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	<title><![CDATA[Signet Loupe: Mars 2026]]></title>
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	<description><![CDATA[]]></description>
	
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	<pubDate>Sun, 29 Mar 2026 21:21:19 +0000</pubDate>
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	<title><![CDATA[Et si le progrès n’en était pas toujours un ?]]></title>
	<description><![CDATA[
<p>Pour Jean-Yves Autexier, ex-membre du cabinet de Jean-Pierre Chevènement à l’Intérieur sous Lionel Jospin, l’ancien Premier ministre incarna à la fois l’exigence du débat et les contradictions du social-libéralisme. Il revient sur un parcours où les arbitrages politiques ont généré, estime-t-il, des fractures durables et placé la gauche dans l’impasse.</p>
<p>La haute stature de Lionel Jospin a dominé les débats et contradictions internes de la gauche durant des décennies. On se souvient des moments-clés. L’affaire du voile des lycéennes de Creil en 1989, renvoyée à la sagesse du Conseil d’État par le ministre de l’Éducation de l’époque, éclairait déjà le débat sur la laïcité. « L’enfant au centre de l’École », mis en exergue par la loi d’orientation de 1989, polarisait la controverse entre le pédagogisme et l’esprit républicain. Et n’oublions pas le congrès de Rennes de 1990, qui campa son opposition frontale à Laurent Fabius pourtant adoubé par François Mitterrand. L’homme goûtait le débat d’idées. C’était donc un rude contradicteur.</p><p>Quand la dissolution hasardeuse de 1997 plaça Lionel Jospin au premier rang, les amis de Jean-Pierre Chevènement souhaitaient évidemment peser sur les choix, et d’abord sur les orientations européennes. L’euro allait sortir des nuées. Lionel Jospin accepta un accord substantiel avec le Mouvement des citoyens : pas d’euro sans l’Italie et l’Espagne, une modification des statuts de la Banque centrale européenne pour inscrire la croissance et l’emploi dans ses objectifs (mais il ne s’engagea pas sur les conséquences en cas de refus de nos partenaires européens). Et une affirmation claire du lien entre démocratie et nation. De sorte que la gauche plurielle semblait partir d’un bon pied. « Dans la Nation, faire retour à la République », « Le retour aux sources de notre République », « L’État véritablement expression de la Nation », « L’Europe ne doit pas se substituer à la Nation » : ces phrases ne sont pas issues d’un livre de Jean-Pierre Chevènement mais du <a href="https://www.vie-publique.fr/discours/163833-declaration-de-politique-generale-de-m-lionel-jospin-premier-ministre" target="_blank" rel="noopener">discours de politique générale du Premier ministre Lionel Jospin</a>, le 19 juin 1997.</p><p>[embedded content]</p><p>De fait, dans les premiers temps, Lionel Jospin veilla aux équilibres de sa majorité plurielle ; des réunions de ministres issus des différentes sensibilités y concouraient. Mais peu à peu, la technostructure habilement dirigée par le directeur de cabinet de Matignon remplaça les dialogues politiques. <a href="https://www.marianne.net/politique/le-premier-reniement-de-letat-hollande" target="_blank" rel="noopener">Olivier Schrameck</a> était au cœur de la toile d’araignée qui reliait tous les directeurs de cabinet des ministères ; les choix étaient préparés de longue main et s’imposaient comme les seuls possibles. L’arbitrage technocratique supplantait l’accord politique entre les composantes de la majorité plurielle. Et de fait, au fil des mois, la « majorité plurielle » s’étiola.</p>
<p>L’affaiblissement de l’État</p>
<p>La justice des mineurs fut une pomme de discorde. Lionel Jospin trancha en faveur d’Elisabeth Guigou et la réforme fut enterrée. L’<a href="https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/affaires-sensibles/le-scandale-de-la-mnef-7790613" target="_blank" rel="noopener">affaire Dominique Strauss-Kahn et la MNEF</a> mit fin à la « dream team ». Dominique Voynet trahissait son mandat pour nuire, à Bruxelles, au nucléaire français ; le Premier ministre n’en tint pas compte, il avait déjà décidé de l’abandon de Superphénix, prix de l’accord avec les Verts. Martine Aubry se débattait avec les 35 heures, réforme dont elle doutait fortement auparavant. Certes, le sociétal faisait une entrée en majesté : parité aux élections législatives, Pacs… Mais <a href="https://www.vie-publique.fr/discours/140868-article-de-m-lionel-jospin-premier-ministre-dans-le-nouvel-observate" target="_blank" rel="noopener">l’affaire corse</a> allait poser un problème autrement redoutable.