Le Petit Minaret Illustré : Ils ne nous connaissent pas.

Ils connaissent nos institutions, nos faiblesses et nos réflexes moraux. Mais ils connaissent très mal les Français.

   

 La France, pendant longtemps, ne fut pas pour moi un sujet : j’étais française, c’était une donnée dont j’avais hérité, comme de mon patrimoine génétique, et dont je ne pensais rien de particulier.

Il est arrivé que, plus jeune, j’entende le discours “la France, mon pays, ma honte”, qui m’étonnait un peu, puis que j’oubliais aussi sec, y voyant une forme de snobisme, une posture faisant partie de la panoplie du parfait gauchiste.
Pour autant, lorsque je voyageais à l’étranger, les autochtones qui saluaient le drapeau ou embrassaient le sol à la sortie de l’avion me semblaient, eux aussi, un peu dérangés.

Ma vie en France était liée avant tout à des sensations : odeurs et paysages, ceux de la campagne, bien plus que ceux de la ville. Les murs en pierres sèches sur les causses. Des plats, plaisants ou non. La choucroute et les calamars de la cantine (beurk), le cabécou et le foie gras de ma grand mère. La gare d’Austerlitz l’été, les wagons-lits vers le Sud-Ouest.

Par mes copines, j’avais aussi connaissance d’un folklore familial fait de chansons à boire, de blagues salaces et de chansons paillardes. Parmi ces sensations qui ont laissé une empreinte durable, il y avait surtout la prosodie de la langue, l’accent du Sud-Ouest, quelques mots d’occitan qu’utilisait parfois mon père. L’humour qui allait avec : celui qui, en un trait d’esprit, démasquait la posture et soulignait l’incohérence.

Il y avait aussi la méfiance familiale pour les effets de mode et les éléments de langage (à l’époque soixante-huitards), corollaire du culte de la méritocratie républicaine.

Tout cela constituait un ensemble sur lequel le mot France ne s’appliquait pas nécessairement, dans la mesure où le cadre de mon existence était défini, à mes yeux, par ma famille plutôt que par mon pays.

La France par le négatif
Lorsque je fis l’expérience de ce que c’était qu’être française, ce fut par le négatif, lorsque je fus confrontée à la haine, directement exprimée, de la France. Un rejet éruptif, qui nécessairement m’englobait.

Cette détestation se manifesta lors d’interviews audio (on ne disait pas encore “podcasts”) que je menais il y a 25 ans avec des immigrés de première génération. Une Algérienne d’une cinquantaine d’années (“Moi, je suis noble, je viens d’une famille d’aristocrates” répétait-elle) qui vivait en cité, n’avait jamais travaillé, et dont deux des fils, adultes polyhandicapés, étaient quotidiennement pris en charge par la Sécurité sociale. Pendant notre entretien, elle martela à quel point la France était un pays de merde, un cloaque honteux pour elle, qui était une princesse en son pays, l’Algérie.

Quelques mois plus tard, j’interviewai un Tunisien du même âge, à la tête d’une petite entreprise, propriétaire d’un joli pavillon en meulière dans une banlieue bourgeoise. Lui aussi éructa son mépris et son hostilité rageuse envers la France, sous l’œil navré de son épouse qui ne savait comment l’arrêter.

Dans les deux cas, il s’agissait du même dégueulis pulsionnel, de la même litanie, incantatoire et vengeresse. Je ne dis rien sur le moment : à l‘époque, je me voyais comme une sorte de psychanalyste radiophonique accouchant l’âme de l’interviewé, fût-elle d’une pénible noirceur. N’ayant pas été préparée à un tel déferlement d’hostilité, l’effet de déstabilisation avait sans doute lui aussi joué.
L’absence de motifs concrets à cette haine participait de la violence de l’offense : ils semblaient détester la France par principe ou par réflexe, sans raison définie. Car la colonisation, je l’avais intuitivement perçu, n’était qu’un prétexte.

Plus tard, beaucoup plus tard, j’ai compris qu’ils manifestaient ainsi à la fois leur allégeance à la Oumma, exclusive par essence, et le dépit qu’ils éprouvaient à mieux vivre dans un pays de mécréants que dans leur pays d’origine. Plus leur vie en France était confortable (et de quoi se plaignait le Tunisien, dont l’entreprise était florissante, et de quoi se plaignait l’Algérienne, dont je me demandai ce qu’elle aurait fait de ses fils en Algérie ?), plus cela les renvoyait à l’insuffisance de leur pays, lequel, en outre avait été colonisé ou “protégé”, statut équivalant, a fortiori dans l’imaginaire islamo-tribal, à une honteuse soumission. Une réalité qu’il convenait, une fois l’indépendance acquise, de venger par un flot d’insultes envers l’ex colonisateur… chez qui on était, étrangement, venu s’installer.
En réalité, c’est leur propre absence de cohérence qu’ils faisaient payer à la France.

