<?xml version='1.0'?><rss version="2.0" xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/" xmlns:georss="http://www.georss.org/georss" xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom" >
<channel>
	<title><![CDATA[Signet Loupe: Mars 2022]]></title>
	<link>https://ememiom.fr/iom/blog/group/72/archive/1646092800/1648771200</link>
	<atom:link href="https://ememiom.fr/iom/blog/group/72/archive/1646092800/1648771200" rel="self" type="application/rss+xml" />
	<description><![CDATA[]]></description>
	
	<item>
	<guid isPermaLink="true">https://ememiom.fr/iom/blog/view/849/quand-les-souverainistes-voulaient-pousser-la-france-dans-les-bras-de-vladimir-poutine</guid>
	<pubDate>Fri, 04 Mar 2022 07:39:21 +0000</pubDate>
	<link>https://ememiom.fr/iom/blog/view/849/quand-les-souverainistes-voulaient-pousser-la-france-dans-les-bras-de-vladimir-poutine</link>
	<title><![CDATA[Quand les souverainistes voulaient pousser la France dans les bras de Vladimir Poutine]]></title>
	<description><![CDATA[<p>Cela devait être "un soutien de poids". Comme <a href="https://www.lexpress.fr/actualite/politique/exclusif-comment-macron-a-convaincu-chevenement-de-le-soutenir_2168559.html" target="_blank">l'a révélé l'Express</a>, Jean-Pierre Chevènement a annoncé ce dimanche 27 février son ralliement à Emmanuel Macron dans <a href="https://www.lejdd.fr/Politique/exclusif-jean-pierre-chevenement-japporte-un-soutien-republicain-a-emmanuel-macron-4096078" target="_blank">le JDD</a>. Mais, après <a href="https://www.lexpress.fr/actualite/monde/quand-poutine-a-donne-son-feu-vert-la-nuit-ou-la-guerre-a-frappe-aux-porte-de-l-europe_2168649.html" target="_self">l'invasion de l'Ukraine</a>, le "représentant spécial de la France en Russie" pourrait bien prendre des allures de boulet pour la candidature du président sortant. </p><p>Somme parue en 2016, Un défi de civilisation résume les positions géopolitiques de cette icône du souverainisme de gauche. Nous sommes alors deux ans après le déclenchement de la guerre du Donbass et de l'annexion de la Crimée, un an après l'intervention de la Russie en Syrie afin de maintenir le régime de Bachar el-Assad. Le "Che" consacre de nombreuses pages à critiquer l'influence néfaste des Etats-Unis, de l'Otan ou de l'Allemagne. On y apprend que les Etats-Unis auraient entretenu "à feu doux la crise ukrainienne" pour "dresser l'une contre l'autre l'Europe et la Russie, et resserrer ainsi sur la première leur protectorat". Face à l'impérialisme américain ou au nouveau "Saint Empire Romain Germanique" (sic), le natif de Belfort plaide pour un "traité de sécurité européenne incluant la Russie", et fustige une "russophobie plus ou moins camouflée en poutinophobie" </p><p>Le courant souverainiste aime se targuer de réalisme, face à des adversaires internationalistes qui ne seraient, au mieux, que des rêveurs idéalistes, au pire, des suppôts des Etats-Unis. Des intentions réelles comme de la vraie nature de <a href="https://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/guerre-en-ukraine-quels-sont-les-avoirs-de-vladimir-poutine-en-europe_2168792.html" target="_self">Vladimir Poutine</a>, Jean-Pierre Chevènement ne semble pourtant rien avoir perçu. Les dérives antidémocratiques ? "Cette vision est, selon moi, outrancière, quand elle n'est pas caricaturale". L'expansionnisme russe ? "Poutine ne rêve pas de rétablir l'URSS, mais il entend à coup sûr bâtir une Russie forte" ou encore : "Je ne pense pas que la Russie ait d'intentions agressives vis-à-vis des pays de l'Union européenne". Quant à l'Ukraine, elle ne serait selon lui qu'"un patchwork qui essaie péniblement de se construire une identité nationale".  </p>
<p><a href="https://abonnement.lexpress.fr/offre/catalogue/digital/mensuel/?xtatc=INT-85-%5Bcatalogue_digital_2mois1e_mensuel%5D&amp;egn-publisher=autopromo-site&amp;egn-name=catalogue-digital-2mois1e-mensuel_inread-article" target="_blank" rel="noopener"><br /><br /><br />Offre limitée. 2 mois pour 1€ sans engagement<br /><br /><br />Je m'abonne<br /><br /></a></p>
