaire%C2%BB-la-tribune-deric-zemmour</guid>
	<pubDate>Mon, 20 Dec 2021 17:28:49 +0000</pubDate>
	<link>https://ememiom.fr/iom/blog/view/811/%C2%ABma-strategie-pour-sortir-de-la-crise-sanitaire%C2%BB-la-tribune-deric-zemmour</link>
	<title><![CDATA[«Ma stratégie pour sortir de la crise sanitaire». La tribune d&#039;Eric Zemmour]]></title>
	<description><![CDATA[<p>Ce qui caractérise, depuis le début, la gestion de la crise sanitaire du Covid-19 dans notre pays, c’est le défaut de stratégie. Bien entendu, tout le monde a en mémoire le fiasco et les mensonges sur les masques, l’impréparation totale de notre système hospitalier qui manquait de blouses, de gants, de lits ou de respirateurs, ou encore les mesures aberrantes de fermeture des commerces ou des rayons dits « non essentiels » dont le seul effet aura été de faire la fortune d’Amazon.</p><p>On oublie également de rappeler avec quel mépris Emmanuel Macron avait jugé, au nom d’une prétendue rationalité, l’ambition de Donald Trump de doter le monde d’un vaccin efficace d’ici la fin de l’année 2020. Cette posture n’est peut-être pas pour rien dans l’échec de la filière pharmaceutique française à développer un vaccin, contrairement à nos voisins <a href="https://www.lopinion.fr/economie/longtemps-boudees-par-les-investisseurs-les-biotechs-allemandes-profitent-du-succes-de-biontech-avec-son-vaccin-contre-la-covid">allemand</a> et <a href="https://www.lopinion.fr/economie/covid-la-recette-dastrazeneca-pour-vacciner-le-monde-entier">britannique</a>. Pendant qu’Emmanuel Macron faisait la leçon, d’autres se sont retroussé les manches.</p><p>Mais ne passons pas trop de temps à critiquer ce qui a été (mal) fait, les Français en sont déjà convaincus. Prenons de la hauteur pour dessiner une véritable stratégie pour sortir de façon crédible de cette crise sanitaire qui mine le moral des Français, attaque certaines de leurs libertés individuelles fondamentales et enfonce notre économie dans la dette.</p><p>Mon message est sans ambiguïté : j’invite toutes ces personnes âgées et fragiles qui ne le seraient pas déjà à se faire vacciner, y compris avec une troisième dose, afin qu’elles réduisent les chances de faire des formes graves de la maladie et d’engorger notre système hospitalier</p><p>Vivre avec. Quand la Covid-19 est apparue, il ne s’agissait évidemment pas d’une grippette, comme en atteste la surmortalité observée en France en 2020 et l’engorgement de notre système hospitalier. La raison est assez simple : une nouvelle maladie respiratoire est apparue contre laquelle personne au monde n’était immunisé. Notre système immunitaire a besoin de s’entraîner pour être efficace, la première fois qu’il rencontre l’adversaire (le virus), il est en grande difficulté.</p><p>Depuis les premières vagues meurtrières, la situation a heureusement fondamentalement changé : l’écrasante majorité des Français est désormais immunisée, soit par la vaccination soit en ayant été contaminés. Certes, le virus continue à muter mais les études semblent montrer que l’immunité acquise demeure efficace contre les nouveaux variants. D’ailleurs, dès l’année 2021, malgré trois nouvelles vagues de Covid, nous n’observons presque plus d’excès de mortalité dans notre pays. Bien entendu, ce virus continue à faire des dégâts, mais la situation n’a plus rien à voir avec celle de l’an passé.</p><p>Petit à petit, cette maladie est en train de devenir endémique, c’est-à-dire que le virus ne va pas disparaître et que nous allons donc devoir vivre avec, comme nous le faisons depuis des siècles avec d’autres maladies respiratoires telle que la grippe. Cela signifie que les mesures que nous prenons maintenant contre le virus doivent être des mesures que nous sommes prêts à voir devenir pérennes.</p><p>Dans ce contexte, entretenir un climat de peur est une faute politique majeure. C’est même pire que cela : j’accuse Emmanuel Macron et son gouvernement d’instrumentaliser la crise sanitaire, en mettant par exemple sur la table des mesures aujourd’hui inutiles comme le passe sanitaire ou vaccinal, pour de seules fins politiciennes. Coûte que coûte il cherche à imposer ces sujets qu’il sait clivants (sauf pour son propre électorat) dans la campagne. Rarement un tel niveau de cynisme n’aura été atteint par un Président de la République.