Dénoncer les abus sexuels d'hommes connus, un phénomène qui dépasse infiniment chaque cas particulier.

L’animatrice Flavie Flament annonce porter plainte contre Patrick Bruel pour viol. Les faits se seraient produits lorsqu’elle était mineure.

L’animatrice Flavie Flament annonce ce vendredi dans un message posté sur Instagram porter plainte pour viol contre le chanteur et acteur Patrick Bruel.

« J’ai de nouveau rendez-vous avec mon passé. Et un homme qui a pillé mon adolescence. Je porte plainte contre Patrick Bruel pour viol. Pour que la vérité éclate, pour que justice soit rendue », écrit la journaliste sur Instagram, autrice du livre « La Consolation », où elle révélait avoir été violée à l’âge de 13 ans par le célèbre photographe David Hamilton.

L’effacement du père : le commencement du désert.

Il n’y a plus de pères en Occident. Il y a des hommes fatigués, des géniteurs hésitants, des adultes qui demandent pardon d’exister, des éducateurs terrorisés à l’idée d’interdire, des vieillards adolescents poursuivant jusque dans les chairs les plus jeunes le mirage obscène de leur propre survivance. Mais le père, lui, a disparu. Et sa disparition n’a pas produit la liberté promise : elle a ouvert un désert.

Depuis #MeToo, les morts parlent. Ou plutôt : les spectres. Les noms remontent à la surface comme des cadavres gonflés rejetés par une mer longtemps tranquille. Harvey Weinstein, ogre hollywoodien dont tout le monde connaissait pourtant les appétits ; Roman Polanski, génie sanctifié malgré les ombres ; Gabriel Matzneff, longtemps célébré dans les salons littéraires comme un esthète de la transgression avant que Vanessa Springora ne révèle ce que cachait cette prose parfumée de culture : le corps d’une adolescente livré au narcissisme d’un homme vieillissant ; Gérard Depardieu, titan déchu ; Patrick Bruel ; Flavie Flament racontant les blessures anciennes ; et derrière eux une foule d’acteurs, de chanteurs, de producteurs, d’humoristes, de journalistes, d’influenceurs, toute une aristocratie de la célébrité soudain traversée par les voix tardives de celles qui furent jeunes, très jeunes, parfois presque des enfants.

Et l’on voudrait réduire cela à des dossiers judiciaires, à des mensonges, à des règlements de comptes, à des vengeances différées, à des ambiguïtés sentimentales. Certes, il y a parfois du ressentiment, parfois des souvenirs reconstruits, parfois des intérêts troubles ; il y a même cette misère contemporaine qui pousse certains à convertir leur souffrance en capital moral. Mais ce serait une erreur de croire que l’essentiel réside là.

Car ce qui remonte aujourd’hui n’est pas seulement la parole des femmes : c’est le refoulé d’une civilisation entière.
L’Occident moderne aura voulu abolir toute verticalité. Il aura pris la limite pour une oppression, l’autorité pour une violence, la transmission pour une domination. Dans sa haine du patriarcat, il n’a pas seulement détruit certains abus : il a détruit jusqu’à la légitimité même de transmettre. Le père fut assimilé au tyran ; le maître à un humiliateur ; l’interdit à une pathologie morale.
Alors on a élevé des enfants sans frontières intérieures.
L’enfant-roi : cette créature publicitaire du narcissisme démocratique. L’adolescent transformé en petit souverain émotionnel. La jeune fille livrée dès douze ou treize ans au marché planétaire du regard. Car les réseaux sociaux ne sont pas seulement des outils : ils sont les bordels affectifs d’une civilisation épuisée. On y expose des corps avant même que des consciences aient commencé à naître. On y apprend à des adolescentes que leur valeur réside dans la visibilité, dans le désir suscité, dans l’image offerte.