<p>Dans Un défi de civilisation, Jean-Pierre Chevènement cite longuement Sergueï Karaganov. Soit le proche conseiller de Poutine, un politologue qui a théorisé de nombreuses idées ayant amené à l'invasion de l'Ukraine. Déplorant que les pays voisins de la Russie soient bien plus attirés par l'Occident sur le plan culturel comme économique, Karaganov a notamment expliqué que l'usage de la force militaire représente le seul recours afin de s'assurer de leur soumission... L'ancien ministre français de la Défense, lui, n'y a vu que du feu : "A tout focaliser sur la 'menace russe' pour ne pas contrarier les fantasmes polonais et baltes, on finit par oublier que les principaux risques de déstabilisation viennent du Sud" écrivait-il en 2016. Aux côtés d'Hubert Védrine, Jean-Pierre Chevènement a été, en coulisses, le grand promoteur auprès d'Emmanuel Macron d'un rapprochement avec Poutine, avec le succès que l'on sait. Le 2017, le président russe le décorait de ses propres mains de l'Ordre de l'Amitié.  </p>
<p>La Russie pour garantir "la sécurité" de l'Europe</p>
<p>Nouer une alliance ou un partenariat stratégique avec la Russie de Poutine sur le plan de la sécurité comme dans le domaine commercial, afin de ne pas être à la merci de l'impérialisme américain ou de "l'Allemagne mercantiliste" ? Cette position, Jean-Pierre Chevènement n'était de loin pas le seul à la revendiquer dans sa famille intellectuelle. En 2016, vingt personnalités souverainistes <a href="https://www.lefigaro.fr/flash-actu/2016/06/30/97001-20160630FILWWW00317-vingt-intellectuels-eurocritiques-lancent-un-appel-pour-un-nouveau-traite-europeen.php" target="_blank">publiaient une tribune dans Le Figaro</a> appelant à renégocier les traités européens à la suite du référendum pour le Brexit. Parmi les signataires, outre Chevènement, on retrouvait le philosophe Michel Onfray, les journalistes Natacha Polony et Eric Conan, l'économiste Jacques Sapir ou le géographe Christophe Guilluy. Afin de donner son "indépendance stratégiques" à l'Europe, ces intellectuels invitaient à "renouer un dialogue avec la Russie, pays européen indispensable pour l'établissement d'une sécurité dont toutes nos nations ont besoin et définir des politiques ambitieuses et cohérentes de co-développement vis-à-vis de l'Afrique et au Moyen-Orient". "Politiques ambitieuses et cohérentes de co-développement au Moyen-Orient"? Cette année-là, faut-il le rappeler, l'appui militaire russe apporté à Bachar el-Assad transformait Alep en champ de ruines.  </p><p>Comme l'a bien montré le professeur de science politique Olivier Schmitt dans son ouvrage "Pourquoi Poutine est notre allié ?" Anatomie d'une passion française (2016), le courant pro-Poutine a en France largement transcendé les clivages gauche-droite, de Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen. Mais ce qui rapproche toutes ces figures, c'est d'abord une vision du monde antilibérale. Nos souverainistes sont en particulier séduits par le discours du président russe sur "l'Etat fort". Autre point commun : un anti-américanisme viscéral, quitte à tout faire pour minimiser les ambitions territoriales de Poutine, présentées comme une simple réponse à l'expansionnisme américain à travers l'Otan. Les souverainistes de droite, eux, peuvent de surcroît s'enthousiasmer pour la défense de Poutine des "valeurs traditionnelles". Le maître du Kremlin aime se présenter depuis une dizaine d'années comme le gardien du conservatisme face à une supposée déchéance morale de l'Occident. </p>
<p>"L'Europe de l'Atlantique à l'Oural"</p>
<p>"L'Amérique veut que l'Europe soit la cinquante et unième étoile du drapeau américain. Pour cela, elle doit maintenir les Européens inféodés dans l'Otan. <a href="https://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/crise-en-ukraine-vladimir-poutine-le-suspense-jusqu-au-bout_2168441.html" target="_self">Vladimir Poutine</a> est le prétexte parfait, le diable idéal. N'oublions pas les causes de l'engrenage ukrainien. D'abord un coup d'Etat fomenté par l'Otan. Ensuite une faute du gouvernement ukrainien, l'interdiction de la langue russe. Enfin, la prétention américaine de l'entrée de l'Ukraine dans l'Otan. Comment pouvait-on imaginer que les Russes allaient accepter de