</p><p>Était-il acceptable pour un gouvernement républicain de négocier avec un mouvement minoritaire indépendantiste faisant parler les armes ? Était-il possible d’accepter une « délégation du pouvoir législatif » à une Assemblée de Corse, sans défaire l’unité de la nation ? Était-il sage de choisir un mode de scrutin qui ferait des indépendantistes les maîtres du jeu ? Là encore, Lionel Jospin se trouvait à la source d’une faille qui allait diviser le pays. Le clivage entre démocrates et républicains, entre l’Europe des régions et l’unité de la nation, était patent.</p>
<p>À lire aussi : <a target="_blank" href="https://revue-laudace.fr/economie/linsecurite-energetique-une-volonte-politique/">L’insécurité énergétique, une volonté politique</a></p>
<p>Un autre débat allait concerner le rôle de l’État : dans l’économie, en premier lieu, avec la privatisation de France Télécom, de Thomson-CSF, du Crédit lyonnais, l’ouverture du capital d’Air France. Face à la fermeture de l’usine Renault à Vilvoorde ou aux suppressions d’emplois, la formule du Premier ministre est restée : « Il ne faut pas attendre tout de l’État ou du gouvernement. » Le rôle de l’État était aussi au cœur des polémiques concernant la sécurité ou l’immigration. Dans les deux cas, Lionel Jospin était sans doute tenté par la fermeté, mais sa volonté était tempérée par les options de ses alliés… et de ses amis ; la justice des mineurs n’a pas pu évoluer du fait de l’opposition d’Elisabeth Guigou, l’esprit du <a href="https://www.vie-publique.fr/rapport/25592-des-villes-sures-pour-des-citoyens-libres-actes-du-colloque-de-villepi" target="_blank" rel="noopener">colloque de Villepinte</a> d’octobre 1997 sur la sécurité peina à s’imposer.</p><p>S’agissant de l’enjeu européen, les prudences énoncées en juin 1997 s’évanouirent lorsqu’il s’agit de signer le 2 octobre 1997 le traité d’Amsterdam, qui mit en place notamment la politique étrangère et de sécurité commune, compatible avec l’Otan, renforça le rôle d’initiative de la Commission et étendit les domaines de vote à la majorité qualifiée (au lieu et place de l’unanimité). Suivra, en mars 2002, le sommet de Barcelone, la décision d’ouverture progressive des marchés électriques et gaziers, la mise en concurrence des services publics… Les fruits de la fin de mandat n’ont pas tenu la promesse des fleurs de 1997.</p>
<p>Un rapport à la France trop désincarné ?</p>
<p>Avec un contradicteur de la stature de Lion Jospin, l’échange était réel. Il était d’ailleurs loyal, ce qui peut surprendre dans le climat d’aujourd’hui, où la communication remplace l’argumentation. Que ces débats, dont l’un entraîna le départ de Jean-Pierre Chevènement du gouvernement, soient placés sous le regard du suffrage universel n’a donc rien de surprenant en démocratie. On pouvait sans doute s’étonner de voir Christiane Taubira, qui ne s’était jamais distinguée des choix gouvernementaux, faire acte de candidature en 2001, mais en faire le reproche à Jean-Pierre Chevènement était une erreur. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il incarnait des choix différents de ceux du gouvernement qu’il avait quitté en 1999. D’ailleurs, les bons esprits n’oublient pas que l’appareil socialiste de la rue de Solférino s’employait à encourager les candidatures Mamère ou Taubira, à trouver les signatures pour la candidature Besancenot, en espérant faciliter de bons désistements de second tour. On sait que les citoyens en décidèrent autrement en plaçant Jean-Marie Le Pen en deuxième position.