Et face à elles se tiennent désormais des adultes qui ne veulent plus être adultes.
Des hommes vieillissants qui ne cherchent plus à transmettre mais à séduire ; non plus à protéger mais à consommer ; non plus à initier au monde mais à se nourrir narcissiquement de la jeunesse des autres comme des vampires fatigués aspirant encore un peu de sang avant la nuit finale.
Autrefois, le père symbolique se dressait précisément à cet endroit. Il disait non. Non parce qu’il méprisait le désir, mais parce qu’il connaissait sa violence. Il savait qu’un être encore inachevé ne peut porter seul le poids de son propre consentement. Il savait qu’une adolescente fascinée par un homme célèbre, puissant ou admiré n’est pas libre au sens où le prétend la mythologie contemporaine.
Car qu’est-ce qu’un consentement lorsqu’on n’a pas encore achevé de se construire soi-même ?
Question devenue presque obscène dans un monde qui a sacralisé le désir individuel comme autrefois les religions sacralisaient Dieu.
Oui, certaines de ces jeunes filles semblaient consentantes. Certaines croyaient aimer. Certaines défendaient même ceux qui les séduisaient. Mais précisément : c’était à l’adulte de résister. C’était à lui d’assumer la limite. Or notre époque a remplacé la responsabilité par la jouissance et la maturité par le narcissisme.

Il faut relire aujourd’hui certaines pages des années soixante-dix pour comprendre l’étendue du désastre. Toute une génération intellectuelle célébrait alors la transgression comme une délivrance. L’écart d’âge devenait poésie ; la précocité sexuelle, émancipation ; la corruption des frontières morales, signe de modernité. Celui qui rappelait qu’une enfant devait être protégée passait pour réactionnaire, catholique honteux ou fasciste latent.

La bourgeoisie libertaire croyait détruire les prisons morales ; elle préparait surtout un monde sans défenses.

Et maintenant les voix remontent. Lentement. Tardivement. Confusément parfois. Des femmes devenues adultes racontent avec des mots nouveaux ce qu’elles avaient vécu adolescentes : l’emprise, la fascination, la sidération, la honte, le sentiment d’avoir participé elles-mêmes à ce qui les détruisait. Certaines hésitent encore. D’autres se rétractent. D’autres accusent avec une violence absolue. Peu importe au fond : le phénomène dépasse infiniment chaque cas particulier.

Ce qui se révèle ici, c’est une civilisation incapable de protéger ses enfants parce qu’elle ne croit plus à la légitimité de l’adulte.
Et ce vide ne demeure jamais vide.

À mesure que disparaît le père symbolique surgissent d’autres absolutismes : militantismes hystériques, religions identitaires, fanatismes moraux, radicalités politiques, idéologies victimaires, gourous numériques. L’activiste wokiste, le militant palestiniste exalté, l’étudiant ivre de pureté morale ne sont pas les enfants de la révolution : ils sont les enfants du vide. Leur rage tient lieu de verticalité. Leur indignation remplace la transmission. Leur morale est celle d’orphelins cherchant désespérément une Loi dans un monde qui n’ose plus en formuler aucune.

Ainsi l’Occident oscille désormais entre deux barbaries : la permissivité sans limites et le retour du sacré fanatique.

D’un côté, le marché intégral du désir ; de l’autre, la tentation de systèmes autoritaires promettant enfin des frontières claires, des interdits, une structure, une hiérarchie. Car l’homme ne vit jamais longtemps dans le pur relativisme : lorsqu’aucune limite juste ne subsiste, il finit toujours par désirer des limites tyranniques.
Le drame contemporain n’est donc pas seulement moral ou sexuel. Il est métaphysique.

Une civilisation qui ne sait plus dire non abandonne fatalement ses enfants aux prédateurs, aux manipulateurs, au marché des corps, à la pornographie affective des réseaux, aux adultes narcissiques qui confondent encore leur désir avec un droit.
Et derrière chaque scandale, derrière chaque plainte tardive, derrière chaque adolescente livrée trop tôt au regard des hommes, revient la même question — terrible, immense, silencieuse :
qui protège encore l’enfance lorsque plus personne ne veut assumer la charge d’être adulte ?

Charles Rojzman


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