voir l'Otan à leurs portes ? Vladimir Poutine ne veut pas le démembrement de l'Ukraine. Il souhaite simplement la reconnaissance de la langue maternelle dans les régions russophones, un statut pour ces régions, et enfin une neutralité de l'Ukraine par rapport à l'Otan" <a href="https://www.lefigaro.fr/vox/politique/2015/02/23/31001-20150223ARTFIG00096-philippe-de-villiers-poutine-est-le-diable-ideal-pour-les-etats-unis-et-l-otan.php" target="_blank">assurait en 2015</a> Philippe de Villiers, fervent admirateur de Poutine et chantre, face à "l'Europe artificielle de Maastricht", d'un "grand partenariat stratégique et culturel avec la Russie, l'Europe de l'Atlantique à l'Oural". Candidat à l'élection présidentielle de Debout la France, Nicolas Dupont-Aignan n'a lui non plus jamais caché son admiration pour Poutine. Il déclarait encore, <a href="https://www.dailymotion.com/video/x87bcjn" target="_blank">le 25 janvier sur Cnews</a> : "Nous avons besoin d'une grande alliance avec la Russie, nous sommes complémentaires, nous devons lutter face aux défis de l'avenir, et les vrais défis, c'est l'Afrique qui est en train de basculer dans le djihadisme, et c'est beaucoup plus important que le Donbass, pardonnez-moi !". </p><p>En 2014, dans une tribune intitulée "Souverainistes, vous n'avez aucune raison de soutenir l'impérialisme russe" <a href="//www.lexpress.fr%20https://www.lemonde.fr/idees/article/2014/06/25/souverainistes-vous-n-avez-aucune-raison-de-soutenir-l-imperalisme-russe_4444509_3232.html" target="_blank">parue dans Le Monde</a>, Paul Thibaud avait pourtant dénoncé les "complaisances" de sa famille politique vis-à-vis de Vladimir Poutine, à la suite de la révolution de Maïdan puis de l'annexion de la Crimée et la guerre du Donbass. "Ceux qui veulent une Europe des nations devraient moins que personne négliger le droit de l'Ukraine à être une nation de plein exercice" plaidait l'ancien directeur de la revue Esprit. Une fascination pour la Russie de Poutine que le souverainiste québécois Mathieu Bock-Côté tente aujourd'hui de minimiser <a href="https://www.lefigaro.fr/vox/monde/mathieu-bock-cote-ukraine-le-chasse-croise-des-patriotes-20220225" target="_blank">dans Le Figaro</a> : "De manière schématique, on le sait, 'les souverainistes' cherchaient à tenir compte de la vision russe du monde dans leur réflexion sur la civilisation européenne. Certains le faisaient par un antiaméricanisme pavlovien, et d'autres, par fascination trouble pour un pouvoir fort censé incarner l'exact contraire de la supposée décadence occidentale. Mais la plupart avaient surtout la conviction que la géographie condamne les peuples partageant un même continent à tenir compte de leurs intérêts mutuels".  </p>
<p>"Schémas simplistes et commentateurs moutonniers"</p>
<p>"L'antiaméricanisme pavlovien" semble pourtant avoir de beaux jours devant lui. Après avoir rongé ses frontières, la Russie vient, de façon spectaculaire, de violer la souveraineté d'un Etat indépendant depuis 1991, et de surcroît démocratique. En théorie, cela devrait indigner les souverainistes. Mais nombre d'entre eux préfèrent continuer à pointer leurs critiques contre les Etats-Unis ou l'Otan, qui seraient les vrais responsables de ce conflit. Le 16 février, dans <a href="https://www.marianne.net/agora/les-signatures-de-marianne/ukraine-savoir-qui-veut-la-guerre" target="_blank">un éditorial intitulé "Savoir qui veut la guerre"</a>, Natacha Polony invite à "s'extraire quelques instants des schémas simplistes des commentateurs moutonniers pour qui le monde se partage en deux catégories : les méchants populistes pro-Russes - fascinés, bien sûr, par l'autocrate du Kremlin - et les gens raisonnables qui restent soudés au "camp occidental"". Remettant en cause les informations américaines sur une invasion imminente, la directrice de la rédaction de Marianne se veut alors rassurante, tout en rappelant que la révolution de Maïdan en 2014 "était largement soutenue par la CIA et sponsorisée par la Fondation Soros". <a href="https://www.marianne.net/agora/les-signatures-de-marianne/crise-en-ukraine-la-guerre-en-europe-sans-les-europeens" target="_blank">Une