</p><p>Avec un peu de recul, on distingue mieux le dilemme de ces années Jospin : l’impossibilité de sortir des ornières d’un social-libéralisme qui croyait pouvoir remplacer le social par le sociétal, qui acceptait sans broncher la tutelle de Bruxelles et les règles imposées par le néolibéralisme alors triomphant. Mais sans mesurer vraiment l’impact sur les milieux populaires. La sortie des urnes le 21 avril 2002 fut sans appel : 13 % des ouvriers et 13 % des employés avaient voté Jospin. Un niveau très faible pour un chef de gouvernement de gauche, après cinq années d’exercice. Jamais cependant les socialistes – à de rares et brillantes exceptions – ne firent l’analyse de l’échec, préférant l’imputer aux autres candidats et s’interdisant de ce fait de renouveler leur logiciel, qu’il s’agisse de l’Europe, de l’énergie, de l’industrie, de la sécurité… On se prend à rêver d’un Lionel Jospin combattant pour l’emploi, l’industrie, pour l’indépendance énergétique, rejetant les oukases de Bruxelles, défenseur du rôle de l’État, luttant « sans naïveté » pour le respect de la loi et de la sécurité publique, ramenant à leur place les indépendantistes corses… Sans doute le verdict populaire aurait-il été plus clément.</p><p>« La sortie des urnes le 21 avril 2002 fut sans appel : 13 % des ouvriers et 13 % des employés avaient voté Jospin. »</p><p>Peut-être aussi son rapport à la France était-il apparu trop désincarné à beaucoup de Français. La rigueur et le parler vrai n’empêchaient pas chez Pierre Mendès France un lien très intime avec les citoyens et avec une idée de la nation forgée il est vrai dans la Résistance et la France libre. Lionel Jospin écrivait dans son dernier livre une phrase éclairante sur lui-même : « La place prise par Napoléon Bonaparte dans l’imaginaire national m’intrigue. » À force de se défier des dérives démagogiques, s’est-il interdit d’embrasser tout l’imaginaire populaire ? N’y a-t-il pas là une clé pour comprendre la distance jamais brisée entre lui et les Français ?</p><p>Il reste, pour tout citoyen engagé à cette époque, la nostalgie de la vivacité d’un débat public qui n’effaçait pas le respect dû à son contradicteur. Certes, déjà, les dernières vagues du social-libéralisme s’opposaient au réveil de la souveraineté populaire, les illusions européistes étaient déjà entamées par les réalités. Ces débats préfiguraient ceux d’aujourd’hui. Du moins étaient-ils incarnés par des hommes convaincus et intègres, partisans de la discussion argumentée en raison, un tableau qui alimente les regrets d’aujourd’hui. Ce qui n’empêcha pas le cours des choses de s’imposer et les espoirs de s’enliser dans les sables du néolibéralisme.</p>]]></description>
	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
</item>
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	<pubDate>Sun, 29 Mar 2026 16:39:20 +0000</pubDate>
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	<title><![CDATA[L’imaginaire politique préempte la question sociale]]></title>
	<description><![CDATA[
<p>Je partage l’essentiel de ce qui a été dit sur la réalité objective de la question des « catégories populaires ». Au total, les catégories populaires au sens des familles d’employés et d’ouvriers existent même si on est passé du secteur de l’industrie aux services ; elles sont majoritaires dans le pays et le corps électoral et elles font et défont les majorités électorales selon leurs décisions ou pas d’aller aux urnes et leurs choix électoraux. Enfin les catégories populaires sont situées géographiquement. De ce point de vue, j’ai été vivement intéressé par les précisions apportées par Monsieur Guilluy.</p>
<p>Jean-Pierre Chevènement ne pose pas la question des catégories populaires mais celle du peuple, de la représentation qu’ont les catégories populaires d’elles-mêmes.</p><p>Ma méthode, pour répondre à la question « Où est passé le peuple ? », est radicalement différente de celle de nos amis qui partent d’une réalité géographique ou sociologique (considérant les faits sociaux comme des faits). Cette démarche est décisive. Ma méthode est de confronter cette réalité aux discours et conduite des catégories populaires. Cette confrontation nécessaire est féconde pour expliquer les paradoxes apparents et aussi répondre à la question que pose Jean-Pierre Chevènement, celle du caractère superstructurel, sur la responsabilité des forces politiques traditionnelles, des élites, des média (des « opérateurs historiques », dit-il).