Catégories: International
Khrouchtchev, mon grand-père et moi.
Issu d'une famille juive ashkénaze originaire de Pologne par mes deux parents (Lodz côté père et Varsovie côté mère), j'ai grandi dans une culture yiddish fort teintée de slavisme (musique, langue, nourriture, tempérament). Au niveau politique, ma famille était très largement "bundiste", c'est à dire très imprégnée des idées du parti Bund du 19ième siècle.
Le Bund (Union générale des travailleurs juifs) était un mouvement socialiste juif, laïque et yiddishiste, fondé en 1897 dans l'Empire russe, luttant pour l'émancipation des travailleurs juifs et une nation juive autonome de langue yiddish, s'opposant au sionisme et au bolchevisme.
Mon grand-père maternel, Wolf Pessah Pesztat, que j'ai très bien connu, était un fervent bundiste. Il était artisan gantier et avait fui la Pologne antisémite et ses trop nombreux pogroms en 1930 pour Bruxelles où il s'établit avant de faire venir sa femme et sa fille qui devint ma mère.
Il tannait ses peaux avant de les découper selon ses patrons de gant en chantant des chansons yiddish avec une voix de bariton que j'entendais caché sous son établi dans les odeurs enivrantes et inoubliables des déchets de cuir déposés dans une grande boîte en métal bariolée de motifs verts et noirs.
Né en 1897, il fit son service militaire lorsque la Pologne faisait encore partie de l'Empire russe, en 1915. Il parlait donc le Russe, le Polonais et le Yiddish et cultivait une affection particulière pour la Russie, sa langue, sa culture et son histoire.
C'est lui qui m'a transmis cette russophilie et je le vois encore imitant Nikita Khrouchtchev tapant avec sa chaussure aux Nations Unies, bien que cette affaire se soit malheureusement avérée une légende. Khrouchtchev avait en fait tapé de ses mains sur le pupitre, comme les archives le prouvent, pour protester alors qu'une de ses chaussures s'y trouvait (voir photo), l'ayant enlevée au préalable pour cause d'inconfort.
Mais certains prirent leur désir pour une réalité et la légende, ou la fake news, était née.
Plus tard, lorsque j'étais encore très jeune, 6-8 ans, mes parents me mirent au mouvement de jeunesse juive trotskyste créé en partie à l'initiative d'un grand oncle paternel, Elie Rozencwajg, aussi directeur de l'école juive locale de Bruxelles.
C'est dans cette colonie de vacances aussi fréquentée par Charles Stameschkine, coucou Charles, la solidarité, que je fus "endoctriné" à l'insu de mon plein gré, aux idées communistes aux sons des chants révolutionnaires et traditionnels russes.
Ce sont ces éléments combinés qui ont inscrit en moi une émotion particulière envers la Russie, ses mélodies, sa culture, sa littérature, sa nourriture et ses excès.
Quant à l'Ukraine, elle reste pour moi un pays coresponsable de l'extermination de 1,5 millions de juifs, dont 33.000, la Shoah par balles, en une seule journée près de Kiev à Babiyar.
Un crime contre l'humanité perpétré avec l'aide et la collaboration de nombreux civils ukrainiens nationalistes pro nazis inspirés par le nazi ukrainien Stephan Bandera (enfermé par les nazis qui le considéraient encore plus dangereux qu'eux-mêmes), et toujours honoré aujourd'hui par des défilés, des rues, des avenues et des places à son nom, autant d'ukrainiens biberonnés à la haine des juifs et combattant la Russie dont ils voulaient d'émanciper en constituant un état souverain.
Poutine avait-il le droit d'envahir le Donbass et de régler par la guerre ce qu'il n'était pas parvenu à résoudre par la politique après de nombreux avertissements restés sans réponse jusqu'en décembre 2021?
Au regard du droit international, non.
Mais l'histoire nous enseigne depuis longtemps que la guerre est le prolongement de la politique par d'autres moyens (Von Clausewitz) et que dans certaines circonstances la force prime le droit (Von Bismarck).
Et c'est exactement ce que Poutine applique depuis le 24 février 2022.
On peut s'en plaindre, le dénoncer ou au contraire l'approuver, mais les faits sont têtus (Lénine) et ils sont malheureusement ignorés et falsifiés depuis pratiquement 4 ans par les médias officiels de l'UE qui évitent soigneusement de replacer les origines de ce conflit qui remontent à la fin de l'URSS.
Poutine n'a cessé de dire que "celui qui ne regrette pas la fin de l'URSS n'a pas de cœur et que celui qui veut la reconstituer n'a pas de tête.".
Beaucoup disent qu'il ment, comme pour tout le reste, d'autres pensent le contraire, mais en définitive personne n'est dans sa tête et personne n'en sait strictement rien.
Je n'ai aucune sympathie pour le régime de Poutine et aucune illusion sur le caractère antisémite des russes. Les peuples slaves ont montré depuis des siècles leur haine atavique des juifs en organisant systématiquement des pogroms, massacre de masse, raison principale de leur exil, pas un pays de l'est n'y échappe à l'exception de la Tchéquie qui demeure un pays très philosémite, mais en gros ils se valent tous à cet égard.
L'Ukraine et la Pologne tiennent cependant une place de choix au palmarès du nombre de juifs massacrés depuis des siècles.
Cette guerre est pour moi une guerre civile entre slaves aux enjeux géopolitiques profonds.
Mais je n'oublie jamais que la Russie a sacrifié 27 millions de russes pour vaincre le régime nazi et que sans eux les alliés ne seraient probablement pas arrivés à bout du régime, en tout cas pas dans le même timing.
Quant aux américains, ils ne se sont impliqués dans la guerre qu'à partir de l'attaque de Pearl Harbor en décembre 1941 et leur politique étrangère n'a finalement jamais vraiment varié (isolationnisme, America first.)
Pour toutes ces raisons historiques et personnelles, dans ce conflit, mon cœur penche naturellement plus vers la Russie (et pas pour le régime) que vers l'Ukraine pour laquelle je n'ai aucune empathie à cause de leur passé toujours trop présent et jamais nettoyé (aucune excuse ou regret officiel pour les crimes commis envers les juifs ukrainiens).
Il s'agit d'une position émotionnelle, sentimentale étayée par quelques éléments historiques et factuel.
Rien de plus rien de moins.
Je récuse, jusqu'à preuve du contraire, l'équation soutenue par beaucoup selon laquelle Poutine = Hitler et que l'histoire se répète.
La première fois l'histoire se répète comme tragédie la seconde fois comme farce, écrivait Karl Marx.
Nous ne sommes pas en 1938 et la géopolitique contemporaine est radicalement différente à l'ère des armes nucléaires hypersoniques, de la puissance numérique satellitaire et de l'IA.
Et si 2025 c’est 1938 alors il faut arrêter de tergiverser et il faut déclarer la guerre à la Russie comme il eut fallu la déclarer à l’Allemagne nazie.
Un peu de cohérence.
© Michel Rosenzweig