semaine plus tard</a>, l'éditorialiste doit bien constater que Vladimir Poutine "vient de torpiller les derniers espoirs de paix". Mais plutôt que de développer sur le "jusqu'au-boutisme russe", Natacha Polony préfère une nouvelle fois disserter en longueur sur les responsabilités de l'Otan et des Etats-Unis, qui auraient "tout fait, depuis trente ans, pour en arriver là". </p><p>Venu de la gauche avant de militer pour une union des souverainistes de l'extrême gauche au Front national, l'économiste Jacques Sapir est aujourd'hui chroniqueur économique sur RT France. Une chaîne considérée comme un instrument de propagande du régime russe. Dans <a href="https://frontpopulaire.fr/o/Content/co782664/guerre-en-ukraine-l-analyse-de-jacques-sapir)" target="_blank">la revue Front Populaire</a>, Sapir qualifie certes d' "inadmissible" ce qu'il nomme des "opérations militaires" russes sur le "territoire ukrainien".  </p>
<p><a href="https://www.lexpress.fr/actualite/ukraine-et-macron-quelles-consequences-pour-le-president-candidat-posez-vos-questions_2168906.html" target="_blank"></a></p>
<p>Sur le même sujet</p><p>Mais s'il prend quelque peu ses distances avec le terme de "dénazification" employé par Poutine, Sapir rejoint la propagande russe dans sa description de l'Ukraine comme étant un "Etat fantoche" : "La présence de mouvements nationalistes, néo-nazis, en Ukraine est une réalité connue et documentée. Mais, ces mouvements restent minoritaires au sein de la population et du gouvernement. La réalité de l'Ukraine est plus un régime oligarchique, fortement corrompu, largement pénétré par des intérêts privés étrangers et en partie en provenance des États-Unis, qu'un régime néo-nazi". Jacques Sapir va jusqu'à exiger des preuves d'apaisement à... l'Otan et aux Etats-Unis: "Qu'ils le veuillent ou non, ce sera bien aux pays de l'Otan et aux États-Unis de faire ici le premier pas et de fournir la démonstration que leur volonté d'aboutir à une stabilité du continent européen est sincère". On finirait presque par douter de qui a envahi l'Ukraine, et menace la paix en Europe. </p>
<p>Les plus lus</p>

<p>Opinions</p>
<p>Détours de France</p>
<p>Eric Chol</p>
<p>Chronique</p>
<p>Laureline Dupont</p>
<p>Chronique</p>
<p>Abnousse Shalmani</p>
<p>Chronique</p>
<p>Abnousse Shalmani</p>
]]></description>
	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
</item>
<item>
	<guid isPermaLink="true">https://ememiom.fr/iom/blog/view/848/ceux-qui-conduisent-vs-ceux-qui-nous-conduisent</guid>
	<pubDate>Wed, 02 Mar 2022 21:04:02 +0000</pubDate>
	<link>https://ememiom.fr/iom/blog/view/848/ceux-qui-conduisent-vs-ceux-qui-nous-conduisent</link>
	<title><![CDATA[CEUX QUI CONDUISENT VS. CEUX QUI NOUS CONDUISENT]]></title>
	<description><![CDATA[<p>Denis MAILLARD - 16 Nov 2018</p><p>GILETS JAUNES : CEUX QUI CONDUISENT VS. CEUX QUI NOUS CONDUISENT</p><p>Telle une alerte météo mettant les départements, les uns après les autres, en vigilance orange ou rouge, la journée de mobilisation des « gilets jaunes », se prête déjà à toutes les spéculations. Les agités du blocage attisent l’espoir d’une tempête révolutionnaire quand les docteurs en mouvements sociaux officiels ironisent déjà sur cette bourrasque sans lendemain. Pourtant, à la veille de la manifestation, bien malin  qui peut prédire, sans se tromper, l’ampleur du mouvement, son impact ou sa durée. Au risque d’être démentis par les événements, regardons cette mobilisation – dont le foisonnement sur les réseaux sociaux est déjà un enseignement – avec les lunettes de l’analyse politique, la seule qui vaille à ce stade.</p><p>  L’élection d’Emmanuel Macron restera comme le moment d’une bascule ; elle est autant l’aboutissement d’une transformation de la société française que son entrée dans un autre moment de son histoire. De ce point de vue, le mouvement des « gilets jaunes » finit de révéler ce qui n’était pas encore tout à fait perceptible en mai 2017. A nos yeux, ce mécontentement condense les contradictions nées de la situation politique du printemps électoral ; il en est à la fois son prolongement et sa récusation, le rejeux et le rejet. Trois traits au moins nous semblent devoir être soulignés.