Introduit par ma chère amie Souad, j’ai passé un après-midi avec une famille irakienne réfugiée, et ce qui aurait pu n’être qu’un moment ordinaire — une visite, une présence, un simple partage — s’est peu à peu chargé d’une gravité qui excédait de loin les circonstances. Dans cet espace restreint, presque clos, se jouait quelque chose qui dépassait de beaucoup les individus présents : une scène du monde contemporain, avec ses fractures, ses déplacements, mais surtout ses renoncements.
La souffrance n’y était pas une idée. Elle ne relevait ni du discours ni de la statistique, mais d’une expérience immédiate, presque physique, inscrite dans les corps, dans les silences, dans ces regards qui évitent ou qui défient. Elle circulait entre les parents et les enfants comme une langue brisée. Les premiers portaient encore en eux la mémoire d’un ordre détruit — ses règles, ses limites, ses fidélités ; les seconds semblaient déjà s’en détacher, projetés dans un univers qui ne leur offre ni véritable cadre ni véritable résistance, seulement une permissivité confuse où tout est possible et rien n’est vraiment transmis.
Et pourtant, face à cette désagrégation, quelque chose en moi reconnaissait. Je l’ai connue dans les cités, où j’ai longtemps séjourné, où j’ai noué des amitiés, parfois improbables, souvent essentielles. J’y avais rencontré cette même humanité à vif, cette même coexistence de la chute et de la dignité. Une grandeur sans illusion, née non pas malgré la misère, mais à travers elle — et qui ne devait rien aux discours. Je l’ai rencontrée aussi chez des arabes dans les territoires gouvernés par l’Autorité palestinienne.
C’est peut-être là que se loge la violence la plus profonde : dans la rupture des filiations, dans cette incapacité croissante à faire tenir ensemble ce qui autrefois formait une continuité. Il ne s’agit pas seulement d’exil, mais d’un arrachement plus radical encore — arrachement au sens, au temps, à toute inscription stable dans un monde commun.
Or le vide ainsi créé n’a rien de neutre. Il appelle. Il attire. Il organise autour de lui des forces qui, elles, ne doutent pas. J’ai vu — ou cru voir — comment cette souffrance devenait une ressource. Les islamismes proposent une totalité : un récit, une loi, une appartenance immédiate. Les économies parallèles offrent autre chose : une place, une puissance, une reconnaissance tangible. Dans les deux cas, la réponse est claire, structurée, sans hésitation. Là où notre société ne formule plus qu’un doute, eux imposent des certitudes.
Il serait trop facile d’en rester là. Car en face, il y a aussi ceux qui tentent, souvent avec courage, de maintenir un lien : travailleurs sociaux, enseignants, éducateurs. Leur engagement n’est pas en cause. Mais leur action se heurte à une difficulté plus profonde qu’un manque de moyens : une incapacité collective à assumer une parole claire.
À force de craindre de nommer, de trancher, d’imposer — par peur d’exclure, de stigmatiser, de mal faire — nous avons désarmé ce qui faisait encore autorité. Nous avons remplacé la clarté par la prudence, la transmission par l’accompagnement, la responsabilité par une forme de retrait. Et ce retrait, loin d’apaiser, ouvre un espace que d’autres occupent avec d’autant plus de force qu’ils ne doutent pas.
Il faut pourtant avoir le courage de le dire : la bienveillance sans exigence est une démission. Accueillir ne suffit pas. Aider implique de poser des limites, de transmettre des règles, d’assumer une dissymétrie — non pour écraser, mais pour rendre possible une véritable inscription dans un ordre commun.
Reste alors une question que l’on contourne sans cesse, parce qu’elle dérange : celle des conditions mêmes de cet accueil. Peut-on ouvrir indéfiniment sans se transformer au point de ne plus se reconnaître ? Peut-on intégrer sans rien affirmer, sans rien exiger, dans une société déjà travaillée par le doute, parfois même par une forme de refus d’elle-même ? Il ne s’agit pas de refuser l’autre, mais de reconnaître qu’un monde qui ne sait plus ce qu’il est ne peut offrir qu’un accueil vide.
Et pourtant, de cette expérience, une autre idée s’impose à moi, plus concrète, presque urgente. Celle de créer, tant qu’il est encore temps, des rencontres improbables. Non pas des dispositifs officiels, ni des espaces saturés de discours militants ou de stratégies de pouvoir, mais des moments simples, exigeants, entre des citoyens ordinaires — de tous milieux, de toutes origines — qui vivent déjà à proximité les uns des autres, trop près peut-être pour continuer à s’ignorer, et pourtant encore séparés par des peurs, des haines diffuses, ou plus simplement des préjugés tenaces.
Il ne s’agit pas d’une utopie. Il y a, déjà là, une multitude d’hommes et de femmes qui ne demandent qu’une chose : mener une vie digne. Ils sont nombreux, bien plus nombreux que ne le laissent croire les récits dominants. Encore faut-il créer les conditions de leur rencontre, de leur parole, d’une reconnaissance mutuelle qui ne soit pas médiée, filtrée, confisquée.
Je sais que cela est possible. Je ne le dis pas par naïveté, mais par expérience. J’ai vu, ailleurs, dans des contextes autrement plus tendus, parfois plus dangereux, des situations se dénouer lorsque ces espaces existaient. J’ai moi-même contribué à en créer, à les éprouver, à en mesurer la force fragile mais réelle. Il existe des méthodes, des chemins, des manières de faire — patientes, exigeantes, mais efficaces.
Ce qui manque aujourd’hui n’est pas tant le savoir-faire que la volonté. Une volonté politique au sens le plus simple : celle d’oser sortir des cadres habituels, de faire confiance à l’intelligence des situations, de prendre le risque du réel. Or cette volonté, pour l’instant, semble faire défaut.
Ce que cet après-midi m’a imposé, presque malgré moi, c’est un déplacement du regard. À force d’analyser les conséquences — tensions, dérives, ruptures, discours de politiciens et de militants — j’en avais oublié les causes : les vies concrètes, les histoires brisées, les fragilités réelles. Mais aussi, plus profondément, notre propre difficulté à regarder le réel sans détour.
Et pourtant, malgré tout — malgré la confusion, malgré la fatigue, malgré les fractures — quelque chose persiste. Je l’avais connu dans les cités ; je l’ai retrouvé ici. Une forme de dignité nue, sans discours, presque invisible, mais irréductible. Comme si, au cœur même de la désagrégation, subsistait encore une possibilité.
Rien n’est tout à fait perdu — mais rien ne se maintiendra sans un effort de vérité.