</p><p>Professionnel de l’opinion, je pars donc des représentations que les individus ont de la société et d’eux-mêmes afin de les confronter à leurs conduites et à la réalité décrite par les travaux de nos amis sociologues économistes, géographes. Cette façon de procéder m’amène à constater que les conduites ne collent pas aux représentations et donc que les individus, les catégories sociales et les peuples ont un imaginaire. Cet imaginaire n’est ni la réalité, ni une illusion de la réalité mais une façon pour les peuples, les catégories sociales et les individus, de s’approprier une réalité qui leur échappe. Je suis parvenu à cela en essayant pendant vingt ans de comprendre les contradictions, les paradoxes apparents entre perceptions et réalités.</p><p>Premier paradoxe, depuis quinze ans, la société française a eu tendance à voir ses inégalités sociales et spatiales s’accroître alors même que je constate un recentrement idéologique des représentations des Français, touchant les catégories populaires et classes moyennes, qui s’est opéré, à partir du début des années 1990, autour de notions dont il faut dire qu’un petit nombre autour de Jean-Pierre Chevènement ont été les premiers à gauche à les porter ou à les porter à nouveau : l’idée républicaine, l’idée de citoyenneté et l’idée de nation.</p><p>Comment se fait-il que, dans un pays qui s’écartèle en termes d’inégalités spatiales et sociales, les individus recourent, non pas à la « dispute sociale », mais au retour de valeurs comme la République et la Nation qui sont des valeurs du « commun » ? Pourquoi peut-on, quand on subit les inégalités sociales, se détourner de la gauche qui fait de la lutte contre les inégalités la priorité et voter à droite en France et en Europe ?</p><p>C’est que ces phénomènes n’affectent pas tant les classes sociales perçues comme entités « en soi et pour soi » que des réponses d’individus qui, privés d’appartenances sociales collectives, recherchent une sécurisation commune au travers d’un imaginaire collectif.</p><p>Il faut prendre une perspective historique pour en rendre compte. Le capitalisme managérial, en invitant les individus à se projeter dans la promesse d’un meilleur avenir socioprofessionnel, a désenclavé, au sein des catégories populaires, les ouvriers de leur identité construite au travers de leur conscience de classe, en leur permettant de se construire une identité individuelle au travers de leur distinction par la consommation et la recherche d’identités plurielles (génération, genre, culture ….). Le commun se projetait insensiblement vers une meilleure distribution sociale pour accéder à la consommation. Lors d’une discussion relatée par Malraux dans ses Antimémoires (1), le Général de Gaulle, part d’un éclat de rire à l’évocation de la question de la révolution en mai 1968 : « La révolution ? Il n’y a plus que le niveau de vie ! ». La perspective pour la classe ouvrière de se projeter dans un accès à la société au travers de la consommation et du niveau de vie, au travers d’une bataille ici et maintenant pour la redistribution sociale des fruits du travail, a dissous la conscience de classe autour de l’idée que la mobilité sociale qu’autorisait le capitalisme managérial leur permettait de se déployer en revendiquant eux aussi l’accès aux droits économiques, sociaux et culturels liés à ce stade du capitalisme.</p><p>Parallèlement la gauche politique accompagnait idéologiquement ce mouvement de perte d’identité de classe. Jusque dans les années 1970, le Parti communiste mettait en avant le fait que les ouvriers étaient, non pas des exclus, mais l’avenir de l’humanité. Georges Marchais, à partir de 1981, opte pour le misérabilisme en indiquant que le PC est : « le parti des pauvres ». Dans le même temps le Parti socialiste se centre sur les classes moyennes, devient opérateur de la « modernisation » de la France et laisse à eux-mêmes les ouvriers. Les catégories populaires ont le sentiment que la gauche s’éloigne d’eux pendant qu’à droite, au gaullisme visant à donner aux ouvriers une place au sein de la nation au travers d’une alliance explicite entre le capital et le travail, étaient préférés le capitalisme et l’actionnariat populaire d’Édouard Balladur.