</p><p>  1 – La révélation : conducteurs et dirigeants</p><p>  Ce n’était un secret pour personne. L’élection du Président de la République avait laissé à découvert un pays clivé entre deux France politiques. Situation normale dans une élection de ce type mais hors norme tant la coupure épousait les contours d’une nouvelle géographie physique (centres urbains contre périphérie), culturelle (diplômés contre décrocheurs) et économique (gagnants contre perdants de la mondialisation). Toutes choses résumées par l’idée d’une rupture entre le peuple et son élite ; celle que le Président a reconnu ne pas avoir réussi à réparer – dans un  mea culpa peu courant. Et pour cause. Le différent ne se situe pas là où il dit être : il n‘est pas juste économique, il ressort avant tout d’un imaginaire en colère. A travers la contestation des prix du carburant, le conflit se porte en réalité sur la légitimité du mode de vie de ceux qui vont donner de la voix le 17 novembre. C’est l’opposition des conducteurs et des dirigeants : « ceux qui conduisent » contre « ceux qui nous conduisent ».</p><p>  Cette fracture n’est pas réductible par de simples mesures techniques et un peu d’empathie. Car, véritable non-dit de l’élection d’Emmanuel Macron, elle éclate aujourd’hui au visage de tous : sur le dos de qui se réalisera la transition énergétique ? Qui sera, à la fin, le dindon de la farce écologique ? Sur ce point, « ceux qui nous conduisent » se conduisent bien mal. Quelle image donne-t-on de ces Français « qui roulent au diesel et fument des clopes » ? Politiquement suspects, écologiquement contestables et socialement égoïstes, leur sort est scellé. Ils se sentent alors devenir les exclus du tournant écologique de notre système productif. Comme les autres Français, ils étaient fiers de la Cop21 ; ils n’avaient pas saisi, en revanche, que la transition écologique allait se réaliser au détriment de la justice sociale et de leur manière de vivre. Car en définitive les puissants n'expriment aucune solidarité envers les plus pauvres ou les plus fragiles, alors qu'ils se préoccupent sincèrement de la qualité de l'air ou de celle de leurs aliments bio, du réchauffement climatique ou des prochaines vagues caniculaires. A chaque fois, « ceux qui conduisent » ont le sentiment que « ceux qui nous conduisent » s’exonèrent socialement et économiquement des contraintes qu’ils font peser sur leurs épaules.</p><p>  2 – La continuation : société de marché et dialectique de l’Etat</p><p>  Conduire, c’est savoir se débrouiller seul. C’est la vérité de la civilisation de la voiture ; une civilisation de l’individu dont la révolte – on le voit dans la préparation minutieuse des blocages – prend des airs survivalistes : il faut s’attendre à tout... Pour le coup, cette attitude est totalement adaptée au « nouveau monde » révélé en mai 2017. C’est pourquoi les bloqueurs du 17 novembre ne peuvent être ramenés à des fachos pollueurs électeurs de Marine Le Pen : ce sont les individus autonomes de la société de marché dont le premier président élu est Emmanuel Macron.</p><p>  La société de marché se caractérise par un effacement du conflit social organisé où la négociation était première parce que le conflit avait ses vertus, reconnu comme tel et régulé (notamment par la démocratie sociale). A la place, une société beaucoup plus fluide s’affirme à travers l’évitement du conflit, l’individualisation des relations sociales et la prééminence de l’intermédiation (c'est à dire un soutien direct à des entités individuelles qui se débrouillent seules). Cela ne signifie pas que les confits n'existent plus, mais ils revêtent des formes différentes, beaucoup plus directes, imprévisibles et radicales où il serait possible d’obtenir « tout, tout de suite ! », parce qu'il existerait des solutions simples. C’est la fameuse « tentation populiste », bien réelle mais si mal comprise. La journée du 17 novembre restera sans doute comme le premier conflit d’envergure de cette société de marché. Cela lui donne ce visage si particulier à cheval entre un mouvement de citoyens, de consommateurs, de contribuables et de travailleurs ; dans la société de marché ces termes sont synonymes.