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	<title><![CDATA[Signet Loupe: La victoire de l’AfD : la revanche de ceux qu’on ne voulait pas entendre]]></title>
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	<pubDate>Sun, 06 Sep 2026 20:25:48 +0000</pubDate>
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	<title><![CDATA[La victoire de l’AfD : la revanche de ceux qu’on ne voulait pas entendre]]></title>
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<p>Par Charles Rojzman</p>

<p>Je connais la Saxe. Je ne la connais pas par les sondages, par les éditoriaux des grands journaux allemands ni par les reportages qui viennent périodiquement expliquer aux Allemands de l’Ouest ce qui se passe dans la tête de ces étranges compatriotes orientaux qui persistent à mal voter. Je la connais pour y avoir travaillé depuis 2016, à Dresde notamment, au moment où les conséquences de la grande crise migratoire de 2015 avaient porté à son comble une fracture déjà ancienne entre deux Allemagne qui, plus d’un quart de siècle après la réunification, ne s’étaient peut-être jamais complètement réunies.<br />J’y ai rencontré beaucoup de ceux que l’on appelle aujourd’hui les électeurs de l’AfD. Et je dois dire que je reconnais assez peu, dans le portrait qui en est régulièrement donné, les hommes et les femmes que j’ai connus.<br />J’ai rencontré des gens ordinaires, des employés, des artisans, des retraités, des mères et des pères de famille, des personnes attachées à leur ville, à leur région, à leur pays, souvent hospitalières dans leur vie privée, nullement obsédées par la race et encore moins habitées par quelque nostalgie du nazisme, mais profondément en colère contre un système politique et médiatique dont elles avaient acquis la conviction qu’il ne voulait plus les entendre. Cette colère pouvait naturellement produire des excès, des simplifications, quelquefois des propos que je ne partageais pas ; mais ce qui m’a frappé n’était pas leur supposée monstruosité. C’était au contraire leur normalité.</p>

<p>Voilà pourquoi le résultat considérable obtenu par l’AfD en Saxe-Anhalt ne me surprend pas autant qu’il semble surprendre une partie des commentateurs allemands. Ce qui devrait surprendre, ce n’est pas que tant d’électeurs aient fini par voter pour ce parti ; c’est qu’après dix années d’avertissements, de protestations et de colères, les responsables politiques et une grande partie des médias continuent à se demander comment une chose pareille a pu arriver.<br />Car ces gens parlaient. Simplement, on ne les écoutait pas.<br />Ou plutôt, on les écoutait pour les classer.<br />Ils parlaient d’immigration, on leur répondait xénophobie. Ils parlaient de l’insécurité culturelle qu’ils ressentaient devant des transformations extrêmement rapides, on leur répondait ouverture au monde. Ils parlaient de la difficulté de faire entendre certaines réalités concernant l’intégration, on leur expliquait les dangers de la stigmatisation. Ils parlaient de leur pays, de ses frontières, de leur désir de conserver une certaine continuité historique et culturelle, on leur répondait nationalisme. Et lorsqu’ils protestaient contre cette manière de ne jamais répondre à ce qu’ils disaient, leur protestation elle-même devenait une preuve supplémentaire de leur dérive.</p>

<p>C’est cette mécanique que j’ai vue fonctionner.<br />Le problème n’est donc pas seulement celui de l’immigration, même si celle-ci a joué un rôle considérable. Il est celui du rapport au réel. Une partie de la population allemande a progressivement acquis la conviction que certaines réalités ne pouvaient plus être nommées parce qu’elles entraient en contradiction avec le récit que les élites politiques et médiatiques avaient construit sur leur propre société.<br />Or les citoyens voient ce qu’ils voient.<br />On peut leur expliquer qu’un problème n’existe pas, mais s’ils le rencontrent dans leur vie quotidienne, ils finiront par croire davantage leur expérience que les statistiques qu’on leur oppose. On peut leur expliquer qu’une inquiétude est moralement suspecte, mais on ne supprime pas une inquiétude en la condamnant. On peut modifier le vocabulaire autorisé, mais on ne modifie pas pour autant la réalité à laquelle ce vocabulaire se rapporte.</p>