Maintenant, je sais comment cela fonctionne. Si un tel discours m’était aujourd’hui, adressé, je montrerai illico les dents. Toutes les fois où j’ai renvoyé dans leurs filets les Maghrébins qui agitaient la boîte à ouin ouin de la colonisation ou de l’islamophobie, exprimant clairement mon absence totale de culpabilité et fournissant, dans le plus grand des calmes, quelques éléments explicatifs (c’est comme ça que je me suis retrouvée à expliquer le Contrat social de Rousseau et la notion d’intérêt général à un chauffeur Uber marocain très énervé contre la France), les réactions furent toujours les mêmes : baisse immédiate de l’agressivité, profil bas, et même, une fois, des excuses. Sincères ou non, aucune importance. J’avais compris ce qu’il fallait faire : montrer très froidement les dents. Très basique, mais efficace.

Le grand malentendu

Si nous voulons lutter contre l’islam(isme), il nous faut connaître le monde mental, le système de valeurs et de représentations des musulmans. C’est une condition de l’efficacité du combat. Car eux, de leur côté, ne nous comprennent pas vraiment.

Ceux qu’on a appelés les deuxièmes générations ont pu bénéficier d’institutions assumant leur rôle, d’une école qui tenait encore à peu près la route, d’une télévision française à cinq chaînes, d’une laïcité que chacun considérait comme allant de soi.
Leurs descendants, paradoxalement, n’ont pas bénéficié du même accès à la France. Ils ont grandi dans un contexte de réislamisation, d’entre-soi communautaire facilité par le satellite, puis par internet, d’affaissement des institutions et de pression migratoire accrue. Beaucoup ont finalement vécu dans un écosystème qui n’était ni la France, ni le bled : ils ont vécu en terre de conquête par l’islam, aux avant-postes d’un califat à venir.

Pourtant, même aux yeux des deuxièmes générations apparemment mieux “intégrées”, la France, et surtout les Français par lesquels elle existe, représentaient souvent une population extérieure : en leur présence, pour nombre d’enfants d’immigrés, il fallait adapter son attitude, sous peine de rester un gars de cité, statut qui à l’époque ne bénéficiait d’aucune aura particulière.
La contradiction entre les deux logiciels anthropologiques en présence exigeait un réajustement permanent, un glissement constant entre différentes façons de parler, de réagir et de se comporter selon le contexte et les gens en présence. Dissimulation, conflit de loyauté, godille de gré à gré : ce déchirement chronique, plus ou moins conscient, qui marqua les deuxièmes générations, fut plus tard résolu par la réislamisation.

Le changement de paradigme, qui au début des années 2000 entraîna l’inversion de la hiérarchie qui prévalait jusqu’alors entre islam et République, exigeait, dans sa pratique d’infiltration des rouages stratégiques de la société, un mimétisme tactique : ces Français, ces mécréants, il fallait tout de même bien les imiter si on voulait, comme le préconisait Al Qaradawi, subvertir leurs outils pour les retourner contre eux. Démarche qui supposait d’en avoir une connaissance fine.

Moi qui observe depuis des années les musulmans actifs, et pas uniquement sur internet, suis pourtant parvenue à cette conclusion : en réalité, ils ne nous connaissent pas.
Certes, ce sont de fins psychologues. Ils connaissent notre peur du conflit, notre honte identitaire, notre hantise de passer pour racistes, notre narcissisme moral, notre incompréhension de ce qu’est l’islam. Ils jouent de ces ressorts, mais ils commettent de faisant une erreur : prenant modèle sur ceux qu’ils doivent manipuler, ils réduisent les Français au segment de population minoritaire, bien que culturellement dominant, auprès duquel ils sont prioritairement en mission. Or, le militant diversitaire, le travailleur social, le bobo culturel, le journaliste ou le responsable politique pour diverses raisons acquis à leur cause ne représentent pas les Français, ni par conséquent la France.

J’ai pu observer, lors de tentatives d’infiltration du milieu laïque notamment, que face à des gens ordinaires, leur méconnaissance de l’habitus français se fait plus visible.

Pour lire la suite de cette chronique, mon analyse de l'affaire "Sofian" et comprendre le choc de ces deux logiciels anthropologiques, rejoignez les abonnés payants.

Sofian
Ainsi, ce jeune homme rencontré il y a quelques années lors d’une conférence sur l’enseignement du fait religieux à l’EHESS, que nous appellerons Sofian, et que je retrouvai, plus tard, à la remise du Prix de la laïcité à la mairie de Paris. Aaaaah, c’est qu’il était motivé, Sofian. Enthousiaste. Souriant. Vraiment TRÈS souriant (il militait à Coexister, hein, alors forcément...). Il éprouvait, disait-il avec emphase, “une vraie passion pour la laïcité”. Sans déconner ? Quel Français s’exprimerait comme ça ? Aucun, bien sûr.