</p><p>Le vote Front national, au début des années 1980, n’est pas seulement le fait d’un électorat populaire communiste puis socialiste qui se serait déplacé vers le vote Front national, mais aussi celui d’un électorat ouvrier qui votait à droite. La nature du vote Front National de catégories populaires visait – non plus au travers de la question sociale, préfiguration demain du commun socialiste, abandonnée par la gauche, ni de l’alliance capital-travail au sein du commun immédiat de la nation, abandonné par les gaullistes – à donner aux ouvriers comme individus une place au sein d’une nation excluante par sa géographie au travers de la « préférence nationale ».</p><p>Incidente : le vote populaire frontiste s’est porté en 2007 sur le candidat Sarkozy, non par défaut (comme le vote Le Pen), sur les thèmes de l’immigration et du nationalisme, mais positivement, sur celui de la place de chacun au sein de la nation, en construisant une cohérence individuelle et collective, sociale et nationale au travers du triptyque : « travail – mérite – pouvoir d’achat ». Sarkozy a récupéré cet électorat par la nation et non le nationalisme.</p><p>Au début des années 1990 le passage du capitalisme managérial au capitalisme patrimonial, celui non plus du manager mais celui de l’actionnaire, va entraîner le fait que ce sont les classes moyennes qui vont rejoindre les catégories populaires en basculant, face à la contingence de leur devenir social porté par la prévalence de la finance sur l’économie, dans l’antilibéralisme idéologique.</p><p>Au total tout cela nous ramène à ce que j’appelais dans un récent papier du Débat l’imaginaire national. Dans notre pays, l’individu construit son identité au travers d’un imaginaire qui est une dispute commune. Sous le capitalisme paternaliste, dans l’entrechoc frontal de classes, il y a de vives disputes idéologiques sur la question politique et sociale. Avec un État faiblement régulateur, les individus sont à l’abri d’appartenances collectives de classes (paysannerie, classe ouvrière, cadres, patrons) qui mènent ici et maintenant une bataille en légitimité pour définir qui porte l’intérêt général justifiant la question immédiate du partage des richesses. Sous le capitalisme managérial avec un État redistributeur, la promesse que demain soit meilleur qu’aujourd’hui libère l’individu de la nécessité de recourir à l’insertion de la classe pour définir son identité…C’est l’individu qui alors choisit son rapport au collectif par phénomène de reconnaissance ou de distinction par la mobilité sociale et la consommation médiées par le politique. Le moment 68 sera la conjonction à la fois d’un anticapitalisme et de l’individualisme dressés contres les figures des autorités verticales au sein de la société (l’État, le Général, le macho, le petit chef, le bureaucrate, le mandarin, le patron, le gradé). Comme le commun est assuré dans le futur meilleur on peut se disputer ici et maintenant.</p><p>C’est le capitalisme patrimonial qui, en retirant le commun d’un avenir meilleur individuellement et collectivement, entraîne le retour à des notions collectives communes défensives comme la nation, la République… Face à la contingence et la peur du déclassement, la dispute sociale se retire. Revient alors la question de ce qui lie ensemble les individus privés de références communes de classes.<br />La dispute sociale cède le pas devant la recherche de communion dans des appartenances collectives. L’accroissement des inégalités, au lieu d’exacerber la question sociale en rendant le destin des individus contingent, les amène à rechercher ce qui fait le commun dans leurs insertions.<br />Pourquoi le pays vote-t-il massivement pour Nicolas Sarkozy, y compris au sein des familles des catégories populaires? Ce n’est pas tant que les ouvriers ne soient plus sensibles à la question sociale. C’est qu’il faut d’abord définir un commun avant de pouvoir se déployer dans une dispute dans la projection d’un meilleur possible.</p><p>Les inégalités se creusent alors mais surtout, l’avenir n’étant plus balisé, cela n’entraine pas le retour des classes mais la recherche de valeurs de communion, soit inclusives à gauche soit exclusives à droite. Au total, idéologiquement le pays est à gauche sur le souhaitable et politiquement à droite sur le possible.