<p>C’est ici que la question médiatique devient centrale.<br />Je ne crois pas que les électeurs de l’AfD que j’ai rencontrés détestent les médias parce qu’ils seraient hostiles à l’information ou incapables de supporter la contradiction. Beaucoup ont cessé de leur faire confiance parce qu’ils ont le sentiment que les grands médias ne décrivent plus seulement le monde mais sélectionnent, hiérarchisent et parfois interprètent les faits en fonction d’une vision préalable de ce que la société devrait être.<br />La défiance qui en résulte est catastrophique pour la démocratie.<br />Car lorsqu’un citoyen ne croit plus ceux qui sont chargés de l’informer, lorsqu’il soupçonne derrière chaque silence une volonté de dissimulation et derrière chaque choix de vocabulaire une intention idéologique, ce n’est pas seulement la confiance dans les journalistes qui disparaît : c’est l’existence même d’un monde commun. Les uns vivent alors dans la réalité décrite par les médias institutionnels, les autres dans celle qu’ils découvrent sur les réseaux sociaux ou dans des médias alternatifs, et chacun finit par considérer l’autre non comme quelqu’un qui interprète différemment les mêmes événements, mais comme quelqu’un qui ment.<br />La démocratie devient alors presque impossible.</p>

<p>Mais il existe une blessure plus profonde encore, que j’ai souvent rencontrée en Saxe : le mépris.<br />On ne mesure pas suffisamment la violence du mépris social et culturel. Il ne laisse pas de traces visibles, il ne brûle pas les voitures, il ne casse pas les vitrines, mais il s’accumule pendant des années jusqu’au moment où le bulletin de vote devient le moyen de rendre l’humiliation à ceux dont on pense l’avoir reçue.<br />Beaucoup d’Allemands de l’Est ont eu le sentiment d’être considérés comme des citoyens en retard sur l’histoire, insuffisamment cosmopolites, insuffisamment modernes, trop attachés à leur identité, trop méfiants envers l’immigration, trop sensibles à la souveraineté nationale. On ne discutait plus avec eux ; on leur expliquait ce qu’ils auraient dû penser.<br />Il faut ajouter à cela l’expérience historique singulière de l’Allemagne orientale. Ces hommes et ces femmes ont vécu pendant quarante ans dans un régime qui leur expliquait déjà quelle était la bonne manière de penser, quels mots étaient convenables et quelles opinions témoignaient d’une conscience politiquement insuffisante. Il serait absurde d'assimiler la démocratie allemande contemporaine à la dictature communiste, mais il serait tout aussi absurde de ne pas comprendre combien cette expérience historique a développé chez certains habitants de l’Est une sensibilité particulière à tout ce qui ressemble, même de très loin, à une police morale du langage.<br />Ils reconnaissent immédiatement le ton de celui qui prétend savoir mieux qu’eux ce qu’ils devraient penser.<br />Et ils le supportent de moins en moins.</p>