Motivé comme je le disais, le jeune Sofian ne nous a pas lâchées d’une semelle, moi et l’amie avec qui j’étais. À la remise des prix, au café, puis à pied, en traversant Paris. Islam, islam, islam. Il n’avait que ça à la bouche. À un moment, je lui ai demandé s’il savait parler d’autre chose, ajoutant que l’islam, globalement, nous faisait suffisamment chier au quotidien pour qu’on puisse s’épargner le sujet le soir quand on sortait.

L’amie avec qui j’étais lui raconta, très naturellement, qu’après avoir recruté un musulman soi disant non pratiquant, elle avait fini par le virer, et qu’on ne l’y reprendrait plus : au fil des semaines, les demandes du gars (pauses pour la prière, refus de certaines missions au nom du halal, etc) allaient toujours vers plus de rigueur, menaçant la vie de sa boîte. À l’avenir, elle ne prendrait pas le risque de recruter un musulman, même “modéré”. Tout cela fut dit à la coule, sans une once de mauvaise conscience. Sofian était décontenancé, au point d’en oublier de sourire (c’est dire).

Mais bien vite, il revint à sa marotte, la France et l’islam, l’islam et la France, l’islam de France, bref, tu connais. Alors, on a enclenché la machine à conneries : “Ah dis-moi chouchou, sinon, tu vis seul dans ton studio ?” “Et tu as une copine ?” “Ah non ? Un copain, alors ?” (ah ah ah, rires gras, coups de coude) “Ah bah pourtant, à ton âge, hé, dis, le radada, un peu quand même, non, etc”. Sans aller jusqu’aux blagues grivoises, on a assumé notre francité : légèreté moqueuse, badinage à tendance polissonne.
Il ne savait pas quoi répondre. Ces codes lui étaient étrangers, qui supposaient un plain-pied entre lui et nous malgré la différence de génération et de sexe, qui supposaient aussi une grande décontraction à propos des relations entre hommes et femmes.

Un mot, qu’il envoya plus tard à une autre amie (dirigeant une association de jeunesse qu’il espérait sans doute infiltrer), message faussement enjoué, qui sonnait très bizarrement, singeait, précisément, ce genre de ton blagueur. Mais, n’en comprenant pas les ressorts, il tombait complètement à plat.

Sofian n’était pas un gars de cité. Il avait grandi dans un village de province, avait été un bon élève, puis un étudiant sérieux, ce qui normalement aurait du lui permettre d’appréhender ces codes.

C’est là que réside le malentendu : le malaise ressenti dès qu’ils sont confrontés à des codes qui ne sont pas ceux de la Oumma montre que la France civilisationnelle constitue, dans leur imaginaire, un territoire étranger. Souvent, ce territoire est aussi vécu comme potentiellement menaçant. Dans la France périphérique, les jeunes musulmans voient souvent une masse armée de fourches prête à bondir sur le moindre cheveu crêpu, d’électeurs du RN prêts à les lyncher.

Ils ne nous connaissent pas.
Ce qu’ils ne comprennent pas, globalement, en mettant les Français dans le même sac bobo, c’est notre relation à l’autre. L’autre, considéré a priori comme un égal en ce qu’il est lui aussi doué de libre-arbitre, l’autre qui n’est pas ma chose ou mon esclave, et que je dois traiter comme je voudrait qu’il le fît avec moi (je parle ici non de la réalité relationnelle, toujours animée par de moins nobles motifs, mais de l’idéal qui oriente notre façon d’être au monde). De cette conception, qu’exprime le choix du paradigme judéo-chrétien, découlent des relations a priori fondées sur un idéal de confiance.

Leur conception de la relation à l’autre est, au contraire, marquée par la méfiance, pour ne pas dire la paranoïa (dont témoigne par exemple la croyance au mauvais oeil) et fondée sur la domination. Pour exister, il faut dominer l’autre, qui sinon nous soumet.

Pour ma part, il m’a fallu cette confrontation brutale à leur détestation de la France pour comprendre ce qui n’était jusque-là qu’une sensation diffuse. Il m’a fallu cette expérience pour admettre ce qui n’était jusque-là que sensoriel ou théorique : même lorsque mon peuple m’exaspère, même lorsqu’il me désespère, j’en fais partie.

Je me considère comme chanceuse, extrêmement chanceuse même, d’être née dans ce pays. Heureuse que mes ancêtres, pour la plupart, aient vécu pendant des siècles dans leurs petits terroirs ruraux. Heureuse d’avoir hérité de cette langue, de cet humour, de cette manière d’être au monde.

Car c’est peut-être cela, au fond, qu’ils comprennent le moins : la France est un peuple qui, comme tout peuple, ne se réduit pas à une administration, à un ensemble de dispositifs à infiltrer ou de gens à manipuler.

 

Le petit minaret illustré 


Source : https://open.substack.com/pub/annesophienogaret/p/ils-ne-nous-connaissent-pas?utm_source=share&utm_medium=android&r=1z4yvb