</p><p>J’accuse Emmanuel Macron et son gouvernement d’instrumentaliser la crise sanitaire, en mettant par exemple sur la table des mesures aujourd’hui inutiles comme le passe sanitaire ou vaccinal, pour de seules fins politiciennes</p><p>Réindustrialiser. Non, nous n’avons pas besoin d’entretenir un climat de lutte des classes vaccinale dans notre pays ! En effet, à quoi bon multiplier les atteintes aux libertés de toute la population alors que les Français sont déjà l’un des peuples les plus vaccinés au monde ? Plutôt que d’entraver la vie des Français voire d’envisager la vaccination des enfants dont on sait qu’ils ne font pas de forme grave, le gouvernement devrait concentrer ses efforts sur les personnes âgées et fragiles qui ne sont pas vaccinées. De mon côté, mon message est sans ambiguïté : j’invite toutes ces personnes âgées et fragiles qui ne le seraient pas déjà à se faire vacciner, y compris avec une troisième dose, afin qu’elles réduisent les chances de faire des formes graves de la maladie et d’engorger notre système hospitalier.</p><p>La deuxième priorité doit être d’administrer largement les traitements efficaces qui commencent à arriver, dont cinq sont déjà autorisés dans l’Union européenne. C’est une nouvelle formidable qui doit permettre de réduire encore drastiquement le nombre de cas graves et de morts liés à cette maladie, et qui contribuera donc à la banaliser.</p><p>La troisième priorité est évidemment de <a href="https://www.lopinion.fr/economie/segur-de-la-sante-a-lhopital-un-agent-sur-trois-ne-soigne-personne">redresser notre système hospitalier</a> qui a été malmené depuis des décennies, au nom d’économies budgétaires de court terme. De ce point de vue, toute la classe politique est coupable : gauche, droite et centre confondus. Nous manquons de lits de réanimation, de médecins, d’infirmières… Si le Ségur de la Santé est un premier pas dans la bonne direction, il ne suffit pas à compenser les terribles atteintes portées contre l’hôpital par le pouvoir en place et ses prédécesseurs.</p><p>La quatrième priorité, de plus long terme, consiste à restaurer notre filière de <a href="https://www.lopinion.fr/economie/recherche-en-sante-le-decrochage-francais-a-la-loupe">recherche médicale</a>. Il n’est pas normal que la France ait été absente de la course sur les vaccins et les traitements contre la Covid-19, alors que nous sommes le pays de Pasteur. Cet échec est le symptôme de notre déclassement auquel j’entends mettre fin en réindustrialisant le pays et en renouant avec l’excellence de notre recherche, publique et privée.</p><p>Avec cette stratégie, c’est un retour à la vie normale que je propose aux Français. Plutôt que d’agiter les peurs à des fins électoralistes, il faut leur montrer, de façon crédible, la lumière au bout du tunnel. Avec moi, il n’y aura plus de confinement ni de restriction des libertés individuelles comme le pass sanitaire ou vaccinal. Je propose une stratégie qui combat avec force l’épidémie mais ne cède pas à la panique et aux folies des docteurs Knock en tous genres qui voudraient nous imposer de vivre éternellement masqués, distants et confinés.</p><p>Plutôt que la peur, choisissons la raison, la responsabilité et la science, afin de retrouver, le plus rapidement possible, notre vie d’avant.</p><p>Eric Zemmour est président de Reconquête et candidat à l'élection présidentielle de 2022.<br /></p>]]></description>
	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
</item>
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	<pubDate>Sun, 19 Dec 2021 21:36:50 +0000</pubDate>
	<link>https://ememiom.fr/iom/blog/view/809/sortir-du-piege-liberal-%E2%80%93-le-blog-de-bertrand-renouvin</link>
	<title><![CDATA[Sortir du piège libéral – Le blog de Bertrand Renouvin]]></title>
	<description><![CDATA[<p>Le livre que Laurent Bouvet consacre à la nouvelle question laïque (1) ne s’inscrit pas dans les polémiques violentes qui brouillent maints débats. Professeur de sciences politiques, l’auteur analyse le déplacement du conflit sur la laïcité depuis les années quatre-vingt et procède à une critique de l’interprétation libérale de la doctrine laïque et des militantismes identitaires qui en tirent parti. Alors que les fractures s’aggravent dans notre pays, Laurent Bouvet milite pour le retour à la raison politique – pour l’universalisme républicain.</p><p>L’histoire du tournant identitaire qui s’est produit dans de très nombreux pays au cours des quarante dernières années est retracée avec précision par Laurent Bouvet. Elle éclaire la nouvelle question laïque car le vieux conflit entre la droite cléricale et la gauche laïque qui avait rebondi une dernière fois en 1984 sur la question de l’école a été rapidement effacé et de nouvelles lignes de front sont apparues.