</p><p>  Mais société de marché ne veut pas dire disparition de l’Etat. Au contraire. Nous habitons plus que jamais ce paradoxe tocquevillien qui fait marcher de conserve affirmation de l’individu et renforcement de l’Etat. Sauf que les grandeurs s’inversent : l’Etat puissant faisait naître un individu dominé. Ce dernier a fini par s’émanciper au détriment d’une puissance publique  qui ne sait plus à quoi lui sert d’être puissante et d’être publique. Elle tend alors à disparaître sous forme de service pour réapparaître sous forme de nuisance : elle emmerde les citoyens quand elle devrait les aider, les culpabilise quand elle devrait les protéger, les abandonne quand elle devrait les soutenir grâce à ses « premières lignes » : ces fonctionnaires du quotidien et des guichets – dont Maggy Biskupski, la porte-voix des « policiers en colère », portait incarnation. Ils partagent aussi le mode de vie de « ceux qui conduisent ».</p><p>  3 – La confirmation : les travailleurs de l’arrière accusent le coup</p><p>  Ces « premières lignes » de la République sont intimement mêlés avec ceux que l’on appelle les « travailleurs de l’arrière », c’est-à-dire ce back office de la société qui a le sentiment d'être invisible, peu considéré et, pourtant, d'être celui qui fait « tenir » la société, qui fait qu'elle se poursuit malgré tout. Les révoltés du 17 novembre savent le besoin qu’on a d’eux mais le peu de reconnaissance qu’ils en obtiennent. Certes le back office de la société est plus large que « ceux qui conduisent » mais ceux-ci en font largement partie : ils sont ouvriers, artisans, auto-entrepreneurs, livreurs de 5h du matin dans les grandes villes, routiers au long cours, transporteurs locaux, représentants, retraités parfois, chômeurs ou restant au foyer, mais aussi ambulanciers, infirmiers, aides-soignants, enseignants, ouvriers du bâtiment ou supplétifs de la restauration etc. Des travailleurs et des consommateurs, des citoyens et des contribuables ; des Français en un mot. Dont il va bien falloir tenir compte tant ils contribuent de manière souvent invisible, fréquemment discrète, parfois secrète, à l’épanouissement de l’autre société, le front office, qu’ils viennent servir, aider et faire marcher tous les jours. Car l’un ne fonctionne pas sans l’autre ; il n’y pas d’un côté les vertueux et de l’autre ceux qui ne sont rien.</p><p>Sans doute la civilisation de la voiture connaît-elle ses derniers feux mais son inévitable transformation ne saurait se résumer à aller cracher sur sa tombe. Pas en République, pas en France.</p><p>  Pour tout dire, la mobilisation des « gilets jaunes » a déjà une  vertu. Elle agit comme une revanche du symbolique dans une société qui ne connaît plus que des symboles. Le symbolique, c’est cette capacité des individus à se rapporter à quelque chose qui les précède et les domine, c’est-à-dire à un ensemble de rites, de symboles, de récits, d’interdits et d’obligations qui forment la société. Lors de son « itinérance mémorielle » sur les traces de la Grande guerre, le Président de la République s’est évertué à remuer des symboles ;  en redessinant la carte de la France contemporaine à partir des ronds-points et des accès d’autoroutes virtuellement bloqués, les « gilets jaunes » sont venus lui rappeler qu’il existait une autre dimension de la vie en commun – le symbolique que seule la politique permet d’inscrire dans le réel. Avant même le 17 novembre, c’est une première leçon. Gageons qu’il y en aura d’autres. Espérons seulement que le Président ne réponde pas encore une fois : « j’ai entendu mais… je ne change rien ».</p><p>  Denis MAILLARD est président de Temps Commun, cabinet de conseil en relations sociales.</p><p>Il est l'auteur de Quand la religion s'invite en entreprise, Fayard, 2017</p>
<p><a href="https://www.laurorethinktank.fr/blocnote/gilets-jaunes-ceux-qui-conduisent-vs-ceux-qui-nous-conduisent/bloc-notes/">→ retrouver<br />les différentes<br />Bloc-notes</a></p>
]]></description>
	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
</item>

</channel>
</rss>