</p><p>La forme particulière de bonapartisme qu’incarne Nicolas Sarkozy est la résolution de cette contradiction. La forte participation à l’élection présidentielle et le score de Nicolas Sarkozy tiennent au fait que ce candidat a su, chemin faisant, articuler la question de la dispute, non pas comme une dispute sociale mais comme une dispute morale entre le bon grain et l’ivraie, le travailleur et l’assisté, le bon jeune de la « racaille », la « France qui se lève tôt » de celle qui se lève tard, « l’immigré choisi » et « l’immigré subi ». C’est ce qui nourrit le vote de premier tour. Au deuxième tour il construit un récit national, porté par Henri Guaino en sollicitant les figures historiques, Jaurès, de Gaulle.</p><p>A la présidentielle le Bonaparte Sarkozy remet à l’Elysée le lieu de la définition de notre identité politique au travers d’une dispute commune qui n’est plus portée à gauche par l’idée de « progrès », à droite par l’idée de « marché » et par tous par « l’Europe comme la France en grand » et qui explique le retour de la participation électorale. C’est une articulation entre la dimension temporelle, au travers de la distinction et la sécurisation morale qu’il offre aux catégories populaires désaffiliées, et la dimension spirituelle dans un propos de communion en forme de récit national, au second tour qui lui permet de faire un score historique.</p><p>Je suis donc intéressé par la géographie sociale décrite par Christophe Guilluy. Si la France des banlieues est, socialement et de façon ascendante, mobile, elle peut, nonobstant la question ethnique, se projeter positivement dans un avenir relativement meilleur, plus facilement que la France populaire reléguée et isolée dans le périurbain qui a besoin d’un Bonaparte qui tienne ensemble la société dans l’imaginaire des Français. Le vote en faveur de Ségolène Royal dans les banlieues serait dû, non seulement au fait qu’elle dit aux Français d’origine immigrée : « Vous faites partie de la communion nationale », mais à une mobilité suffisante pour que les individus se satisfassent du discours de la gauche sur le « commun égalitaire » et le refus de trier entre le bon grain de l’ivraie.</p><p>Les catégories populaires qui votent pour Nicolas Sarkozy ont en tête, non pas la question sociale qui est celle de la dispute, mais la question du « commun ». Nicolas Sarkozy propose une double sécurisation morale et temporelle : « Vous êtes du bon côté de la barrière de l’exclusion sociale » et une appartenance nationale et spirituelle : « Vous êtes dans un commun national ».</p><p>Selon ma grille de lecture, au travers de la façon dont se construit notre « imaginaire national », le moteur de l’évolution actuelle – y compris de la radicalité dans les entreprises – n’est pas la question de la dispute sociale mais la question de l’insertion dans le « commun ». Les ouvriers veulent avoir la garantie qu’ils font toujours partie de la communauté sociale et de l’entreprise et les électeurs des catégories populaires veulent qu’on leur dise qu’ils font toujours partie de la communauté nationale. Donc, plus les individus sont insécurisés économiquement et socialement, plus ils ont besoin d’être sécurisés moralement. C’est ce qu’a apporté Nicolas Sarkozy à la dernière élection présidentielle. Dans d’autres pays d’Europe, on appelle cela le populisme. Chez nous ce n’est pas le populisme, c’est le bonapartisme, dont la fonction historique est la résolution de contradictions. Nicolas Sarkozy incarne aujourd’hui cette fonction. Durant la présidentielle, il a été capable de fabriquer une clef de résolution de la contradiction entre l’antilibéralisme idéologique du pays (dû au fait que la crise du capitalisme et le capitalisme financier l’empêchent de se projeter dans un avenir meilleur) et le fait que ce pays n’est pas anticapitaliste. Le pays est antilibéral, il n’est pas anticapitaliste. Contrairement à ce qui était attendu par Marx, l’État se retirant de la nation dans le stade actuel du capitalisme, c’est le salariat qui souhaite le maintien des rapports sociaux et de ses compromis antérieurs et la bourgeoisie transnationale qui développe à l’échelle internationale les forces productives.</p><p>Le lien de Nicolas Sarkozy avec les Français se rompt fin 2007, début 2008 quand, par le contournement du pouvoir d’achat, il délite son projet temporel « travail + mérite = pouvoir d’achat » qui, réhabilitant la fierté du travail, redonnait aux ouvriers leur place dans l’imaginaire social. Au même moment, la surexposition de sa vie privée ébranle le rapport spirituel à la Nation.