Climat : le scénario du pire écarté… tout comme le plus optimiste.

Les hypothèses les plus négatives, comme les plus optimistes, sur les émissions de CO2 ne sont plus d'actualité.

L'information n'a pas fait grand bruit et pourtant elle a d'importantes implications. pour tous les scientifiques qui étudient le climat et son évolution. Une étude récemment parue dans la revue Geoscientific Model Development vient d'actualiser l'ensemble de scénarios possibles d'émissions de gaz à effet de serre, qui seront ensuite utilisés pour modéliser le climat et anticiper l'ampleur de la hausse de températures pouvant être attendue dans les décennies à venir.

Bonne nouvelle, le scénario le plus pessimiste, qui prévoyait une hausse sans aucun ralentissement des émissions de gaz à effet de serre et aboutissait à un réchauffement médian d'ici la fin du siècle de + 4,4 °C par rapport aux niveaux préindustriels (1850-1900), est désormais écarté. En revanche, le scénario le plus optimiste, qui aurait pu nous permettre de limiter le réchauffement à 1,5 °C, a lui aussi été abandonné. Rappelons que selon le dernier rapport annuel du Programme des Nations unies pour l'environnement, les plans climat des pays engagés dans l'accord de Paris, s'ils sont pleinement mis en œuvre, nous conduiraient vers un réchauffement compris entre 2,3 et 2,5 °C d'ici à la fin du siècle. Les politiques réellement mises en place aujourd'hui nous orientent plutôt vers + 2,8 °C d'ici 2100.

Dans le jargon des modélisateurs, les nouveaux scénarios d'émissions de gaz à effet de serre construits par les scientifiques sont appelés CMIP7 (pour "Coupled Model Intercomparison Projet" ). Ils remplacent la version 6, qui datait de 2015. Ils ne prédisent pas l'avenir mais balayent plutôt un spectre assez large de trajectoires potentielles.

Jusqu'ici, ce scénario du pire à + 4,4 °C (nommé "RCP8.5" ) décrivait un avenir où l'humanité continuait à brûler sans relâche pétrole, gaz et charbon (responsables principaux du changement climatique). Les scientifiques ont donc jugé que nous avions quitté cette trajectoire et qu'il n'était plus pertinent d'effectuer des projections sur la base de cette hypothèse.

Donald Trump n'a pas tardé à reprendre cette information, à sa façon : «"Bon débarras!" , a-t-il lancé sur son réseau Truth Social. Après 15 ans passés par les démocrates à nous promettre que le "changement climatique" allait détruire la planète, le comité climatique de haut niveau des Nations unies vient d'admettre. que ses propres projections (RCP8.5) étaient fausses! Fausses! Fausses! », a écrit le président américain, faisant vraisemblablement référence au Giec, le groupe d'experts internationaux sur le climat mandatés par l'ONU.

"Des efforts ont été faits" 

« Mais le président Trump fait une interprétation totalement erronée » de l'étude en question, se désole son auteur principal, Detlef Van Vuuren, professeur à l'université d'Utrecht. Car ce scénario du pire, parfois présenté à tort comme celui du "statu quo" ("business as usual" en anglais), n'a jamais été le plus probable pour les experts. « Ce n'est pas que les scientifiques se sont trompés, c'est que le monde a changé, que des efforts ont été faits, ce qui est une bonne nouvelle, explique le climatologue Robert Vautard, qui copréside l'un des groupes de travail du Giec (et qui n'a pas participé à ces travaux). Il y a eu l'accord de Paris, de nombreux pays ont mis en place des politiques climatiques, et les pays, notamment ceux en développement, ont aujourd'hui accès à des technologies renouvelables pour produire de l'électricité bien moins coûteuse qu'avant.  "Le nouveau" scénario du pire décrit dans l'étude aboutirait ainsi à une augmentation des températures plus proche de + 3,5 °C d'ici la fin du siècle.

Ce que Donald Trump omet de dire, c'est que ces nouveaux travaux écartent aussi le scénario qui permettait de contenir le réchauffement en deçà de 1,5 °C, le seuil retenu par l'accord de Paris. Dépasser ce seuil, au moins temporairement, est désormais presque inévitable, a admis l'an dernier le président du Giec, Jim Skea. Le scénario le plus ambitieux proposé dans le CMIP7 prévoit désormais une hausse moyenne des températures d'au moins 1,7 °C en 2100 avant un retour éventuel sous le seuil de 1,5 °C. Cela nécessiterait néanmoins d'atteindre un bilan net négatif en carbone, permettantde retirer 20 gigatonnes de dioxyde de carbone par an entre 2100 et 2200... « Il ne faut pas le voir comme un scénario réaliste mais plutôt comme un exercice théorique pour mieux comprendre tout le spectre du système climatique », note pour sa part Pierre Friedlingstein, du Laboratoire de météorologie dynamique du CNRS, coauteur de l'étude. Si des technologies de capture du CO, existent bel et bien, il n'y a pas, pour l'instant, de modèle économique viable qui permette. de penser qu'un tel objectif soit réalisable.

En tout cas, contrairement à ce que Donald Trump semble croire, le Giec n'a rien à voir dans la publication de ces nouveaux scénarios. « Il s'agit d'un exercice de modélisation internationale coordonné par le Programme mondial de recherche sur le climat », indique Pierre Friedlingstein. Comme l'a rappelé un communiqué, le Giec ne mène pas ses propres recherches, n'exploite pas de modèles et n'effectue pas de mesures », Son rôle est d'évaluer toute la littérature scientifique disponible». Robert Vautard ajoute que ces scénarios CMIP7, certes très importants, ne seront pas les seuls pris en compte dans le septième rapport du Giec, dont le premier volet devrait être publié en 2028: D'autres sont réalisés, par la Chine notamment, et il est important que les pays du Sud s'approprient la question de la production des scénarios. 

Estimations à confirmer

Autre précision, il s'agit bien de scénarios socio-économiques, pas de prévisions climatiques. Ils explorent comment pourrait évoluer l'humanité au XXIe siècle: est-ce qu'on va basculer ou non vers une économie bas carbone?

Comment vont évoluer l'utilisation des terres, la déforestation?, précise Pierre Friedlingstein. « Ils produisent des scénarios d'émissions de gaz à effet de serre qui vont ensuite servir de point d'entrée aux modèles climatiques, qui vont, eux, calculer la réponse du système. Terre à ces scénarios d'émissions. » Les hausses de températures potentielles évoquées dans cette étude ne sont que des estimations rapides données à titre indicatif. Il faudra attendre plusieurs mois que les modèles climatiques tourment pour clarifier les prévisions climatiques, et notamment leurs incertitudes.

On sait que le changement climatique génère des modifications dans l'océan et sur terre, dans les forêts. Mais on ne connaît pas bien leur capacité à absorber le carbone dans le futur. On ne sait pas bien non plus comment vont réagir les stocks de carbone piégés dans le pergélisol qui va dégeler», explique Robert Vautard. Tous ces mécanismes encore mal compris, toutes ces rétroactions peuvent, par effet boule de neige, amplifier le réchauffement (et dans certains cas le limiter). On pourrait d'ailleurs se retrouver avec le même niveau réchauffement que prévoyait le RCP8.5, mais 50 ans plus tard, complète Pierre Friedlingstein.

  Anne-Laure Frémont


Source : https://www.lefigaro.fr/sciences/climat-le-scenario-du-pire-ecarte-tout-comme-le-plus-optimiste-20260605