</p><p>Avec le Front national, la droite nationaliste a prétendu défendre l’identité nationale face à l’immigration maghrébine dans les quinze dernières années du XXème siècle puis elle s’est posée en rempart de la laïcité quand l’islam sunnite, religion populaire discrète, a été affecté par son propre courant identitaire, fondamentaliste et revendicatif. Les débats sur le « foulard » ont marqué ce tournant et le nouveau positionnement d’une partie de la gauche. Toujours hostiles aux catholiques, de nombreux militants socialistes, communistes et d’extrême gauche affirment depuis le début de notre siècle leur sympathie pour des groupes et des personnalités islamistes considérés représentatifs des opprimés naguère colonisés, des victimes de l’histoire occidentale qui revendiquent leur droit à la différence.</p><p>Dans ce combat entre les identitaires de droite et les identitaires de l’islam alliés à la gauche « islamo-gauchiste », les symboles religieux – les crèches, le foulard – et les références culturelles deviennent des marqueurs idéologiques et les appartenances religieuses sont ethnicisées : les « blancs » sont catholiques, les musulmans sont « arabes ». La laïcité subit les effets de ces polémiques : instrumentalisée par les identitaires de droite, elle est abandonnée par une grande partie de la gauche qui dénonce dans la simple affirmation laïque une dérive islamophobe, voire une nouvelle forme de racisme. Le Nouveau Parti Anticapitaliste et les Indigènes de la République sont les moteurs de ces campagnes résolument diffamatoires. Hors de ces milieux extrémistes, un courant modéré fort intelligemment représenté par Pierre Manent plaide pour des « accommodements raisonnables » avec « l’islam » en ignorant notre laïcité : comment un contrat spécifique pourrait-il lier l’Etat à une « communauté » religieuse ?</p><p>Les attaques frontales et les récupérations politiciennes sont moins dangereuses pour la laïcité républicaine que son interprétation libérale, aujourd’hui dominante dans notre pays. Après l’effondrement de l’Union soviétique, le libéralisme est devenu, comme l’écrit Claude Lefort, « l’idéologie de la fin des idéologies ». C’est une idéologie globale, politique, économique et culturelle, produite aux Etats-Unis, qui exerce une influence déterminante sur les conceptions sociales dans notre pays. Ce modèle libéral à l’américaine se caractérise par l’imbrication de la liberté individuelle et de la religion, la liberté n’ayant pas la même signification dans le droit français et dans le droit anglo-saxon. Alors que nous définissons des libertés publiques, les Etatsuniens énoncent des civil liberties et considèrent la liberté des individus et leur pratique religieuse comme un droit naturel qui doit être protégé de l’Etat. Thomas Jefferson évoque un « mur de séparation » qui protège les religions du risque de l’ingérence étatique au nom du principe de tolérance et du droit naturel de chaque individu (2). Comme le souligne Laurent Bouvet, « le citoyen n’a donc pas à se détacher à un quelconque moment de l’individu, dont il n’est que la simple projection dans l’ordre politique, la figure de l’expression politique ».</p><p>La laïcité à la française est fondée sur d’autres principes. La liberté n’est pas un droit naturel mais un droit institué par l’Etat fondateur d’une collectivité politique souveraine. Dans la Déclaration de 1789, la liberté est bornée par la nécessité de l’ordre public qui procède de l’intérêt général – du principe même de la République. Notre Déclaration porte sur les droits de l’homme et du citoyen et non sur les human rights en ce sens que le souci politique de l’intérêt général implique une mise à distance des appartenances privées, qu’il s’agisse de la religion ou des intérêts de classe.</p><p>Selon cette conception républicaine, le principe de laïcité est une des conditions du service de l’intérêt général. Il permet de protéger l’Etat de l’influence des religions et garantit cette protection à tous les citoyens. C’est pourquoi l’article premier de la loi de 1905 proclame que « La République assure la liberté de conscience » – sans évoquer la liberté religieuse – et « garantit le libre exercice des cultes » : la liberté de conscience va au-delà de la liberté religieuse et c’est l’Etat qui protège la forme établie de la pratique religieuse alors qu’aux Etats-Unis c’est la religion qui est protégée de l’Etat.</p><p>Ces distinctions et ces oppositions sont essentielles pour comprendre en quels termes se pose la nouvelle question laïque. La doctrine française de la laïcité (3) est en effet récusée par des intellectuels et des groupes qui s’acharnent à faire prévaloir, depuis quelques décennies, la conception anglo-saxonne et le multiculturalisme en « déconstruisant » la France, l’Etat, la République, l’universalisme et la laïcité.  