<br />Aujourd’hui, les Français se demandent à nouveau quel est le « commun » dans la société.<br />Si le lien de Nicolas Sarkozy avec les Français s’est délité, il garde le monopole de l’imaginaire politique.</p><p>La difficulté de la gauche, au plan national, vient de son incapacité à construire une cohérence entre la question de l’incarnation, c’est-à-dire la question de l’imaginaire, du projet, et la question du levier de ses politiques. C’est ce qui explique le paradoxe apparent de ses bons résultats dans les élections intermédiaires. En effet, les politiques municipales offrent, a minima, la promesse d’une cohérence entre incarnation du maire, le projet municipal commun et politiques locales portées par la gauche. Alors un commun spatial et égalitaire est possible.</p><p>Dans les temps de crise, la fonction du politique est de donner aux individus une place dans l’imaginaire de la société. J’ai été vivement intéressé par la question de l’imaginaire des banlieues. Selon les sondages que j’avais réalisés pendant la crise des banlieues, 80% des Français souhaitaient un couvre-feu en banlieue. Ce que vous avez dit, concernant les banlieues, sur la différence entre l’imaginaire des médias et ce que vous observez est intéressant. Mais les Français ont besoin d’un imaginaire sur les banlieues, alors même que cet imaginaire ne correspond pas à la réalité. Cet imaginaire, dans l’espace, est similaire à celui qui permet à l’ouvrier pauvre de se distinguer des assistés. Chacun a besoin de fixer mentalement dans son imaginaire la zone de l’autre dont on ne souhaite pas être. On tient à cet imaginaire qui permet de se rassurer en se disant qu’on ne fait pas partie des banlieues. C’est cet imaginaire qui pointe, au sein de l’immigration, l’immigré le plus récent. Les choses vont très vite, les comportements politiques le montrent : au bout de la première génération – c’est une marque de la réussite de l’intégration – l’avant-dernier arrivé veut refermer la porte aux nouveaux immigrés. Les individus qui n’arrivent pas à se projeter dans l’avenir ont besoin d’avoir dans l’imaginaire la marque de celui qui est tout à fait différent. J’ai été le premier en France à faire des études auprès des SDF. Des entretiens, il ressortait toujours que le voisin d’à côté (« vraiment alcolo ») était encore plus exclu. C’est le même processus dans les prisons où on « fait la peau » aux pédophiles. On se sécurise moralement en pointant l’autre tant on est soi-même inquiet de ne plus être dans la communion. Le politique, plus dans notre pays qu’ailleurs, a en charge de résoudre ces contradictions car chez nous la réussite individuelle ne fait pas société.</p><p>L’erreur du Parti socialiste de la « nouvelle synthèse » que je pointais avant la présidentielle de 2002 fut de penser que les « exclus » étaient une catégorie sociale et que l’on pouvait impunément fragiliser les catégories populaires au travers de cette référence « inclus/exclus ». L’exclusion est un processus, pas une catégorie, encore moins une identité. Plus on est exclu objectivement, moins on se reconnaît dans l’idée d’être exclu. La marque de la déconnexion du Parti socialiste d’avec les catégories populaires s’exprime dans l’impasse sur le « travail » et sa « fierté » dans une forme de misérabilisme social au travers de l’idée que les plus en difficulté pourraient se reconnaître comme appartenant à une catégorie reléguée.</p><p>Avant la pauvreté, avant l’exclusion, la préoccupation des individus c’est de faire partie d’un « commun ». Plus on fait partie de ce « commun », plus on peut se déployer dans la dispute sociale. Plus la dispute est là, plus elle se fait sur un objet commun.</p><p>Voilà la façon dont j’interprète la raison pour laquelle le peuple ne se retrouve pas dans le moment actuel, alors même que s’accroissent les inégalités sociales, dans le peuple défini au travers d’une dispute sociale.</p><p>——–<br />1/ Les « Antimémoires » d’André Malraux (première publication en 1967) composent avec « La Corde et les souris » l’ensemble intitulé « Le Miroir des limbes » achevé et entré dans la Pléiade en 1976</p>]]></description>
	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
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