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Il y a 80 ans aujourd’hui, le 31 décembre 1945, le général de Gaulle prononçait son dernier discours dans l’enceinte du palais Bourbon. Alors chef du gouvernement provisoire depuis l’été 1944, De Gaulle était écœuré par le retour des querelles de partis et l’enlisement des débats relatifs à l’élaboration d’une constitution mettant en place un nouveau régime pour le pays : devant l’Assemblée nationale dite « constituante » (puisque chargée de voter une constitution), en place depuis un mois suites aux premières élections législatives depuis la fin de la guerre, il annonçait son intention de démissionner et avertissait les députés que s’ils faisaient le choix d’instaurer un régime semblable à la IIIe République, où le pouvoir exécutif (gouvernement) était dépendant du pouvoir législatif (députés et sénateurs), le pays rencontrerait les mêmes problèmes qu’avant la guerre et qu’ils regretteraient leur décision. Le Général expliquait ensuite sa vision de ce que devrait être, selon lui, le prochain régime : un chef d'État possédant le pouvoir exécutif (en lieu et place du chef du gouvernement), assurant la conduite du pouvoir exécutif et se posant comme arbitre au-dessus des partis, un gouvernement choisi par le chef de l'État et une Assemblée réduite à voter les lois mais pouvant censurer le gouvernement. Les crédits militaires proposés par le gouvernement Charles de Gaulle étaient finalement votés de justesse par les députés, mais le Général, actant la volonté d’une majorité de ceux-ci de limiter l’action du pouvoir exécutif, démissionnait de ses fonctions de chef du gouvernement provisoire le 20 janvier 1946. Il ne reviendra que plus de douze ans plus tard, en mai 1958, à la faveur de la crise algérienne, et parviendra cette fois-ci à faire prévaloir sa vision politique, ce qui conduira à la mise en place de la Ve République.
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« Mesdames et messieurs, j'ai expliqué aussi simplement, aussi nettement que j'ai pu, la façon dont se présente la question qui vous est actuellement posée.
Je conclus en disant que le Gouvernement a pris ses responsabilités pour ce qu'il vous a demandé. II ne pourrait en prendre pour ce qui lui serait imposé, et qui, à ses yeux, rendrait sa tâche impossible.
[...]
L'Assemblée nationale constituante a tout le pouvoir législatif. Personne ne le conteste et surtout pas moi. Elle a tout pouvoir de suivre le gouvernement qui lui plaît et, s'il ne lui plaît pas, de le laisser partir ou de le faire partir.
Ces attributions de l'Assemblée nationale constituante ne sont en rien contestées et dans mon esprit, elles ne sont nullement contestables.
Mais le fait est qu'il y a un gouvernement. Il a été constitué, je le crois bien, comme vous l'avez souhaité. Vous avez marqué par votre unanimité que vous en approuviez la composition et, j'ajoute, le programme. Cela a été développé de la façon la plus explicite devant vous.
Et cependant, aujourd'hui, vous venez dire que ce gouvernement, tel qu'il est composé, avec son programme, vous heurte […].
Il faut éclaircir cette situation. Le gouvernement qui est ici a-t-il votre confiance ou ne l'a-t-il pas ? Vous avez l'occasion de le dire, car le gouvernement, lui, vous l'offre, en déclarant que les crédits qu'il vous a proposés, il les considère en conscience comme nécessaires.
Ou bien vous les voterez et alors vous lui aurez marqué votre confiance, ou bien vous ne les voterez pas, et le gouvernement sera obligé d'en tirer aussitôt toutes les conséquences. Il n'y a pas de voie plus démocratique. Si l'on veut lever tout ce qui peut sembler un voile tendu sur la réalité politique d'aujourd'hui, en voici l'occasion.
Levez le voile ! Dites si oui ou non le gouvernement a votre confiance. S'il l'a, continuons le chemin ensemble aussi longtemps que nous le pourrons. S'il ne l'a pas, vous allez le marquer par votre vote.
Je le répète, à aucun moment le gouvernement ne considérerait qu'il a le droit de rester dans ses fonctions et de porter sur ses épaules la charge qu'il assume s'il n'était pas assuré d'avoir la confiance de l'Assemblée nationale constituante.
[...]
Je répète que je parle pour l'avenir. Nous avons commencé de reconstruire la République. Vous continuerez de le faire. De quelque façon que vous le fassiez, je crois pouvoir vous dire en conscience, et sans doute est-ce la dernière fois que je parle dans cet hémicycle, je crois pouvoir vous dire en conscience que si vous le faites en ne tenant pas compte des leçons de notre histoire politique des cinquante dernières années et en particulier de ce qui s'est passé en 1940, si vous ne tenez pas compte des nécessités absolues d'autorité, de dignité et de responsabilité du gouvernement, vous irez à une situation où, un jour ou l'autre, je vous le prédis, vous regretterez amèrement d'avoir pris la voie que vous aurez prise.
[...]
En tout cas, je ne vous ai pas caché dans quel esprit j'acceptais la responsabilité de former et de désigner le gouvernement, je vous en prends à témoin.
Oui, il y a les deux conceptions. Elles ne sont aucunement semblables, c'est très exact.
C'est d'ailleurs là le débat qui va s'engager bientôt à l'Assemblée dont je vais me trouver absent, et demain, dans le pays, à propos de nos institutions, car c'est là qu'est la question qu'il faut résoudre.
Veut-on un gouvernement qui gouverne ou bien veut-on une assemblée omnipotente, déléguant un gouvernement pour accomplir ses volontés ? Cette deuxième conception se conçoit très bien. C'est un régime dont nous avons nous-mêmes fait parfois l'expérience, et d'autres aussi l'ont faite.
Personnellement, je suis convaincu que cela ne répond en rien aux nécessités du pays dans lequel nous vivons ni aux nécessités de la période dans laquelle nous vivons, où les problèmes sont si nombreux, si complexes, si précipités, si brutaux, qu'il est impossible de les résoudre de cette manière.
Alors, à quelle formule semble-t-il que l'on devrait s'arrêter ? Je ne parle pas pour moi, bien entendu, je parle pour vous. Mais j'ai hâte de le faire pendant que cela m'est encore possible ici.
La formule qui me semble devoir résulter des expériences que nous avons faites, c'est un gouvernement constitué de telle sorte qu'il ait la responsabilité entière du pouvoir exécutif aussi longtemps que l'Assemblée lui fait confiance, et qu'il porte seul - je dis : seul - la responsabilité du pouvoir exécutif.
Et si l'Assemblée, ou les assemblées, à un moment donné, lui refusent tout ou partie des moyens qu'il juge nécessaires pour porter la responsabilité du pouvoir exécutif, eh bien ce gouvernement se retire, un autre gouvernement apparaît, et c'est, me semble-t-il, ce qui va arriver ce soir. »