Et si le progrès n’en était pas toujours un ?

     

    Pour Jean-Yves Autexier, ex-membre du cabinet de Jean-Pierre Chevènement à l’Intérieur sous Lionel Jospin, l’ancien Premier ministre incarna à la fois l’exigence du débat et les contradictions du social-libéralisme. Il revient sur un parcours où les arbitrages politiques ont généré, estime-t-il, des fractures durables et placé la gauche dans l’impasse.

    La haute stature de Lionel Jospin a dominé les débats et contradictions internes de la gauche durant des décennies. On se souvient des moments-clés. L’affaire du voile des lycéennes de Creil en 1989, renvoyée à la sagesse du Conseil d’État par le ministre de l’Éducation de l’époque, éclairait déjà le débat sur la laïcité. « L’enfant au centre de l’École », mis en exergue par la loi d’orientation de 1989, polarisait la controverse entre le pédagogisme et l’esprit républicain. Et n’oublions pas le congrès de Rennes de 1990, qui campa son opposition frontale à Laurent Fabius pourtant adoubé par François Mitterrand. L’homme goûtait le débat d’idées. C’était donc un rude contradicteur.

    Quand la dissolution hasardeuse de 1997 plaça Lionel Jospin au premier rang, les amis de Jean-Pierre Chevènement souhaitaient évidemment peser sur les choix, et d’abord sur les orientations européennes. L’euro allait sortir des nuées. Lionel Jospin accepta un accord substantiel avec le Mouvement des citoyens : pas d’euro sans l’Italie et l’Espagne, une modification des statuts de la Banque centrale européenne pour inscrire la croissance et l’emploi dans ses objectifs (mais il ne s’engagea pas sur les conséquences en cas de refus de nos partenaires européens). Et une affirmation claire du lien entre démocratie et nation. De sorte que la gauche plurielle semblait partir d’un bon pied. « Dans la Nation, faire retour à la République », « Le retour aux sources de notre République », « L’État véritablement expression de la Nation », « L’Europe ne doit pas se substituer à la Nation » : ces phrases ne sont pas issues d’un livre de Jean-Pierre Chevènement mais du discours de politique générale du Premier ministre Lionel Jospin, le 19 juin 1997.

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    De fait, dans les premiers temps, Lionel Jospin veilla aux équilibres de sa majorité plurielle ; des réunions de ministres issus des différentes sensibilités y concouraient. Mais peu à peu, la technostructure habilement dirigée par le directeur de cabinet de Matignon remplaça les dialogues politiques. Olivier Schrameck était au cœur de la toile d’araignée qui reliait tous les directeurs de cabinet des ministères ; les choix étaient préparés de longue main et s’imposaient comme les seuls possibles. L’arbitrage technocratique supplantait l’accord politique entre les composantes de la majorité plurielle. Et de fait, au fil des mois, la « majorité plurielle » s’étiola.

    L’affaiblissement de l’État

    La justice des mineurs fut une pomme de discorde. Lionel Jospin trancha en faveur d’Elisabeth Guigou et la réforme fut enterrée. L’affaire Dominique Strauss-Kahn et la MNEF mit fin à la « dream team ». Dominique Voynet trahissait son mandat pour nuire, à Bruxelles, au nucléaire français ; le Premier ministre n’en tint pas compte, il avait déjà décidé de l’abandon de Superphénix, prix de l’accord avec les Verts. Martine Aubry se débattait avec les 35 heures, réforme dont elle doutait fortement auparavant. Certes, le sociétal faisait une entrée en majesté : parité aux élections législatives, Pacs… Mais l’affaire corse allait poser un problème autrement redoutable.

    Était-il acceptable pour un gouvernement républicain de négocier avec un mouvement minoritaire indépendantiste faisant parler les armes ? Était-il possible d’accepter une « délégation du pouvoir législatif » à une Assemblée de Corse, sans défaire l’unité de la nation ? Était-il sage de choisir un mode de scrutin qui ferait des indépendantistes les maîtres du jeu ? Là encore, Lionel Jospin se trouvait à la source d’une faille qui allait diviser le pays. Le clivage entre démocrates et républicains, entre l’Europe des régions et l’unité de la nation, était patent.

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    Un autre débat allait concerner le rôle de l’État : dans l’économie, en premier lieu, avec la privatisation de France Télécom, de Thomson-CSF, du Crédit lyonnais, l’ouverture du capital d’Air France. Face à la fermeture de l’usine Renault à Vilvoorde ou aux suppressions d’emplois, la formule du Premier ministre est restée : « Il ne faut pas attendre tout de l’État ou du gouvernement. » Le rôle de l’État était aussi au cœur des polémiques concernant la sécurité ou l’immigration. Dans les deux cas, Lionel Jospin était sans doute tenté par la fermeté, mais sa volonté était tempérée par les options de ses alliés… et de ses amis ; la justice des mineurs n’a pas pu évoluer du fait de l’opposition d’Elisabeth Guigou, l’esprit du colloque de Villepinte d’octobre 1997 sur la sécurité peina à s’imposer.