<p>C’est pourquoi la stratégie de diabolisation de l’AfD risque d’obtenir exactement l’effet inverse de celui qu’elle recherche. Plus on explique à ses électeurs qu’ils ont franchi les limites du raisonnable, plus certains d’entre eux éprouvent la confirmation de ce qu’ils pensaient déjà : les élites ne les méprisent pas seulement lorsqu’ils protestent, elles les méprisent jusque dans l’isoloir.<br />Il existe pourtant une différence fondamentale entre refuser cette diabolisation et devenir soi-même propagandiste de l’AfD. Je ne prétends nullement que tout ce qui se dit dans ce parti soit acceptable, raisonnable ou souhaitable. Un parti politique doit être jugé sur ses dirigeants, son programme, ses actes et les conséquences possibles de son arrivée au pouvoir. Mais ses électeurs doivent être regardés pour ce qu’ils sont, et non transformés en personnages imaginaires destinés à confirmer les certitudes morales de leurs adversaires.<br />C’est précisément ce que mon travail en Saxe m’a appris.<br />La Thérapie Sociale repose sur une conviction qui vaut autant pour les sociétés que pour les petits groupes humains : lorsque le conflit n’est plus possible, la violence augmente. Et le conflit devient impossible dès lors que l’un des protagonistes considère qu’il possède à lui seul la raison, la morale et la légitimité, tandis que l’autre ne serait plus qu’un problème à traiter.<br />La démocratie n’exige pas que nous soyons d’accord. Elle exige que nous acceptions que celui avec lequel nous sommes profondément en désaccord puisse avoir vu quelque chose que nous n’avons pas vu.<br />C’est précisément cette hypothèse qui semble avoir disparu d’une partie de la vie publique européenne.<br />Et si les électeurs de l’AfD avaient vu certaines choses avant ceux qui les méprisaient ?<br />Et s’ils avaient perçu plus tôt les conséquences politiques d’une immigration massive, les difficultés de l’intégration, l’éloignement croissant entre les gouvernants et les gouvernés, l’uniformisation idéologique d’une partie des classes diplômées, la fragilité d’un modèle économique allemand que l’on croyait éternel, ou simplement la disparition progressive de leur capacité à décider du monde dans lequel ils voulaient vivre ?<br />Poser ces questions ne signifie pas que toutes leurs réponses soient justes. Cela signifie que leurs questions étaient peut-être moins absurdes qu’on ne voulait le croire.</p>

<p>La victoire de l’AfD devrait donc être considérée non comme l’irruption inexplicable d’une maladie dans une démocratie jusque-là parfaitement saine, mais comme le symptôme d’une crise dont le système politique allemand porte lui-même une part de responsabilité.<br />On pourra continuer à organiser des manifestations contre l’extrême droite. On pourra multiplier les déclarations solennelles, renforcer le cordon sanitaire, rappeler à juste titre ce que fut le nazisme et proclamer une nouvelle fois que certaines valeurs ne sont pas négociables. Mais aucune de ces proclamations ne répondra à la question que pose le bulletin glissé dans l’urne par des millions d’Allemands : pourquoi ne nous avez-vous pas écoutés ?<br />C’est la question que j’entends derrière ce vote.<br />Je l’entends d’autant mieux que je l’ai entendue, sous des formes différentes, pendant mes années de travail en Saxe.<br />La démocratie allemande ne se sauvera pas en expliquant aux électeurs de l’AfD qu’ils sont indignes d’elle. Elle se sauvera peut-être lorsqu’elle recommencera à les considérer comme des citoyens adultes, capables de voir, de juger, de se tromper aussi, mais dont l’expérience du réel mérite autant d’être entendue que celle des journalistes, des universitaires, des responsables politiques et des experts qui prétendent leur expliquer le monde.<br />Il faudra alors accepter quelque chose qui est devenu extraordinairement difficile dans nos sociétés : écouter sans approuver, contredire sans humilier, reconnaître une part de vérité chez l’adversaire sans renoncer à la sienne et surtout admettre que personne, aucun parti, aucun média, aucune classe sociale, aucun camp idéologique, ne possède à lui seul le monopole du réel.<br />C’est cela que nous avons essayé de faire à Dresde.<br />Non pas réconcilier artificiellement les gens, encore moins les obliger à s’aimer, mais leur permettre de sortir des caricatures réciproques et de retrouver derrière l’ennemi politique un être humain avec lequel il faudrait malgré tout continuer à habiter le même pays.<br />La leçon de cette élection dépasse donc largement l’AfD et l’Allemagne orientale. Elle concerne toutes les démocraties européennes dans lesquelles s’élargit le fossé entre ceux qui gouvernent et ceux qui ont le sentiment de ne plus être représentés, entre ceux qui disposent du pouvoir de nommer la réalité et ceux qui pensent la subir.<br />On peut mépriser longtemps une colère.<br />On peut la déclarer populiste, réactionnaire, xénophobe ou extrémiste.<br />Mais arrive toujours un jour où ceux que l’on croyait avoir réduits au silence découvrent qu’ils possèdent encore une voix.<br />Au sens propre.<br />Et ce jour-là, ils votent.</p>

<p>Charles Rojzman</p>
]]></description>
	<dc:creator>La loupe</dc:creator>
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