Traduite en français, Joan Scott dénonce une laïcité intégriste inspirée par le christianisme dans « La Religion de la laïcité », Jean Baubérot récuse « l’intégrisme républicain » et Cécile Laborde recherche une laïcité qui ne soit pas « catho-laïque ». Pour ces auteurs, qui exercent une influence majeure dans notre pays, il s’agit de rabattre la liberté de conscience sur la liberté religieuse et d’obtenir une absolue neutralité de l’Etat – au sens où l’Etat renoncerait à défendre les principes de liberté et d’égalité face à des courants religieux qui imposeraient, par exemple, une conception inégalitaire du statut de la femme. L’Etat républicain laïque est neutre mais de manière relative : il respecte toutes les croyances mais la Déclaration de 1789 lui commande de protéger la liberté de conscience des citoyens contre une liberté religieuse qui empêcherait de participer pleinement à la vie publique.</p><p>C’est sous l’influence du libéralisme américain et de ses diffuseurs français que le Conseil d’Etat et le Conseil Constitutionnel en sont venus à adopter la conception d’une liberté religieuse définie comme liberté de l’individu. Cette liberté religieuse est conçue dans le cadre d’une tolérance active qui conduit à atténuer progressivement l’interdiction du financement public des cultes. C’est ainsi que l’on passe peu à peu d’une laïcité de séparation à une laïcité de dialogue et de reconnaissance sympathique, séduisante pour les croyants mais contraire à l’intérêt général puisqu’elle favorise les religiosités identitaires, les incite à demander de plus en plus de droits et conduit la collectivité nationale à devenir un ensemble disjoint de communautés culturelles, cultuelles et ethnoculturelles.</p><p>Cette évolution vers le communautarisme est favorisée par les normes juridiques établies par la Cour européenne des droits de l’homme et par la Cour de justice de l’Union européenne. Or, comme l’écrit Laurent Bouvet, « le droit européen ignore la laïcité, ne connaissant que la liberté religieuse et, en particulier, la liberté de manifester sa religion publiquement. Il en fait même un principe fondamental. L’essentiel de la jurisprudence administrative et constitutionnelle sur les questions liées à la laïcité va donc conduire le juge français à adapter la spécificité nationale aux normes européennes, elles-mêmes inspirées par la vision libérale du droit que l’on trouve dans le cadre globalisé du libéralisme d’origine anglo-saxonne ».  C’est ainsi que la liberté de conscience notamment religieuse devient une liberté principalement religieuse – dont les activistes vont réclamer une application « positive » au mépris du principe qui assigne la religion à la sphère privée.</p><p>Face à ces dévoiements idéologiques et juridiques, Laurent Bouvet défend la voie républicaine – celle de l’intérêt général tel qu’il est défini dans la nation française, selon son histoire singulière. Trois domaines ou espaces doivent être distingués : l’espace privé – le domicile, le lieu de culte – dans lequel la personne est libre de vivre éventuellement sa foi ; l’espace public, celui des administrations et des services publics, qui obéit au principe de neutralité ; l’espace civil, autrement dit la société qui est un lieu de confrontation des convictions politiques et des croyances religieuses, qu’il s’agisse du port du voile islamique ou des processions catholiques.</p><p>C’est dans cet espace civil qu’il faut concevoir une politique de la laïcité, à mi-chemin entre les « accommodements » passés avec les groupes religieux et le « laïcisme identitaire », quasi-religieux, qui porterait atteinte à la neutralité de l’Etat, telle que la doctrine française la conçoit. Cette politique d’équilibre est difficile à tenir mais l’objectif peut être atteint à deux conditions : il faut que les serviteurs de l’Etat maintiennent fermement ou retrouvent les principes de la laïcité à la française face aux prescriptions « européennes » ; il faut que les citoyens ne perdent pas de vue, dans leurs engagements politiques et religieux, les exigences de l’intérêt général et de l’unité nationale. Il n’y a rien à concéder aux entrepreneurs identitaires, religieux ou non, de droite ou de gauche ; quel que soit leur langage, ce sont des agents de dislocation.</p><p>***</p><p>(1) Laurent Bouvet, La nouvelle question laïque, Choisir la République, Flammarion, 2019.</p><p>(2) Cf. Denis Lacorne, De la religion en Amérique, Essai d’histoire politique, Gallimard, 2007, chapitre 8 : « Le mur de séparation entre l’Eglise et l’Etat ». Ouvrage chroniqué dans le numéro 921 de « Royaliste » et repris sur mon blog.</p><p>(3)  Voir les travaux d’Emile Poulat, présentés dans « Royaliste » et sur mon blog.</p><p>Article publié dans le numéro 1168 de « Royaliste » – mai 2019</p>]]></description>
	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
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