    S’agissant de l’enjeu européen, les prudences énoncées en juin 1997 s’évanouirent lorsqu’il s’agit de signer le 2 octobre 1997 le traité d’Amsterdam, qui mit en place notamment la politique étrangère et de sécurité commune, compatible avec l’Otan, renforça le rôle d’initiative de la Commission et étendit les domaines de vote à la majorité qualifiée (au lieu et place de l’unanimité). Suivra, en mars 2002, le sommet de Barcelone, la décision d’ouverture progressive des marchés électriques et gaziers, la mise en concurrence des services publics… Les fruits de la fin de mandat n’ont pas tenu la promesse des fleurs de 1997.

    Un rapport à la France trop désincarné ?

    Avec un contradicteur de la stature de Lion Jospin, l’échange était réel. Il était d’ailleurs loyal, ce qui peut surprendre dans le climat d’aujourd’hui, où la communication remplace l’argumentation. Que ces débats, dont l’un entraîna le départ de Jean-Pierre Chevènement du gouvernement, soient placés sous le regard du suffrage universel n’a donc rien de surprenant en démocratie. On pouvait sans doute s’étonner de voir Christiane Taubira, qui ne s’était jamais distinguée des choix gouvernementaux, faire acte de candidature en 2001, mais en faire le reproche à Jean-Pierre Chevènement était une erreur. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il incarnait des choix différents de ceux du gouvernement qu’il avait quitté en 1999. D’ailleurs, les bons esprits n’oublient pas que l’appareil socialiste de la rue de Solférino s’employait à encourager les candidatures Mamère ou Taubira, à trouver les signatures pour la candidature Besancenot, en espérant faciliter de bons désistements de second tour. On sait que les citoyens en décidèrent autrement en plaçant Jean-Marie Le Pen en deuxième position.

    Avec un peu de recul, on distingue mieux le dilemme de ces années Jospin : l’impossibilité de sortir des ornières d’un social-libéralisme qui croyait pouvoir remplacer le social par le sociétal, qui acceptait sans broncher la tutelle de Bruxelles et les règles imposées par le néolibéralisme alors triomphant. Mais sans mesurer vraiment l’impact sur les milieux populaires. La sortie des urnes le 21 avril 2002 fut sans appel : 13 % des ouvriers et 13 % des employés avaient voté Jospin. Un niveau très faible pour un chef de gouvernement de gauche, après cinq années d’exercice. Jamais cependant les socialistes – à de rares et brillantes exceptions – ne firent l’analyse de l’échec, préférant l’imputer aux autres candidats et s’interdisant de ce fait de renouveler leur logiciel, qu’il s’agisse de l’Europe, de l’énergie, de l’industrie, de la sécurité… On se prend à rêver d’un Lionel Jospin combattant pour l’emploi, l’industrie, pour l’indépendance énergétique, rejetant les oukases de Bruxelles, défenseur du rôle de l’État, luttant « sans naïveté » pour le respect de la loi et de la sécurité publique, ramenant à leur place les indépendantistes corses… Sans doute le verdict populaire aurait-il été plus clément.

    « La sortie des urnes le 21 avril 2002 fut sans appel : 13 % des ouvriers et 13 % des employés avaient voté Jospin. »

    Peut-être aussi son rapport à la France était-il apparu trop désincarné à beaucoup de Français. La rigueur et le parler vrai n’empêchaient pas chez Pierre Mendès France un lien très intime avec les citoyens et avec une idée de la nation forgée il est vrai dans la Résistance et la France libre. Lionel Jospin écrivait dans son dernier livre une phrase éclairante sur lui-même : « La place prise par Napoléon Bonaparte dans l’imaginaire national m’intrigue. » À force de se défier des dérives démagogiques, s’est-il interdit d’embrasser tout l’imaginaire populaire ? N’y a-t-il pas là une clé pour comprendre la distance jamais brisée entre lui et les Français ?

    Il reste, pour tout citoyen engagé à cette époque, la nostalgie de la vivacité d’un débat public qui n’effaçait pas le respect dû à son contradicteur. Certes, déjà, les dernières vagues du social-libéralisme s’opposaient au réveil de la souveraineté populaire, les illusions européistes étaient déjà entamées par les réalités. Ces débats préfiguraient ceux d’aujourd’hui. Du moins étaient-ils incarnés par des hommes convaincus et intègres, partisans de la discussion argumentée en raison, un tableau qui alimente les regrets d’aujourd’hui. Ce qui n’empêcha pas le cours des choses de s’imposer et les espoirs de s’enliser dans les sables du néolibéralisme.


    Source : https://revue-laudace.fr/tribunes/de-la-republique-a-bruxelles-les-souveraines-ambiguites-du-jospinisme/